THERMOPYLES

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vendredi 21 juillet 2017

Liberté vaccinale

J'ai soixante-dix ans.
Quand j'étais gosse, à l'école primaire, j'ai eu à rencontrer quelques gamins ayant des infirmités de la marche en général. Avec un peu de gêne, et pour évacuer la question au plus vite, les parents répondaient "Il a eu la polio". Entendez-vous souvent, à l'heure actuelle, cette question et à plus forte raison cette réponse.
Lors des sorties du dimanche, ou en cas de chute ou petit accident de la vie, les parents (encore eux) s’angoissaient à l'idée que les griffures de ronce ou les estafilades de fil de fer barbelé puissent nous donner le tétanos.
A l'âge de dix ans, ma compagne me raconte qu'elle a fait une primo-infection et qu'elle a du passer une année scolaire entière (neuf mois) dans un établissement spécialisé du Vercors. Il y a quelques temps, nous sommes allés à la recherche de cet établissement. Comme beaucoup d'autres "sanatoriums" ou "centres de cure" du Vercors, de Saint-Hilaire du Touvet, du plateau d'Hauteville-Lompnes dans l'Ain, il s'est transformé en centre de vacances. Même si la tuberculose n'est pas totalement vaincue, ces centres n'ont plus de raison d'être.
Parvenu au Lycée, en cours de sciences naturelles, nous a été présenté une figure de héros de la nation, Louis Pasteur, dont l'histoire de la victoire contre la rage était illustrée de chiens méchants et de gestes paternels à l'égard des enfants mordus par les premiers.
La variole ! A la fin des années 1960, cette maladie était encore endémique en Afrique et en Asie où elle a fait des milliers de victimes, bien souvent à cause du virus transmis par des occidentaux. En 1980, après une campagne mondiale diligentée par l'OMS, cette maladie a été déclarée éradiquée. Cependant, la précaution impose de prévenir soit un éventuel retour, soit une action de caractère terroriste qui pourrait faire des ravages. La variole est la seule maladie strictement "effacée" grâce à la seule volonté humaine.

Un mot magique relie toutes ces informations: vaccin !

Aujourd'hui, l'OMS (Le Monde du 19 juillet 2017) nous rappelle que près d'un enfant sur dix dans le monde, soit 13 millions d'enfants, n'est pas vacciné, ni contre la diphtérie, ni contre le tétanos, ni contre la coqueluche. L'OMS ajoute que 6 millions et demi d'enfants n'ont pas complété la séquence des trois doses vaccinales et n'ont donc aucune protection fiable. La conséquence de cette insuffisance vaccinale est que 2 à 3 millions d'enfants meurent chaque année de l'une ou l'autre de ces maladies, ou encore de la rougeole. Car toutes sont des maladies mortelles.
Bien entendu, d'ici j'entends dire que ce n'est pas chez nous. Non, 130 des 194 Etats membres de l'OMS ont atteint le taux de vaccination requis de 90%. C'est le taux de couverture vaccinale au-delà duquel la protection de tous est quasiment assurée.
Alors, qui sont les 64 pays dont la couverture vaccinale est insuffisante ? Ceux qui "vivent dans un environnement précaire ou de crise humanitaire" ! Comme les choses sont bien dites ! Guinée Equatoriale, Nigéria, République Centrafricaine, Somalie, Soudan du Sud, Syrie, Tchad, Ukraine, ... n'atteignent pas 50% de couverture vaccinale. Ethiopie, Laos, arrivent à peine à dépasser ce chiffre. Afghanistan, Nigéria et Pakistan ne peuvent parvenir à l'éradication de la poliomyélite. Tous ces pays sont des zones de surpopulation, des zones de bidonvilles urbains, des zones de guerre, quand ce n'est pas les trois à la fois.

Une vaste campagne existante depuis quelques mois déjà se développe actuellement. Elle était conduite par le Professeur Joyeux, radié de l'Ordre des Médecins, militant convaincu de l'extrême-droite, homophobe, opposant au mariage pour tous, traditionaliste, animateur de l'Institut pour la Protection de la Santé Naturelle (IPSN), un ramassis d'approximations et d’affirmations fausses. Cette campagne est désormais relayée par des militants verts et écologistes à qui, sans doute, il manquait l'objet d'une opposition au nouveau Président de la République. Les communistes, les Insoumis avaient trouvé leur créneau, seul les Verts restaient orphelins d'une cause populaire. Le Professeur Joyeux la leur a fournie !

Calendrier 2017 de vaccinations
Pour affirmer son originalité sociale, cette campagne s'appuie sur l'affirmation que l'obligation vaccinale serait un cadeau fait à l'industrie et aux laboratoires pharmaceutiques. Les chiffres avancés sont largement irréalistes et, de toutes façons, seront fonction des appels d'offres lancés en fin d'année par le Ministère de la Santé, lequel complètera son marché par une négociation sur les tarifs que devront consentir les industriels. Par ailleurs, quoi qu'il en soit, cet argument ne saurait justifier un rejet du principe vaccinal !
Pour le reste, il est faux d'affirmer que les vaccins sont dangereux, y compris ceux qui contiennent de l'aluminium, un adjuvant utilisé depuis 1920, il est faux d'affirmer que les vaccins peuvent causer l'autisme ou la sclérose en plaques, Il est faux de dire que les vaccins sont dangereux. Le potentiel choc anaphylactique que peux provoquer l'injection du vaccin "Rougeole-Oreillons-Rubéole" (ROR) est de 0,00035 %; 3,5 cas sur un million de doses injectées (données OMS). Il est faux de dire que l'allaitement protège l'enfant contre les maladies telles la rougeole, les oreillons ou la rubéole.
S'il existe un danger, il se situe avant tout dans l'insuffisance de couverture vaccinale. Deux exemples en font la démonstration.
Par suite d'une baisse de ce taux de couverture, en France, les cas de rougeole sont passés de 1176 cas en 2009 à 14949 en 2011.
Au Japon, le taux de couverture vaccinale contre la coqueluche est passé de 80% en 1974 à 10% en 1979. Pendant de même laps de temps, les cas de maladie sont passés de 393 sans un seul décès à plus de 13000 avec 41 décès.

Il est certain que l'on peut débattre du nombre et de la priorité à accorder à chacun des vaccins proposés,tout comme l'on peut discuter du calendrier vaccinal. Mais ne faisons pas d'amalgame avec des affaires récentes comme le Médiator ! L'enjeu n'est pas le même.

Le fameux Professeur Joyeux le dit lui-même: "vous devez exiger que votre enfant non vacciné soit admis dans une crèche, car il ne fait courir aucun risque aux autres enfants qui, eux, sont vaccinés !"
Nous sommes là à un sommet de l'égoïsme: je suis libre de mon comportement parce que la protection à laquelle les autres consentent me protège et me permet d'agir avec individualisme ! Plus globalement, cette campagne anti-vaccination est, analysée au niveau mondial, une campagne d'occidentaux, blancs, riches et en bonne santé (pour l'instant !) ..... Ce n'est malheureusement pas de telles attitudes qui feront avancer le monde.

Une série de liens à lire attentivement:

mardi 9 mai 2017

Naissance d'une nouvelle présidence dans les bruits et les fureurs

Ce texte a été écrit le 9 mai 2017, soit quelques jours avant le second tour des Elections Présidentielles.
Incomplet, inachevé, il est toujours resté en attente.
Pour les quelques réflexions et points de repère qu'il contient, le voici soumis à la lecture et à l'analyse.




Pierre Mendès-France, PMF, Il est décédé le 18 octobre 1982, qui se souvient de lui ? Radical, il devient Président du Conseil le 18 juin 1954, quelques jours après Dien Bien Phu. Son cabinet est constitué de ministres et collaborateurs CNIP (Indépendants et Paysans), MRP, radicaux, gaullistes, avec le soutien (non décisif) du PCF.
Sitôt élu, en trente jours, il fait aboutir les négociations de paix en Indochine. En 1956, la Tunisie acquiert son indépendance. L’incertitude et l'hésitation seront plus fortes en ce qui concerne l'Algérie qu'il voit longtemps comme une "terre française", avant de réclamer des mesures susceptibles de retrouver la confiance des Algériens. L'Europe ne rencontre pas son enthousiasme, car il a peur d'une résurgence des exigences allemandes. En 1954, il soumet au Parlement (qui le rejette) le projet de Communauté Européenne de Défense (en 1957 (voici 60 ans), il désapprouvera le Traité de Rome).
Quittant le Gouvernement en 1955, chutant sur la question algérienne, il se rapprochera progressivement du socialisme, En 1959, auprès du PSA, en 1961 dans le PSU.
PMF a laissé une trace indélébile dans l'histoire du socialisme à la recherche de son renouveau en vue de son intégration dans le monde moderne. Il a été également un infatigable artisan du débat politique, y compris avec les forces, les courants, les hommes que l'on peut qualifier de progressistes même s'ils ne sont pas encartés "à gauche".
En 1967, PMF devient député de la circonscription de Grenoble. Nous avions juste 20 ans, nous l'y avions rencontré.

Michel Rocard. Il est décédé voici moins d'un an, mais cela suffit-il pour que les jeunes le connaissent mieux ? Il a été candidat à l'élection présidentielle de 1969, sous l'étiquette du PSU (voir ci-dessus), dont il avait participé à la création en 1960. Mais auparavant, en 1966, il avait participé aux Rencontres de Grenoble destinées à poser les jalons d'un socialisme adapté au moment (nous y étions). Michel Rocard, sous le pseudonyme de Georges Servet, y déclare à propos de l'économie: "Du point de vue de la rationalité des choix, de la production à l'échelon des entreprises et dans un état donné de la demande et de la concurrence, il est à peu près indifférent que l'entreprise soit publique ou privée dès lors que le pouvoir politique est en mesure d'assurer le respect des règles économiques tracées et de maîtriser le financement des investissements". Grenoble avait été choisie parce qu'Hubert Dubedout y développait une expérience de décentralisation et de démocratie urbaine (unions de quartier, débat sur l'eau, ...). Lors de ces rencontres, Hubert Dubedout déclare:"Il y a dans ces textes un grand vide en ce qui concerne la vie régionale, étant bien entendu que je ne me réfère pas à la parodie de vie régionale que nous connaissons actuellement. Vous faites l'étude des structures d'un Etat socialiste et vous risquez de tomber dans le piège de l'Etat centralisateur... "
En 1974, Michel Rocard propose au PSU de rejoindre le PS; Mis en minorité, il démissionne et rejoint le Parti Socialiste en 1974. Leader de la "seconde gauche", il sera en permanence en affrontement avec François Mitterand, dont il n'approuve pas les principes du "Programme commun", ni les nationalisations. Il considère que les socialistes ne sont que les héritiers d'un "mouvement centralisateur commencé avec Philippe Le Bel, et que ce mouvement doit s'arrêter !" (Philippe Le Bel, c'était en 1268-1314 !). Il s'oppose aux nationalisations, prône l'économie de marché, se réclame de la pensée de Pierre Mendès-France, veut une politique économique réaliste et une culture de gouvernement. Michel Rocard, c'est le RMI, la CSG, la paix en Nouvelle-Calédonie, cette phrase toujours tronquée: "La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre fidèlement sa part", un attachement inébranlable à l'Europe et, sans doute, l'introduction d'une touche non négligeable de libéralisme dans l'économie française.

Jacques Delors. Né en 1925, il aura bientôt 92 ans. Voilà un homme politique, socialiste, qui n'a jamais voulu devenir (ou tenter de .. ) chef d'Etat en France, et ceci bien malgré les pressions qui ont pu s'exercer sur lui en diverses occasions. Député européen de 1979 à 1981, Ministre de l'Economie entre 1981 et 1984, sous François Mitterand, Président de la Commission Européenne de 1985 à 1995, Jacques Delors est d'abord un militant syndical, à la CFTC, un syndicat chrétien proche de la droite. Il va œuvrer à la déconfessionnalisation de ce syndicat et à son orientation vers des concepts plus socialistes. Cela donnera la CFDT qu'il rejoindra en 1964.
En 1974, il adhère au Parti Socialiste. Elu député européen, il démissionne en 1981 afin de rejoindre le poste de Ministre de l'Economie et des Finances, dans le premier gouvernement Pierre Mauroy, sous la présidence de François Mitterand. Sa politique se caractérise plutôt par sa rigueur !
Ce n'est qu'après avoir été désigné comme Président de la Commission Européenne qu'il évolue considérablement, fait tomber les barrières commerciales entre les pays européens, développe le grand marché européen, vante les bienfaits de l'intégration et ouvre la voie de la monnaie unique. En 2004, avec Michel Rocard, il propose la mise en place d'un Traité de l'Europe Sociale. Proposition qu'il relance inlassablement en 2012, 2014 et encore en février 2016: "Si l’élaboration des politiques européennes compromet la cohésion et sacrifie des normes sociales, le projet européen n’a aucune chance de recueillir le soutien des citoyens européens".

Edmond Maire. Syndicaliste né en 1931, il est, lui aussi, originaire de la CFTC. Il rejoint la CFDT en 1964, tout comme Jacques Delors. A l'origine d'un véritable aggiornamento du syndicalisme, il est largement suivi dans sa démarche par les Secrétaires Généraux qui l'ont suivi: Jean Kaspar, Nicole Notat, François Chérèque, Laurent Berger.


Ces hommes, ces femmes sont peu ou prou les parrains, les maîtres à penser d'Emmanuel Macron. Parce que tous ces hommes et femmes ont tenté durant toute leur activité politique ou syndicale de créer un rapprochement entre les démocrates classés traditionnellement à droite ou à gauche. Tous-toutes ont continument construit ce que l'on a appelé la nouvelle gauche, ou la seconde gauche. Une gauche construite en opposition avec le marxisme et ses collatéraux tel que le centralisme démocratique, et en recherche de dialogue et de débat, de pouvoir et de responsabilités, tels la cogestion (Lip), les sections syndicales d'entreprises, ...
Emmanuel Macron est un homme de gauche. Sa culture et ses fréquentations en témoignent. Au sens américain du terme, c'est un libéral de gauche, C'est à dire un homme convaincu de la primauté de l'individu dans le mouvement social et économique. Mais de gauche, car il prône l'intervention limitée de l'Etat chaque fois que cela sera jugé nécessaire et uniquement lorsque cela sera jugé nécessaire. Par rapport à la liste de ses "parrains" précités, il convient de ne pas y rajouter Jean Lecanuet, Alain Poher, Raymond Barre, Jean-Jacques Servan-Schreiber, ni même François Bayrou, qui tous sont des libéraux, certes, mais des libéraux de droite, dont les tendances sont généralement plus autoritaires. Au sujet de François Bayrou, les récentes polémiques au sujet des revendications de ce dernier en terme de sièges illustrent bien ce distinguo entre libéral de gauche et libéral de droite.
S'il faut un certificat de baptême, Michel Rocard s'est chargé de le lui décerner: "Il reste du côté du peuple, donc de la gauche. Assurer un bien meilleur niveau d'emploi, Macron ne pense qu'à ça. Réduire les inégalités, on peut encore faire avec lui. Reste le vrai signal de gauche qui consiste à donner à l'homme plus de temps libre pour la culture, les choses de l'esprit, le bénévolat associatif, etc. Le capitalisme doit ménager cet espace"

Notre sujet aujourd'hui est celui des bruits et des fureurs qui ont accompagné la marche victorieuse d'Emmanuel Macron. Qui aurait parié un Euro sur cet homme voici seulement trois ans ? Personne, absolument personne ! La création de son mouvement, la campagne gérée comme la conquête d'un nouveau "marché", la décentralisation extrême de la recherche des idées, .. personne n'a vu venir ceci. Alors que Ségolène Royal avait déjà mis à profit les groupes de militants afin de recueillir le demandes, les réclamations, les idées des citoyens, elle n'avait pas réussi à en faire un ensemble vivant. Alors, de gauche et de droite, tous les acteurs patentés de la vie politique, tous les commentateurs se sont répandus. Les plus modérés en mettant en exergue les structures des institutions de la V° République et le traditionnel second tour des élections présidentielles assez clivant pour renvoyer dos à dos la gauche et la droite.
Le match que tous nous proposaient était le match Hollande-Sarkozy et nous étions fermement invités à faire nos jeux et préparer nos paris ! Aucun d'entre eux n'avait prévu l'éviction de Sarkozy lors des primaires de la droite. Ni la dramatique dégringolade du candidat conservateur Fillon (27 novembre 2016) sorti vainqueur de cette compétition et rapidement rattrapé par des affaires et surtout des comportements hors de concordance avec les propos.
Du coté de la gauche, la situation n'était pas meilleure. Hollande, pressé de ne pas se représenter parce que rejeté par les Français, et parce que Valls souhaitait assurer la relève, ne participant pas à ces primaires, ce sont sept prétendants qui se proposent au vote de 1 600 000 électeurs (22 janvier). Et Manuel Valls ne parvient qu'à la seconde position. Il sera éliminé au second tour par Benoit Hamon (29 janvier). Un Benoit Hamon coincé entre l'héritage hollandais qu'il ne "doit" pas rejeter et sa propre critique de frondeur. Un Benoit Hamon, visionnaire ou non (?), qui préconise le revenu universel, largement incompris.

En embuscade, Jean-Luc Mélanchon. Qui commence à croire à sa bonne étoile.
Et, ni de droite, ni de gauche, plutôt "et de droite, et de gauche", Emmanuel Macron.
Et, Marine Le Pen qui, elle aussi, rêve de fracasser le plafond de verre que les français mettent systématiquement en place lors des élections nationales !

Alors, s'amplifient les cris et les fureurs ! Fin janvier, courant février, débute l'affaire Pénélope Fillon, soupçonnée d'emploi fictif, mais bien rémunérée. François Fillon refuse de se démettre, malgré les pressions de certains de ses amis, et parle de "coup d'Etat institutionnel porté contre lui par la gauche" !
Une caricature antisémite de Fillon, retirée sous les protestations, est publiée par les Républicains.
Rumeurs, faux sondages, accusations mensongères telle, par exemple, la rumeur sur l'inexactitude de la déclaration de patrimoine d'Emmanuel Macron. Et, bien entendu, l'inévitable raccourci à propos du "banquier", un raccourci dont Mélanchon use et abuse. D'ailleurs, les "Insoumis" sont, avec le Front National, les plus ardents pour pousser les haut-cris, voire lancer des insultes.
En ce qui concerne le Front National et Marine Le Pen, le sommet a été atteint lors du débat préliminaire au second tour. Sans doute parce qu'elle était convaincue d'avoir perdu la partie et donc de n'avoir plus rien à perdre, Marine Le Pen a choisi de jouer le populisme à outrance et ainsi, croit-elle, engranger des fidèles pour l'avenir. Lors de ce débat, elle s'est montrée haineuse, hallucinée, hystérique, ricanante et totalement à coté de son sujet, incapable d'expliquer à peu près clairement comment elle comptait faire coexister deux monnaies en France et comment elle pensait convaincre les 19 pays membres de la zone euro de renoncer à leur monnaie unique pour ré-instituer des monnaies nationales.
L'autre face de la violence verbale se retrouve chez les "Insoumis". Galvanisés par un chef médiatique et envoûtant, ils se voyaient déjà au second tour de l'élection, rêvant sans doute d'affronter Marine Le Pen au cours d'un combat de titans permettant de trancher vif entre deux populismes. Mélanchon, au soir du premier tour, était si convaincu de sa victoire qu'il a cru nécessaire de mettre en doute et de dénoncer les premières estimations: "les chiffres que l'on nous donne maintenant ne sont pas ceux que le Ministère donnera dans quelques heures" ! Le leader des "Insoumis" s'est alors scandaleusement comporté en refusant d'appeler à voter pour Emmanuel Macron, refusant par là-même de participer à un Front Républicain qui, en définitive, n'a pas vu le jour ! Ses militants ont ajouté à la confusion en scandant le mot d'ordre: "Ni Macron, ni Marine, on ne choisit pas entre la peste et le choléra". Il faut être bien peu regardant en matière d'analyse politique pour renvoyer ces deux candidats et les idées qu'ils représentent dans le même répertoire des maladies. Ou bien, être soit même victime de la maladie infantile du communisme: le gauchisme !
Tout n'était encore pas dit dans cette vindicte à l'égard d'Emmanuel Macron. François Ruffin a choisi de publier dès avant le second tour un violent réquisitoire populiste contre le futur Président "vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï...". La thématique basique étant celle de l'opposition des "gens" contre le pouvoir de ceux qui ont l'argent !
Dès après l'élection acquise, certains militants ont publié sur les réseaux sociaux des déclarations enflammées selon lesquelles ils "prenaient immédiatement le maquis" et "entraient en résistance". La lutte des classes fait un retour magistral, alors que le Parti Communiste lui-même semblait avoir abandonné ce concept au cours des années 1990-2000.
Le problème est que le même vocabulaire à propos des "gens" est utilisé par l'extrême-droite et que, bientôt, presque rien ne distinguera l'extrême-gauche de l'extrême-droite, à l'exception notable de l'internationalisme. Mais, est-ce là une thématique perçue comme de première importance ?

PMF à Vincent Auriol, président de la République, en mai 1953: "Je suis détesté de ceux que l’on appelle les "grands" hommes politiques de ce pays», mais «j’ai par contre de grands encouragements des jeunes et c’est ce qui compte».

Emmanuel Macron - Photo officielle

vendredi 5 août 2016

Islamisme radical: sidération, peur et divisions

Le 4 décembre dernier, nous ouvrions notre post par les mots de Spinoza: "Ne pas rire, ni pleurer, ni détester ni maudire, mais comprendre", Faut-il croire que peu nombreux sont ceux qui suivent cet adage et que ceux qui parlent sans chercher à comprendre ou pour défendre d'autres causes sont infiniment plus nombreux ? Toujours est-il que nous sommes passés de la sidération de janvier 2015 (Charlie Hebdo), à la peur de novembre 2015 (Bataclan), puis à la division sociale et politique(Nice juillet 2016 et au-delà). D'aucuns s'aventurent déjà à parler de possible "guerre civile". Comment en est-on arrivé là ?

Plusieurs raisons sont à mettre en évidence.
- Une analyse incomplète des causes de cette violence et des éléments qui la font se développer globalement en Occident.
- Une réponse erronée, et cela est logique puisque les causes ne sont pas identifiées.

Depuis bientôt deux ans, les actions criminelles de l'organisation Etat Islamique nous sont présentées comme quelque chose de nouveau. C'est oublier que le terrorisme islamique, sous la bannière d'Al Qaïda, a plus de trente ans d'existence. Le premier camp d'entraînement de cette structure a été créé en 1984 par Ben Laden. Les premiers attentats meurtriers ont été réalisés dès 1983 par l'Organisation du Djihad Islamique. Il n'y a rien de nouveau et ce que nous n'avons pas pu, ou pas su, combattre depuis plus de trente ans se poursuit aujourd'hui sous le vocable d'EI, ou d'ISIS dans le monde anglophone, (la France étant quasiment la seule à parler de Daech, espérant ainsi exorciser le diable !). Il nous faut également admettre que ce rapide historique fait l'impasse totale sur le terrorisme pro-palestinien (FPLP, Septembre Noir, FDPLP), dont l'un des théoriciens, Abdallah Hazzam, est co-fondateur, avec Ben Laden, d'Al Qaïda.

Dans ce post du 4 décembre, nous avions tenté une "explication". Nécessairement, une double explication: là-bas et ici. Là-bas afin de comprendre, s'il est possible, les divisions du monde arabe, son inadaptation au monde moderne, son ressentiment à l'égard de l'Occident, tout ceci pourri par une lutte acharnée et interminable entre chiites et sunnites. Ici, par le rejet par notre société, de classes d'âge entières, surtout si elles vivent dans les quartiers difficiles de nos villes, par l'absence d'avenir, par le chômage. Faut-il rappeler que celui-ci frappe près de 20% des jeunes européens; 52 % en Grèce, 45% en Espagne, 37% en Italie, 25% en France, ...Ces chiffres sont de mars 2016 ? Sans oublier qu'il ne s'agit-là que de moyennes et que les chiffres sont quasiment à multiplier par deux dans nos "quartiers" !
Nous venons de lire un bouquin paru il y a quelques mois déjà, écrit par Claude Guibal, une journaliste qui travaille à la rédaction de France Inter. C'est dommage de ne le découvrir qu'aujourd'hui tant les évènements vont vite, mais nous pouvons connaître dans "Islamistan, visages du radicalisme" toute une série de portraits d'hommes et de femmes qui ont rejoint, qui ont suivi, ou qui ont quitté cette forme d'intransigeance qu'est l'islamisme radical.(1)
Le dernier portrait que nous livre cet ouvrage est consacré à un homme qui, originaire des Minguettes, s'est rendu en Afghanistan, puis en Bosnie, avant d'être emprisonné plus de trente mois à Guantanamo. Il faut entendre comment le mensonge des USA au sujet des armes de destruction massive ayant justifié l'intervention en Irak a donné naissance à la conviction que tout n'est que complot de la part de l'Occident. Il faut entendre comment la "marche des beurs" de 1983 a été le dernier évènement pouvant donner lieu à un projet d'avenir commun en France. "Aujourd'hui, les jeunes n'ont même plus ce projet commun, dans une société de plus en plus individualiste et matérielle. On a raté sa vie si l'on n'a pas un belle femme, une belle maison, une belle voiture et beaucoup d'argent. Un jeune, il se demande pourquoi aller à l'école, puisque ça ne lui servira pas à avoir un boulot. Il a un sentiment d'échec avant d'avoir commencé, il sait que des portes sont fermées. Et dans ce contexte-là, il y a des gens qui arrivent et qui lui disent: "Regarde-moi, j'ai un projet nouveau, et tout de suite tu vas voir loin". Ça peut être la drogue, tu fais du profit, vite, et tu peux réussir. Ça peut être le djihad, la religion. C'est le projet alternatif."

Islamistan-Claude Guibal (C)

Face à ces deux explications étroitement imbriquées, que nous donne-t-on comme réponse ? Une mise en scène de l'unité nationale qui convainc de moins en moins de monde, qui a des visées électoralistes et qui aboutit aux divisions que l'on constate actuellement.
Le premier élément de cette réponse erronée consiste à nous dire que c'est la France qui est visée. C'est faux ! C'est faux, car c'est oublier bien vite que d'autres pays ont souffert, avant la France, dans leur chair, à cause du terrorisme islamique. Pensons à la Grande-Bretagne le 7 juillet 2005, pensons à l'Espagne le 11 mars 2004, ... C'est faux, parce que dans le même temps où la France est touchée, d'autres pays le sont également. Pensons (entre autres) à la Turquie, au Mali, à la Côte d'Ivoire, à la Tunisie, à la Belgique, à l'Allemagne, aux Etats-Unis, ... sans oublier les massacres commis par Boko Haram. La France n'est visée qu'au même titre que tous les pays occidentaux et tous les espaces où vivent des occidentaux. Il ne sert donc à rien, car cela est faux, de dresser la liste des particularités de la culture française comme le plaisir de chanter et danser, de boire un verre en terrasse ou de fêter le 14 juillet. Pierre Perret s'est fendu d'un (beau) texte dans lequel il dresse la liste des hauts faits de la culture française. Il a juste oublié que les Belges peuvent revendiquer Rubens, Hergé, Magritte, Jacques Brel et les moules-frites. Il a juste oublié que les Allemands peuvent revendiquer Beethoven, le Bauhaus, Max Ernst, Karl Lagerfeld ou la bière de Munich. Il a aussi oublié que les Anglais savent se prévaloir de Shakespeare, William Turner ou Francis Bacon, les Beatles ou les Rolling Stones, Lewis Caroll et les Fish and Chips. Enfin, c'est faux parce que la célébration d'une messe à Saint-Etienne du Rouvray n'est pas (n'est plus) un symbole de notre pays largement déchristianisé. Qu'auraient dit nos édiles si un attentat avait eu lieu à Lourdes ou à La Salette lors des cérémonies mariales ? Auraient-ils invoqué les origines chrétiennes de l'Occident ?

Le second élément de cette réponse erronée consiste à renforcer l'arsenal juridique d'une part et à partir en guerre en Syrie ou en Irak.
L’état d'urgence, récemment prolongé, n'a aucunement prouvé son efficacité. Il a davantage servi à contrôler des militants écologistes ou syndicalistes qu'à pouvoir mettre la main sur des islamistes radicalisés. Certes, quelques projets d'attentats ont été déjoués, mais sans que l'état d'urgence y soit pour grand-chose. Certes, il n'a pas empêché les manifestations contre la loi Travail, ni l'Euro de foot, ni le Tour de France, mais il n'a pas empêché, non plus, le massacre de Nice. Quant à l'épisode funeste de la déchéance de nationalité, il vaut mieux n'en plus parler !
Après le massacre de Nice, François Hollande a annoncé l'intensification des interventions en Syrie et en Irak, de façon à détruire l'EI. Faites donc le rapprochement de cette idée avec le point de vue du djihadiste repenti que Claude Guibal interviewait en début de ce post ! Cela vous semble-t-il répondre au problème ? Il est un vieil enseignement qui dit que "la solution est politique" ... Oui, la solution (à long terme, peut-être) est politique. Elle est exclusivement politique.


Alors, si tout est politique, que nous faut-il faire ? Ou, pour le moins, que nous faut-il essayer de faire, imaginer ? Sur quoi, à propos de quoi, nous faut-il réfléchir ?

- Sur tous les tons et à chaque occasion, notre gouvernement nous rappelle que la France est en guerre. En guerre contre le terrorisme ! Cela est faux. Nous ne sommes pas en guerre, et ceci pour deux (voire trois) raisons évidentes. La première étant que la guerre se déclare contre un adversaire, un ennemi, une chose identifiée, avec laquelle il est possible, éventuellement, de négocier et non pas avec une hydre dont la tête ressurgi toujours depuis plus de trente ans. Ensuite, parce que la guerre, selon la législation française (ainsi que selon la législation de l'ONU) fait l'objet d'une déclaration, d'un débat devant le Parlement, renouvelé si prolongation des interventions. Rien de tout cela n'a été fait, ni en France, ni à l'ONU. Enfin,nous avons vu que l'adversaire se trouve là-bas et ici: faut-il en conclure que la guerre se mène aussi là-bas et ici ? En Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suisse, lorsqu'un fou commet un acte de fou, il est traité comme un déséquilibré. En France, quand un fou commet un acte de fou (à Nice par exemple, voire aussi à Saint-Quentin Fallavier), les autorités nous parlent désormais de radicalisation rapide, en quelques heures (!), avant même le début de l'enquête. Il faut bien donner du contenu à notre guerre.

- Mettre un terme immédiat à tout ce qui peux diviser non seulement les Français, mais également les Européens, au-delà des origines sociales, religieuses ou ethniques. En France notamment, là où la laïcité est un pilier de la République, cesser toute forme de discrimination et de mise en demeure. Si la pratique de l'Islam doit être et doit demeurer un choix privé, il importe de ne pas céder à l'injonction dangereuse faite aux musulmans de se prononcer, en tant que musulmans, contre les agissements des terroristes. Qui choisira les "vrais" musulmans ? Qu'adviendra-t-il des athées ? Dans des pays où les majorités deviennent incapables de distinguer une arabe, ou un persan (ou iranien), ou un turc, d'un musulman, puis incapables de distinguer un musulman d'un terroriste, il y a là une obligation inacceptable. Un indispensable retour à une laïcité de forme et de principe est à réaliser très vite. Les positions de l'église catholique qui "prie pour la France", fait carillonner les cloches et en recueille le prime time des journaux du soir, ne sont pas acceptable. Si les quelques excès de comportement des musulmans ne sont pas à encourager, nous nous devons aussi d'avoir une laïcité de modestie et non de conquête.

- Bertrand Schwartz est décédé le 30 juillet 2016, voici quelques jours. Si son nom intervient dans ce texte, c'est parce qu'en septembre 1981, à la demande de Pierre Mauroy, alors ministre de François Mitterrand, il a rédigé un rapport consacré à "l'insertion sociale et professionnelle des jeunes en difficulté", Le constat était le suivant: le taux de chômage des jeunes est nettement supérieur à celui des adultes, les emplois qu'ils occupent sont précaires, le nombre de jeunes qui ont affaire à la justice s'accroît, celui des suicides également. Et de proposer une démarche globale et adaptée aux conditions locales, démarche que des Missions Locales temporaires pourraient mettre en œuvre. "Rien ne se fera sans les jeunes. Toute politique ne peut être entreprise et menée à bien qu’avec ceux à qui elle s’adresse. C’est à eux qu’il revient de donner à l’ensemble des forces sociales concernées des raisons de s’acharner à construire de nouvelles voies." Trente cinq ans plus tard, les Missions Locales existent encore, la détresse des jeunes est encore plus grande, et au-delà de la justice et du suicide, ce sont les maladies psychiatriques qui les guettent.

- Si le terrorisme ne vise pas la France, en tant que France, mais qu'il vise l'Occident, et si cette notion d'Occident est trop grande pour nos esprits, alors il nous faut parler d'Europe. Une Europe bien malade qui se crispe devant ce qu'elle appelle l'afflux, l'invasion de réfugiés et de migrants. Une Europe qui finance d'autres pays pour retenir ces fameux réfugiés au risque de catastrophes humanitaires. Une Europe qui construit des murs, des barricades, des barbelés pour se retrancher sur son pré carré. Une Europe que se délite par le départ prochain des anglais. "Wir schaffen das", a dit Angela Merkel (Nous le ferons), face à l'afflux de migrants que la France n'a accueillis qu'au compte-goutte. A l'issue de la guerre d'Algérie, notre pays a reçu de 700 à 800 000 rapatriés d'Algérie, en un temps record, d'avril à juillet 1962. Cela ne s'est pas réalisé facilement, mais cela a été fait. En 1979, ce sont 120 à 150 000 boat peoples vietnamiens qui ont été reçus par notre pays, qui s'y sont intégrés, qui y ont fait des enfants. Alors, pourquoi cette opposition à recevoir des migrants de Syrie, d'Afghanistan, de Somalie ou d'Erythrée ? Parce que ce sont des musulmans ? Parce que tout musulman est suspect de terrorisme ? Notre silence et notre inaction transforment la Méditerranée en grand cimetière marin: près de 3000 personnes y ont péri depuis le début de l'année 2016. Bien entendu, il n'est pas possible d'accueillir tout le monde ! Mais l'Europe ne peut-elle pas agir et pour la paix et pour le développement économique ?

- Il existe deux conflits majeurs au Proche-Orient et au Moyen-Orient: le conflit israélo-palestinien et la guerre en Syrie. L'un et l'autre apportent leur lot de braises afin de réactiver sans cesse les conflits inter-arabes (là-bas) et les tensions en Occident (ici). La paix, ou à tout le moins un règlement honorable, mettant fin à ces deux conflits ne pourra qu'apporter un souffle nouveau sur le monde arabe et priver l'islamisme radical d'arguments mobilisateurs. Au lieu de cela, la Palestine reste soumise à un solide blocus de la part d'Israël, alors que, chaque année, l'Assemblée Générale de l'ONU vote la même résolution visant à un "Règlement pacifique de la question de Palestine". Quant à la guerre de Syrie qui a entraîné plusieurs centaines de milliers de morts (300 000, 400 000 ?), nous assistons à l'affrontement des dites grandes puissances par forces interposées et à un gigantesque chantage sur la nature et (éventuellement) le nom de celui qui devra diriger la Syrie; pétrole et influence occidentale dans cette partie du monde comptant davantage que la vie des populations.

- Enfin, et ce n'est pas le moindre des engagements politiques que pourrait prendre la France, et sans doute derrière elle une bonne partie de l’Europe: il s'agit de mettre un peu d'ordre dans nos alliances avec les pays engagés dans ces conflits. En Egypte, le Maréchal Sissi est entouré de délicates attentions en échange de l'achat d'avions Rafale, de sous-marins et autres équipements militaires, mais la cause des droits de l'homme en subit quotidiennement les conséquences. Le Qatar et l'Arabie Saoudite, une petite principauté et un vaste Etat, ont en commun d'aider les tenants d'un islamisme ultra-traditionnel, souvent très proche du djihadisme. Le Qatar soutient volontiers les Frères Musulmans, tandis que l'Arabie Saoudite est le soutien des salafistes qui ont rapidement noyauté le mouvement de contestation en Syrie, lors des Printemps Arabes. L'un et l'autre sont extrêmement riches et possèdent de nombreux biens en France: équipe de foot, hôtels, entreprises, ... Notre dépendance est bien réelle et notre discours diplomatique inaudible, surtout lorsqu'il s'accompagne de la remise de la Légion d'Honneur au prince héritier saoudien Mohammed ben Nayef. Tout récemment, c'est au tour de la Libye de devenir le cadre d'un nouvel imbroglio. Alors que l'Europe,les USA et l'ONU se sont entendus pour reconnaître le gouvernement de Fayez el-Sarraj, c'est avec une brigade, voire une milice, que fricote la France: celle du général Khalifa Haftar opposé au Gouvernement. C'est avec ses troupes que trois militaires français viennent de mourir.

S'il nous faut une conclusion, ce sera celle-ci. Malgré toute sa violence, ce conflit idéologique mondial n'est pas nouveau. Il date de plus de trente ans, voire pour certaines racines de près de 70 ans, sitôt la fin de la dernière guerre mondiale. A défaut de parler de "guerre de civilisation" (une thèse globale qui n'explique rien), il est évident que le monde arabe, élargi au monde musulman, superposé à ce qui reste de tiers-monde, conduit une lutte à facettes multiples contre l'Occident. Il s'appuie pour cela sur des éléments objectifs et historiques, parfois encore en activité (comme la gestion des matières premières) et sur des fantasmes d'une unité perdue, si tant est qu'elle ait jamais eu un début de réalité.

L'Occident, puisque c'est de lui qu'il s'agit, se doit de lutter contre cette forme de totalitarisme, mais il ne peut le faire qu'avec discernement (aucun pays, aucune ethnie, aucune religion ne sont acquis de façon générale à cette idée mortelle), avec modestie (les erreurs passées lui interdisent les leçons de morale ou de laïcité militante), avec prudence (le voile ou le burkini ne sont pas des labels d'anti-laïcité), avec cohésion (les catholiques sont parmi les groupes sociaux les plus enclins à la méfiance à l'égard de l'islam), avec détermination et en collaboration avec tous les Etats européens et/ou occidentaux. La solution politique, seule solution possible, relève avant tout du juste développement économique, là-bas comme ici.

Et pour le reste, poursuivre notre vie comme avant, être plus solidaires et RESISTER.


Se soumettre ou résister et vaincre (d'après original 1968)

La lettre M en arabe

En arabe, RESISTANCE se dit "Muqawama", dont la première lettre est un M (mim).

(1) Claude Guibal ouvre son livre par cette même citation de Spinoza, citation qui nous est chère: "Ne pas rire, ni déplorer, ni maudire mais comprendre".

(2) Les commentaires sont ouverts quelques jours, ainsi que sur le post du 4 décembre 2015 et le texte libre consacré à "L'escale de Gaziantep"

lundi 30 mai 2016

Atelier d'écriture VIII

Printemps (des poètes)


7 mars 2016

D’une feuille mordorée qui pour ma reine deviendrait oiseau
Je n’ai gardé que les nervures brunes et boisées
Et comme sur un attrape-rêves mon poème s’y est déposé
Remontant à la source du chant léger comme un bateau

Loisir d’aimer mourir d’aimer comme une amante libérée
Tu me prends par la main et me guide entre vers et césures
Cicatrisant de mon cœur et de mon âme les lourdes blessures
M’emportant derrière le voile de tes cheveux dénoués

Quand le désir m’enflamme à regarder tes yeux qui aiment
Et que le balbutiement de tes lèvres évoque d’autres horizons
Se dissipe ma peine et s’élèvent de douces chansons
Qui bâtissent un autre monde là où le vent court après lui-même


Collages exquis


4 avril 2016

Comme chaque premier lundi du mois, dans la poussière et la sueur du gymnase, il soulevait les haltères à force de « han » et de souffles bruyants. Son ventre rebondi qui débordait du tee-shirt et se déployait sur le short ne lui donnait pas l’air le plus adapté pour lever de la fonte. Qu’importe. Il était seul et personne n’était là pour l’applaudir ou le siffler. Et l’état de ses muscles ne regardait que lui.
Entre deux levers de poids, des idées lui revenaient en vrac et notamment l’une d’elles. Hier au soir, avec sa petite amie, tous deux habillés mais dans le même lit, ils s’étaient disputés afin de savoir si leurs prochaines vacances devaient se passer au Canada, sur la rive ouest des chutes du Niagara, ou dans les Cinque Terre. La discussion avait rapidement tourné à l’absurde puisqu’ils s’étaient affrontés sur l’aspect des tomates : étaient-elles assez mures pour en faire une ratatouille avec les courgettes enrubannées qui attendaient sur le balcon depuis plus d’une semaine ?
Cette confrontation n’avait rien d’exceptionnel. Quelques jours auparavant, il s’agissait de savoir si l’insecte qui cognait régulièrement au plafond de la pièce était une guêpe (auquel cas il fallait l’écraser !) ou une abeille (auquel cas il faudrait la faire sortir de la chambre !). Seul le diamètre de l’abdomen de la bête aurait pu les départager. Mais comment mesurer la taille et le poids d’un hyménoptère ?
Sur le mur opposé de la pièce où ils dormaient, une œuvre récente d’un de leurs amis représentait une sorte de Joconde sans visage. Comme vous le savez probablement, la Joconde, la vraie, est célèbre pour son sourire incertain, énigmatique et mystérieux. Alors comment apprécier et comprendre le sourire d’une Joconde sans visage ? Et pourtant, chaque jour qui passait lui apportait quelque commentaire à propos de ce tableau muet et pas si inexpressif que cela.
C’est ainsi que les parfums crépusculaires et bénévoles qui inondaient leur appartement lui remontaient à la mémoire et lui rappelaient tantôt de grands oiseaux aux ailes déployées et aux pattes longilignes, qui venaient se cogner au lustre, tantôt les formules alambiquées des annonceurs publicitaires de sa radio favorite : « les prix les plus bas », « le blanc le plus blanc », « la satisfaction la plus intense », « les conditions préférentielles les plus exceptionnelles », …
La ceinture de force qui retenait son ventre tirait de plus en plus et lui causait douleur et inconfort. Malgré tout, il rajouta 1500 grammes à droite et 1500 grammes à gauche de son haltère et se reprit à deux fois pour la soulever au-dessus des épaules. Ceci fait, il la laissa retomber sur le parquet où elle enfonça quelques lattes et se coinça définitivement entre deux poutres maîtresses. Il en conclut que, pour un haltérophile, les idées vagabondes n’étaient pas les plus sûres.



L'Equilibre Bidon-(C)Stéphane Rozand-2012

Le songe du sculpteur


2 mai 2016

Avec plus ou moins de succès, j’ai tout dessiné, tout imaginé, .... Jusqu’à ce jour.
Quand j’étais plus jeune, je me plaisais à sculpter des corps, tout particulièrement ceux des femmes, m’attardant sur les formes et les courbes. J’aimais ces statues qui décorent désormais mon jardin.
Puis j’ai connu ma période des visages, portraits en relief cherchant à traduire des sentiments et des expressions: joie, colère, plénitude, face de sauvage, mère alanguie devant son enfant ou jeune fille en extase.
C’est alors que m’a gagné le goût de l’abstraction, ne serait-ce que parce que les créations antérieures ne m’apportaient pas de suffisante satisfaction. Tout mon travail restait incomplet, imparfait, au regard de mes sentiments envers les hommes ou la société. J’ai alors traversé de longues périodes sans rien créer, sans rien imaginer même. Dès mon réveil, soleil ou pas, je tournais en rond, cherchant une idée, attendant une étincelle.
L’écriture, le théâtre, le cinéma, la musique, me semblent être des arts de narration; ils racontent une histoire, tournent autour, lui donnent du corps et de la profondeur, un sens, une direction, quelque chose qui interpelle et suscite réactions et commentaires.
Tel ne me semble pas être le cas de la sculpture qui, comme la photographie, cherche à saisir un instant ou se veut totalement abstraite. Prenez “L’arbre à palabres”(1). J’aime cette forme douce, étirée, aussi accueillante qu’un hamac, mais sur laquelle il est bien difficile de s’asseoir à plusieurs (afin de palabrer), alors que la position couchée y paraît plus naturelle. Face à cette sculpture, pense-t-on à quelques échanges, tant sur la politique du village que sur l’éducation des enfants ? Non, la forme nous aspire, davantage encore avec sa boule de bois, et ne nous invite pas à la moindre réflexion philosophique.
Prenons encore, si vous le voulez bien, “L’Equilibre Bidon”(2). Voilà une œuvre esthétique dont le propos est élémentaire: la chute d’une pile de futs de 210 litres, barils de pétrole récupérés. Mais, honnêtement, en la regardant, vous y pensez, vous, au pétrole ? A son prix, ou trop haut, ou trop bas, un prix objet de tous les chantages et où personne ne se retrouve ?
Aujourd’hui, je rêve d’une œuvre totale, d’une ambition bien particulière. Comment représenter l’absence d’amour, l’absence de solidarité, l’absence de tout ce qui fait société . C’est facile, me direz-vous. Les Etats (ces jours-ci, l’Autriche à l’égard de l’Italie) font des œuvres en forme de murs, de palissades, de grillages, de miradors. Mais qu’y a t-il derrière un mur ? Rien de plus que devant le mur. Les mêmes frères et sœurs humains, mais pas toujours de la même couleur de peau, ni du même dieu, ni du même compte en banque.
Alors, c’est plutôt le vide que je veux représenter, l’inexistant, l’absence. Une grande sculpture du vide.
Mais comment représente-t-on le vide ? Comment le découper dans l’espace ? Comment le délimiter au sol ? Est-ce l’ombre, est-ce la lumière qui peut définir le vide ? L’ombre nous ferait un grand cube noir profond dans lequel on entrerait sans porte à franchir, mais où chacun cognerait son voisin, sa voisine, comme des handicapés physiques sans repères.
La lumière, celle d’un astre ou d’une feuille d’étoiles, dans le même cube, serait si éblouissante que l’on n’y verrait pas davantage son voisin.
Le vide n’est-il pas également le silence ? Comment placer une œuvre vide dans la nature, sur le chemin de Vatilieu ? Qui fera taire les merles, les rossignols et les grillons des soirs d’été ? Et la bise du vent, comment la réduire à l’inexistant ?
Est-il un artiste, un seul, qui ait réussi à sculpter le vide, le néant, le refus d’écouter et de comprendre ? Modestement, c’est cela que je veux faire, désormais.


1) Xavier RIJS - 2011
2) Stéphane ROZAND - 2012

lundi 14 mars 2016

Escale à Gaziantep

Premier jour.

L’avion venait de s’immobiliser sur le tarmac, à peu de distance du seul et unique grand bâtiment de l’aéroport. Un autobus long, large et bas de plancher, spécialement conçu pour le transport des passagers entre l’avion et l’aérogare, s’approchait déjà.

Dans quelques instants, la première étape de son trajet sera accomplie. Parti de Bruxelles, Skander aura mis les pieds sur le sol turc, à l’aéroport de Gaziantep. Plus exactement sur la commune d’Oguzeli d’où il devra encore rejoindre la capitale de l’Anatolie du Sud-Est.

L’embarquement s’était passé sans aucune difficulté, ses papiers étaient tous en règle et il n’avait montré aucune réticence à tendre son passeport. Parti hier vers 14 heures 30 de Bruxelles, il était arrivé à l’escale d’Istanbul à 19 heures, d’où il aurait dû repartir deux heures plus tard. Que s’était-il passé ? Mauvaise orientation ? Mauvaise information ? Suppression du vol ? Toujours est-il que le premier départ pour Gaziantep, par Pegasus Airlines, ne s’était pas présenté avant 8 heures du matin.

Certes, il lui avait-il fallu dormir recroquevillé sur une banquette de l’aéroport, mais ce retard avait son avantage. En lieu et place d’une arrivée en pleine nuit, avec les difficultés de déplacement et de recherche d’un hôtel que cela impliquait, c’est en plein jour qu’il était sur place. Les dernières minutes du vol lui avait même permis de découvrir la région : une sorte de plaine plus ou moins vallonnée, cultivée à l’extrême si l’on considère le nombre incalculable de parcelles que la vue aérienne permettait de découvrir. Se rappelant ses rapides lectures, Skander supposait voir de haut des plantations d’oliviers et surtout de pistachiers, peut-être des champs de coton.

Il est près de 10 heures et il a faim, la compagnie n’ayant rien proposé de gratuit pour ce vol intérieur. La chaleur sèche l’essouffle et l’épuise.

Il se dirige vers les guérites d’entrée sur le territoire turc. Les formalités se déroulent sans aucune remarque, son passeport français est largement valable au-delà des six mois requis après son retour qu’il a déclaré pour dans une semaine, voire quinze jours. Il récupère son unique bagage, un gros sac à dos, sur le tapis d’arrivée et cherche la sortie, non sans passer par un guichet bancaire où il change une petite partie de ses réserves financières, supposant que les cours ne doivent pas lui être très favorables dans ce lieu incontournable. Un petit café, turc, au comptoir du bar de la salle d’arrivée et le voici hors de l’aérogare. De nombreux bus, de très nombreux taxis jaunes labellisés Güven attendent sur le parking extérieur. C’est le bus qui fera l’affaire pour couvrir les 18 kilomètres qui le séparent du centre-ville, le tout pour 9 livres turques et 35 minutes de trajet. La chaleur est toujours aussi écrasante et seule la climatisation du bus permet de la supporter.

Gaziantep. La ville est endormie sous la canicule et la poussière. Il quitte le bus lors d’un arrêt en plein centre-ville, arrêt qu’il pense proche des vieux quartiers traditionnels. Il se guide à l’aide d’un plan recopié avec l’ordinateur, mais il est bien lacunaire. Il est difficile d’éditer un plan détaillé pour une aussi grande ville que celle-ci: Gaziantep a près de deux millions d’habitants. Sac sur le dos, tee-shirt collé sur la peau, Skander se met à la recherche d’un restaurant ou d’une gargote où il pourra trouver de quoi se nourrir un peu et se désaltérer surtout. C’est ce qu’il trouve bientôt, sur un boulevard, à l’enseigne d’un Kebap, un nom qui ne fait pas beaucoup de différence avec les Kebab des banlieues européennes. Celui-ci ne vend pas d’alcool, donc pas de bière, il faut se contenter d’une eau minérale gazeuse. A l’issue de ce rapide repas, Skander entreprend de rechercher un lieu pour passer la nuit, un hôtel pas trop cher et au cœur de la cité. Après l’échange incertain de quelques mots d’anglais avec le restaurateur, celui-ci lui accorde la possibilité de laisser son sac derrière le comptoir, au pied du tableau électrique, et lui indique la direction de deux ou trois petits hôtels modestes mais de bonne réputation. Skander part à leur découverte.

Le quartier ancien est fait de maisons basses, en pierre jaune, blanche ou claire. Le crépi n’existe pratiquement pas. Les fenêtres sont peu nombreuses et presque toutes protégées par des grilles en fer forgé. Nombre d’entre elles sont situées sur des avancées au-dessus de la ruelle, sorte de balcons fermés. Ces avancées sont parfois si importantes que les premiers étages de chaque côté de la ruelle se touchent presque. Les fenêtres sont souvent occultées par des moucharabiehs de bois sculpté. Les toits ne sont généralement que des terrasses d’où l’on aperçoit des arbustes fleuris, bougainvilliers et hibiscus. Les ruelles pavées sont étroites, si étroites que la lumière n’y pénètre que partiellement. Et comme l’air circule dans tout ce quartier que son plan lui indique être Bey Mahalessi (Mahalessi qui semble vouloir dire quartier puisque ce mot est répété à intervalles réguliers sur sa carte), l’ambiance y est presque plus fraiche qu’auparavant sur les boulevards. Et bien plus silencieuse ! Lorsqu’il y a un intervalle entre deux maisons, afin de laisser vivre une cour intérieure ou un jardinet, cet espace est fermé de hauts murs. Les portes étroites et arrondies comme un porche découpé dans ces murs, se parent d’une belle alternance de pierres blanches et de pierres noires, sorte de damier. Parfois, les piliers verticaux s’ornent d’un petit chapiteau. Toutes ces ruelles se ressemblent et l’on s’y perd. Certaines d’entre elles n’ont même pas de nom, mais un simple numéro : 33021, 33022, 33023 ou encore 47008, 47009 … tout y est très minéral et la végétation se réfugie dans l’espace privé des habitations.

Après quelques hésitations, quelques erreurs d’itinéraire, quelques retours sur ses pas, Skander trouve un petit hôtel, situé rue Hidir, Hidir Sokak, dont le prix est raisonnable. Il fait affaire avec le patron, lui règle deux nuits d’avance, lui laisse ses papiers d’identité et repart chercher son sac à dos.

A son retour, il s’installe dans sa chambre. Les escaliers de pierre qui permettent d’y accéder sont bordés de balustrades et de rambardes en fer forgé. La chambre est une pièce en parfaite harmonie avec le décor des ruelles qu’il vient de traverser. Les murs sont nus, de la même pierre que celle que l’on voit à l’extérieur. Pour les habiller, de lourdes tentures débordent de la fenêtre protégée par une grille de fer forgé. Le plafond en soupente est habillé de bois blond et le lit, vaste, est orné d’une tête de lit en bois sculpté, sorte d’arabesque noire.

Epuisé, Skander s’allonge. Il étudie son plan de plus en plus froissé et fragile, se rend compte que son hôtel est situé à quelques centaines de mètres à peine de la Citadelle de Gaziantep. Il ira la voir demain. Il cherchera également comment rejoindre la gare routière, l’Otogar, où il a rendez-vous dans 48 heures avec un certain Ahmed.

Pour l’instant, il dort. Il est 17 heures.


Réfugiés syriens dans le camp de Nizip-(C)REUTERS-Murad Sezer

Deuxième jour.

Skander joue au touriste à Gaziantep. Il a marché des kilomètres et des kilomètres, en commençant tôt ce matin, quand il faisait moins chaud. Il a déjà visité la Château et ses douze ou treize tours, situé sur une petite colline, une surélévation de deux ou trois dizaines de mètres. Le plus intéressant dans ce château dont on ne visite pas l’intérieur est l’hommage rendu aux habitants de la ville qui se sont battus en 1920 et 1921 contre les occupants français, une résistance qui dura onze mois et qui fit de très nombreuses victimes.

Ce fut ensuite un rapide passage au Bazar des Chaudronniers, en fait un souk spécialisé dans la fabrication et la vente des multiples objets de la vie quotidienne en cuivre martelé, repoussé; des tasses, des sous-tasses, des coupelles, des plateaux, des cafetières, des théières à long col, des services à thé complets, des plats à poisson, des pipes à eau, …

Après avoir rapidement mangé deux petits lahmacun, des petites pizzas ultrafines à la viande hachée, qu’il a achetés auprès d’un marchand des rues, le voici attablé au café Tahmis. Il n’est pas seul ; les habitants de Gaziantep y sont nombreux, les touristes également. C’est un très vieux café, grand comme un théâtre, au plafond de bois en berceau renversé. Une impression qui est renforcée par les vitraux qui surmontent la porte d’entrée et les deux fenêtres latérales. Skander a commandé un café réalisé sans café, mais avec des graines de pistache torréfiées; c’est la spécialité du Tahmis, une spécialité gratifiée de tous les bienfaits possibles et imaginables, en particulier pour le cœur, la circulation sanguine et … les cordes vocales. Sur la terrasse, certains fument le narguilé. L’odeur doucereuse, un peu écœurante, de pomme, de miel, de tabac sature l’air immobile. A l’entrée du café, un juke-box moderne diffuse une musique lancinante. Son écran vidéo précise qu’il s’agit de Gülümcan, une mélodie composée par Ahu Saglam.

Un couple proche de la trentaine, comme lui, déguste un café identique à la table voisine, l’accompagnant de pistaches grillées pour lui et de quelques baklavas dans une soucoupe pour elle. Ils parlent, entre eux, anglais et arabe. Skander ne parle que français et anglais. Il engage la discussion.

- C’est beau, ici…
- C’est la première fois que vous venez ?
- Oui, je suis arrivé hier par avion, mais je ne pense pas rester ici longtemps.
- Vous êtes venu pour faire du tourisme ? Nous, ce n’est pas le cas. Nous sommes Syriens et cela fait maintenant un peu plus de deux ans que nous vivons ici. Ce n’est pas facile.
- Vous êtes des réfugiés syriens ?
- Oui, tu vois ma fiancée, elle s’appelle Sirin. Et moi, c’est Raman. On était étudiants à Alep. Moi, je suis kurde. Il fallait qu’on parte.
- T’as quel âge ? Tu t’es battu à Alep ?
- Comment veux-tu que je me batte ? Avec qui ? Contre qui ? Je suis musulman de confession d’origine, mais je ne pratique pas. Je ne pratique plus, va savoir pourquoi ? Si je me bats, c’est contre les islamistes fous et contre l’armée de Bachar. Deux adversaires à la fois, ça fait beaucoup, tu trouves pas ? Et puis Sirin, elle est druze, tu vois la difficulté ?
- C’est facile pour passer de l’autre coté ?
- Qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ?
- Voir, je sais pas, moi. Ils sont nombreux les types comme toi, ici à Antep ?
- Oh oui, alors. Moi, en arabe, je dis Aintab. La Turquie nous accueille bien, mais maintenant, il y a un peu de tout. On peut plus rester là. Tu vois, nous on habite en ville parce qu’on est venus en fin 2013. Mais maintenant il y a des camps pour ceux qui arrivent ; c’est bien organisé. Y a des camps à Islahiye, à Karkamis, à Nizip. On te délivre un papier de réfugié. Avant, t’avais droit à de l’argent toutes les semaines, maintenant ils ont diminué l’attribution, y a trop de monde.
- C’est pour ça que toi et ta copine vous êtes en ville ?
- Moi, j’ai un boulot, c’est au noir, mais je gagne un peu pour vivre en faisant le service dans un restaurant, le soir. Faut pas que j’ai des problèmes. Mais toi, qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ?
- Voir, je te dis. C’est loin la première ville ?
- Non, Alep, c’est pas loin, en moins de deux heures, tu fais ça en voiture. Il suffit de trouver quelqu’un qui t’indique où passer et quelqu’un qui te reçoive de l’autre côté. Le problème c’est qu’il faut bien choisir ta tribu ! Et surtout la reconnaître au premier coup d’œil quand tu rencontreras des miliciens, sinon …
- Vous deux, qu’est-ce que vous voulez faire ? Vous allez rester ici ? Ou partir plus loin ? C’est pas un peu abandonner son pays ?
- J’ai plus de pays ! C’est sûr que je voudrais rentrer, mon pays c’est la Syrie, c’est là-bas. C’est ce que je veux. C’est rentrer dans mon pays. Mais tu crois que j’ai le choix ? Tu crois qu’avec Sirin, on a le choix ? On voulait étudier. Ici, on a fait des demandes d’aide pour s’inscrire à l’Université, mais on nous les a toutes rejetées.
- Alors, tu continues la route ?
- Oui, mais à pied. Je vais partir seul d’abord. Je vais aller à Izmir et je prendrai la mer pour rejoindre la Grèce. Une fois là-bas, mon objectif, c’est l’Allemagne. Et je ferai venir Sirin. Je peux pas partir avec elle, c’est trop dangereux. Il y a bien trop de gens qui sont morts en route.
- C’est cher pour payer un passeur ?
- Si je fais tout à pied, c’est 3000 dollars au moins depuis ici. Pour prendre un vrai bateau à Izmir et arriver en Italie par exemple, c’est le double. Faut payer un faux passeport. En avion, je te dis pas.
- Où tu trouves l’argent ?
- Je fais des économies. Sirin également. Et puis j’emprunte à tous ceux que je connais et qui peuvent m’aider. Je rembourserai quand je serai arrivé en Allemagne.
- T’as quelqu’un qui l’a déjà fait ?
- J’ai un ami, Nizar, il a 28 ans, il est au Luxembourg. Il est parti d’Alep et est passé en Jordanie, en Egypte, au Liban, en Turquie, en Grèce, en Macédoine, en Serbie, en Autriche, en Hongrie, en Allemagne et au Luxembourg. Quand il est arrivé en Turquie, ici, il a appris que sa mère avait été tuée dans un bombardement, alors il est retourné à Alep pour l’enterrer et il est revenu ici. Maintenant, il est serveur dans une brasserie au Luxembourg. Tu m’as toujours pas dit ce que tu veux aller faire en Syrie.
- Je veux aller combattre.
- Tu es fou ! Tu viens d’où ?
- De Lille, c’est au nord de la France.
- Et tu veux rejoindre qui ? L’Etat Islamique, ou Bachar, ou d’autres groupes rebelles comme Al-Nosra ou d’autres encore ? Tu es fou, qu’est-ce qui t’amène à faire ça ? Il y a cinquante groupes dans le pays, qui se battent chacun pour une cause différente, et les uns contre les autres.
- Je veux me battre parce que c’est la seule cause qui vaille quelque chose actuellement, qui peux faire changer la place des arabes dans le monde.
- T’es arabe, toi ?
- Je sais pas ce que je suis. Mon grand-père est venu en France, dans les années 50. Il s’était installé dans la banlieue parisienne. Il a fait venir ma grand-mère. Et mon père est né en France, en 1960. Il s’est marié en 1985 avec une cousine lointaine venue de sa Tunisie, de Gabès. Et moi, je suis né en 1989. J’ai 27 ans, ça fait 27 ans que je suis français. Mon nom, c’est Skander. Depuis l’époque de mon grand-père, ma famille vit en France et on nous dit encore qu’on est des Arabes ! Je sais même pas ce que c’est le pays de ma famille, je suis jamais allé en Tunisie !
- Mais t’es Français ? T’as une carte d’identité ou un passeport ?
- Bien sûr ! Je suis Français sur le papier, mais ça va pas plus loin. Dans mon quartier, là-bas à Lille, on est un sur deux à pas avoir de boulot. Et quand t’arrives à en avoir un, c’est un truc de misère pour quelques jours, et après on te vire parce que ta gueule elle plait pas.
- Alors, tu quittes ton pays, comme moi, et tu me le reproches. Tu vas aller rejoindre les islamistes, sais-tu seulement qu’ici, à Aintab, y en a qui ont défilé en voiture, avec leurs drapeaux noirs et les klaxons le 15 novembre pour fêter les attentats de Paris, ceux du Bataclan et des bistrots ? Moi, si je m’en vais, c’est pour sauver ce qui me reste de mon humanité.
- Je te reproche rien, faut pas croire. Et puis, c’est pas les islamistes que je veux rejoindre. C’est les chiites ! Pas le Hezbollah, mais les villages, les deux villages chiites qui sont au nord d’Alep. C’est pas pour Assad qui matraque son peuple. C’est pour une cause plus grande, celle de l’identité arabe.
- Les islamistes aussi, ils parlent de ça …l’identité …
- Je sais, ils invoquent la possession d’un territoire arabo-musulman. Moi, je veux parler d’une identité culturelle, du fait que les arabes peuvent décider eux-mêmes de leur avenir. Par exemple, c’est aux Syriens de régler le sort d’Assad, pas aux Européens ou aux Américains ! Pas plus aux Russes, d’ailleurs ! C’est ma lutte pour une forme d’humanité, à moi aussi.
- Tu vas pouvoir les rejoindre ? Pourquoi t’irais pas avec les Kurdes ?
- Parce que c’est pas leur but. Tu m’excuseras, mais ils se battent, bien, pour un territoire, leur territoire et leur identité. Mais leur cause, c’est pas l’identité arabe.
- Et tu passes comment et quand ?
- Demain, … j’ai un contact.
- Je peux que te souhaiter bonne chance. Tu sais, Sirin, elle est druze, elle peut te dire la même chose.

Skander se lève, paye sa consommation au bar avant de partir. Au passage, il jette un coup d’œil aux journaux froissés et mal repliés, Metropol et Guncel, qui traînent sur une table. Leur première page est couverte d’illustrations : match de foot, accident de la circulation et personnalités locales en train de tenir un discours ou de se faire prendre en photo. Gülümcan, cette mélodie triste, est encore diffusée dans le café.

Troisième jour.

Skander s’est levé tôt. Il a bien déjeuné et réglé son hôtel. Il a endossé son sac.

Cela fait plus d’une heure qu’il marche vers le nord de la ville.
La circulation est dense, cahotante, bruyante. La foule se presse et se bouscule sur les trottoirs, en direction du travail ou des achats à faire dans la matinée. La chaleur qui monte et la poussière font un mélange difficile à respirer. Son chemin croise une ligne de tramway, l’une des deux que possède la ville. Il a lu, avant de quitter la France, que les rames d’occasion venaient de Francfort et de Rouen, mais il n’est pas certain qu’elles soient toutes utilisées, par manque de compétence technique. Il passe au-dessus de la gare des trains.

Il doit rejoindre l’Otogar où Ahmed devrait l’attendre. Il ne le connait pas, sinon ce qu’on lui en a dit sur Internet, il y a quelques temps déjà. Ahmed est un passeur qui vit dans un petit village près de la frontière. Avant, il était trafiquant de cigarettes. Maintenant, il fait passer, dans un sens ou dans l’autre. Comme il est kurde, il y a des gens qu’il ne fera pas passer, en principe, mais il n’est pas très regardant. Skander ne connaît pas son tarif. Cela doit dépendre de celui qu’il fait passer et de ce qu’il lui raconte, un peu à la tête du client. De toute façon, il faut se montrer un peu généreux si on veut avoir des garanties sur ceux à qui on va être remis. On lui a parlé de 200 à 1000 dollars, ça fait large …

Le voyage a été long et silencieux. Il a passé la frontière au sud du petit village de Demirisik, se faufilant entre les oliviers, dans une terre sèche et caillouteuse, et en contournant les talus en demi-lunes, barcanes destinées à camoufler des soldats ou des chars.

Skander est en Syrie.

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