THERMOPYLES

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jeudi 6 septembre 2018

Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité : deux cent et quelques mots pour ne rien dire

« Chante comme si tu devais mourir demain, comme si plus rien n’avait d’importance, comme si c’était ta dernière chance, … » (citation libre)
(interprétée par Michel Fugain, avec des paroles de Pierre Delanoé et Shuji Katou)

« Si on devait mourir demain, toi, qu’est-ce que tu ferais ? Prendre l’avion, t’enfermer chez toi les yeux fermés, faire l’amour une dernière fois, boire et faire la fête, t’en fiche et te donner du plaisir, prier ou partir avant, ... » (citation libre)
(interprétée par Pascal Obispo, avec des paroles de Lionel Florence et Pascal Obispo)

Ils sont deux cents à avoir rédigé un texte intitulé « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité », près de 180 artistes, chanteurs, cinéastes, acteurs, metteurs en scène, écrivains, chorégraphes, musiciens, accompagnés de 22 scientifiques leur servant de caution, le tout au masculin comme au féminin.
Il fut un temps où les gardiens de la morale, les conseilleurs en matière de bonne conduite et de choix afin de diriger sa vie étaient les prêtres et hommes d’église qui faisaient le prêche dans le but de l’édification des fidèles. Avec la séparation de l’Eglise et de l’État, ces donneurs de sermons ont été progressivement et successivement remplacés par les maîtres d’école, les enseignants, les philosophes, les sociologues, parfois les journalistes, enfin tous ceux et toutes celles (mais surtout tous ceux) qui sont à l’aise avec l’écrit, le discours et le commentaire.
Avec la fin du XX° siècle et avec la prise de conscience des questions environnementales, il a pu sembler un moment que les scientifiques seuls allaient prendre la relève. En 1992, ils étaient près de 1700 à lancer un premier appel alarmiste. 25 ans plus tard, en 2017, ils l’ont renouvelé en étant plus de 15300 à signer un même texte prédisant la fin de l’humanité et l’effondrement de notre civilisation industrielle.
Aujourd’hui, ce sont les femmes et les hommes de la Société du Spectacle qui se mobilisent ! Au nom de quelle expérience, au nom de quel vécu ? Rien, dans leurs métiers, qu’ils soient du domaine du divertissement ou de celui de la culture, ne leur donne mandat pour interpeller collectivement, en tant que réunion des artistes, le gouvernement et « le » politique. Certes, comme toute femme, tout homme, ils ont leur mot à dire. L’expérience Meetoo leur est certainement montée en tête et les voici qui se prennent pour les prédicateurs du XXI° siècle !
Espérons tout de même que leurs jugements soient plus clairvoyants que ceux de Marion Cotillard ou de Juliette Binoche à propos du 11 Septembre !

Le texte des scientifiques de 2017 allait jusqu’à réclamer une régulation de la population mondiale afin de circonvenir l’apocalypse annoncée.
Le texte des « 200 » publié ce 4 septembre 2018, comprend 241 mots, dont deux fois le mot cataclysme et deux fois le mot effondrement, tout en affirmant que les humains et autres espèces vivantes sont en situation critique. D’aucuns nomment cela la pédagogie de la catastrophe !
Or, il est de plus en plus évident que la catastrophe annoncée à grands cris ne mobilise pas grand monde. Soit parce que sa présentation est beaucoup trop caricaturale pour que l’on y croit ou pour que l’on estime pouvoir jouer un rôle pour la retarder. Soit parce que l’on en est convaincu, tellement convaincu qu’il ne reste plus qu’à suivre les conseils de Pascal Obispo et de Michel Fugain : penser à autre chose et chanter … ou prier. Les films catastrophe nous ont longuement représenté ce que sont les réactions des humains lorsqu’on leur apprend leur mort certaine pour dans un moment, pour demain ou dans les semaines ou mois à venir. Ils deviennent des lâches prêts à tout pour sauver leur peau, leurs biens ou alors, ils deviennent des héros ordinaires dévoués à tenter de sauver leur famille, puis leurs voisins, puis …
Plus fondamentalement, comment imaginer que des hommes et des femmes bercés par des siècles de culture leur inculquant le droit à se servir de la planète et de ses ressources, leur répétant « croissez et multipliez-vous, dominez, asservissez le monde, sa nature, ses espèces », comment imaginer que demain ils puissent croire à leur propre brutale disparition et se mobiliser collectivement pour empêcher qu’elle advienne ? La thèse est tout à la fois irréaliste, absurde et totalitaire.

Dans leur position de prédicateur un tant soit peu orgueilleux, les « 200 » s’adressent « au gouvernement  qui ne saurait être pris au sérieux s’il ne fait pas du sauvetage de ce qui peut encore l’être son objectif premier et revendiqué »
Quel gouvernement ? Un gouvernement mondial qui n’existe pas ? Le gouvernement de la France auquel on peut penser par le biais de la référence très actualisée aux lobbies ? Et où sont les artistes qui vont exiger la même chose du gouvernement allemand, du gouvernement italien, du gouvernement de Donald Trump, du gouvernement de la Chine, du gouvernement des pays dits en développement qui emplissent le continent africain ?
Car, quel gouvernement peut se permettre de prendre des positions radicales et « potentiellement impopulaires » s’il est le seul au monde ? Oui, je sais, la mondialisation vous fait horreur. Et pourtant, le monde est mondialisé !
La démission de Nicolas Hulot ne peut même pas vous être utile, en ce sens qu’il a été désigné comme ministre de la transition écologique. Heureux de quelques petits succès, il a été massacré sur l’autel des porteurs de choix radicaux parce qu’il a concédé que le glyphosate ne pouvait pas être interdit du jour au lendemain, ou parce que la réduction de l’empreinte du parc nucléaire ne se ferait pas, non plus, du jour au lendemain. Quant à la pédagogie de la transition, du passage vers autre chose, il est resté bien silencieux. Tout comme la révolution rouge (celle des marxistes de tous poils), la révolution verte ne se fera pas en passant par un GRAND SOIR !

Lorsque le temps leur est libre, entre deux films ou entre deux chansons, entre deux communiqués de presse, entre deux festivals ou deux émissions TV, pourquoi ces bons donneurs de conseils ne s’engageraient-ils pas dans des associations, ou dans leurs communes respectives, afin de travailler (oui, travailler!) à la réduction des déchets de leur quartier ou de leur ville, à la rénovation de leur centre-ville pour en améliorer les performances énergétiques, à réviser leurs déplacements au quotidien (par exemple, en ne prenant l’avion que si nécessaire et les transports en commun un peu plus souvent !), à diminuer la puissance de leurs véhicules, la surface et le nombre de leurs résidences, la dimension de leurs piscines, à mettre à leur table uniquement des produits de saison produits dans un périmètre le plus réduit possible et non de l’autre coté de la planète, à équiper leur logement et à se vêtir avec des articles durables, fabriqués par de vrais salariés et non des enfants,… ? La liste est longue, trop longue, de tout ce qu’ils pourraient faire. Certes, on ne parlerait pas d’eux, car cela n’aurait intérêt médiatique, ... sauf celui de l’exemple.

Nous regrettons fortement que ce texte insignifiant ait bénéficié d’une page entière du Monde, page dans laquelle les deux cents signatures occupent davantage d’espace que les 241 mots de la déclaration : c’est là sans doute une nouvelle concession à la Société du Spectacle.
Car si la révolution verte doit se faire, elle ne se fera que par des petits pas quotidiens, résolus et déterminés, nous engageant toutes et tous, dirigeants comme salariés, élus comme citoyens, ici et là-bas à l’autre bout du monde, par la pédagogie de l’exemple, de la persuasion et de la conviction.


Pollution à Paris-(C) Wikimedia Commons

mercredi 25 juillet 2018

Le populisme ? Notre culpabilité.

Il n'y a pas de recette miracle et le chemin sera long à parcourir. Pour contrer ce phénomène, nous devons commencer par l'autocritique. Et par l'alliance pour le progrès mondial.

Il n'y aura pas d'échappatoire à Salvini, au Brexit ou à Trump tant que nous ne comprendrons pas pourquoi les gens ont voté pour eux. Les préoccupations de l'électorat doivent recevoir une réponse sérieuse et complète.

Dans la lutte contre la vague populiste et autoritaire, il n'y a pas de solution miracle. Ce sera un long chemin qui nous obligera à changer de cap sur l'inégalité, à répondre sincèrement aux préoccupations des électeurs, à reconstruire et renouveler le contrat et le capital social, à actualiser et à sauvegarder les institutions essentielles.

Il ne fait aucun doute que la meilleure façon de commencer ce voyage est d'évaluer nos erreurs et de réfléchir à la façon dont nous devrions changer. Il n'y a rien d'intrinsèquement vertueux dans la pratique politique traditionnelle des dernières décennies, ni dans celle du centre-gauche ni dans celle du centre-droite. Beaucoup d'entre nous n'ont pas été capables de suivre le rythme du temps dans la façon dont nous communiquons, organisons et nous engageons. Quelle que soit l'approche que nous adopterons, nous devrons répondre aux critiques légitimes de l'establishment politique.

En premier lieu, lorsqu'il s'agit de politique, nos plates-formes ne peuvent pas être complètement déconnectées des souhaits des électeurs. Nous devons répondre sérieusement, honnêtement et globalement aux préoccupations des électeurs au sujet de l'immigration, de l'irresponsabilité des puissants intérêts du monde des affaires ou du secteur public et de la révolution technologique en cours. Si nous considérons, par exemple, que des changements importants ont eu lieu dans l'économie mondiale au cours des deux dernières décennies, le moment est peut-être venu d'accepter l'idée que les petits ajustements à la politique économique et à la réforme de l'État providence constituent une réponse inadéquate. Nous ignorons souvent le fait que l'un des thèmes centraux de la campagne Trump était le travail. Que nous soyons ou non en faveur du revenu de citoyenneté -et je ne le suis pas- le moment est venu de penser radicalement à un nouveau programme économique d'inclusion et d'autonomisation. Toutes les idées, y compris la garantie du droit au travail ou à l'emploi, devraient être un élément positif dans ce débat.

De même, les préoccupations relatives à l'immigration, à l'intégration et à la sécurité ont radicalement transformé la politique dans tout le monde occidental - elles ont sans aucun doute été au cœur du vote Brexit en Grande-Bretagne et de l'élection de Donald Trump aux États-Unis. Nous pouvons être en désaccord avec la plupart des électeurs sur le sujet de l'immigration et déplorer la manière dont le sujet a été déformé par les extrémistes et la presse à scandale -Je suis certainement dans cette position. Il est cependant impossible d'ignorer cela, et encore moins de s'attendre à ce que l'opinion publique soit indifférente à cet égard. J'irais même jusqu'à dire que c'est la principale ligne de démarcation des élections occidentales d'aujourd'hui. Je reste d'avis qu'une politique migratoire progressiste et maîtrisée peut être proposée. Mais ce faisant, nous devons partir de l'orientation réelle des gens, et non de ce que nous aimerions qu'ils pensent, et montrer que nous avons le contrôle de la situation et que nous avons un plan. En ce moment, les électeurs se sentent trahis par notre position et notre rhétorique. Même Emmanuel Macron, peut-être le plus éloquent partisan d'une société ouverte dans le paysage politique européen d'aujourd'hui, a donné un tour de vis aux lois françaises en matière d'immigration et d'asile.

Deuxièmement, nous devons réformer notre politique. Pour commencer, nous devons cesser d'être condescendants et paternalistes. Un aspect culturel de cette politique est la perception que les élites au pouvoir sont trop hâtives dans le rejet ou l'étiquetage de certains électeurs. Aux États-Unis, les commentaires notoires de l'ancien président Barack Obama sur les gens qui " s'accrochent aux armes ou à la religion " ont contribué à faire croire que la société est divisée entre une élite condescendante et des gens ordinaires, comme le prétendent les populistes. Les arguments selon lesquels certains aspects de l'intégration et de l'assimilation ne vont pas bien dans certaines sociétés occidentales -ou que le changement social et économique est trop rapide- ne devraient pas automatiquement être qualifiés de racistes, de sectaires ou de luddistes. Nous devons débuter la réflexion là où se trouvent les électeurs, prendre leurs préoccupations au sérieux et les traiter avec respect.

Nous devons également élaborer notre propre politique d'identité inclusive. Le sentiment d'appartenance à une communauté politique n'est pas nécessairement une forme de sectarisme. Même si les populistes autoritaires exploitent les sentiments patriotiques pour recréer une idée nostalgique d'un passé plus simple et plus pur, les politiciens traditionnels ne devraient pas se détourner du patriotisme. Ils devraient plutôt essayer d'utiliser la même émotion pour montrer une vision positive, tolérante, diversifiée et inclusive de l'identité nationale. En d'autres termes, nous devons revendiquer et redéfinir le patriotisme. Les politiciens intelligents peuvent récupérer le patriotisme des mains des souverainistes.

Troisièmement, nous devons rendre la société plus démocratique. L'un des facteurs d'insécurité et de frustration dans nos sociétés est le sentiment généralisé que nous avons perdu le contrôle de nos vies. A ceci répond la promesse populiste de reprendre le pouvoir des mains d'une élite corrompue ou compromise et de le confier à un dirigeant fort qui gouverne au nom du peuple. Il ne s'agit pas de démocratisation, mais d'une plus grande centralisation du pouvoir. Notre réponse devrait être de démocratiser véritablement le pouvoir, de le remettre entre les mains du peuple. De lui donner un sentiment de contrôle sur sa vie, son travail et sa communauté. Il s'agit d'un vieux programme progressiste, mais nous n'avons pas réussi à le mettre en œuvre depuis trop longtemps. Il est temps que les progressistes soutiennent le rôle des travailleurs dans les conseils d'administration, l'expérimentation de formes de démocratie locale, directe et délibérative, et la promotion de formes appropriées de subsidiarité dans la police, l'éducation et la politique de santé.

Cela exige une vision cohérente pour redéfinir les institutions. Si nous en avons l'occasion, nous devons renforcer les institutions, en particulier le système judiciaire indépendant. Mais nous devrions aller plus loin. Nous devons renouveler les autres institutions gouvernementales pour les adapter à l'ère numérique. Il est également nécessaire de rendre le gouvernement plus transparent et plus ouvert et les services publics plus sensibles aux besoins de ceux qui les utilisent.

Quatrièmement, nos politiques doivent devenir mondiales. Bien entendu, la lutte pour les spécificités des sociétés d'Europe occidentale doit être menée séparément dans chaque pays. Ni l'Union européenne ni le Conseil de l'Europe, et encore moins l'alliance transatlantique, ne peuvent être d'une grande aide pour contrer l'autoritarisme national et offrir une alternative. Pourtant, face au pouvoir du capital dans le cadre national, il est difficile pour un gouvernement de se mesurer face à face avec les multinationales. De même, le renforcement des droits des travailleurs au niveau national ne garantit pas toujours qu'ils obtiendront une part plus équitable des revenus.

À une époque où une grande partie du monde est entre les mains des multinationales, nous avons besoin d'une action internationale multilatérale. Si ces organes n'inspirent plus confiance, nous devons les renouveler. Nous avons besoin d'un Bretton Woods démocratique pour traiter avec les multinationales.

Bon nombre des solutions aux défis économiques locaux sont à la fois mondiales et locales, tout comme la sécurité, l'immigration et l'identité. La mondialisation de notre politique doit aussi être un projet individuel et communautaire. Il n'y aura pas d'échappatoire à Salvini, au Bxexit ou à Trump tant que nous n'aurons pas compris et pris en considération les raisons pour lesquelles les gens ont voté pour eux. En tant que mouvement mondial, nous devons passer plus de temps à comprendre la fascination des populistes qu'à les critiquer. Il s'agit d'un programme mondial et aucun d'entre nous ne devrait se sentir seul. Salvini a déjà annoncé son intention de créer une Ligue des ligues - une alliance mondiale des populistes autoritaires. Il a déjà son alliance avec la Russie unie de Poutine. Nous devrions renforcer notre alliance pour le progrès mondial. Si nous gagnons cette bataille, nous pouvons à nouveau être le fondement d'une union des démocraties du monde entier.


Montée du populisme en Europe-Bertelsmann

Matt Browne, fondateur du Think Tank Global Progress.

Article publié en italien dans La Stampa du samedi 19 juillet 2018

lundi 23 juillet 2018

L'Europe entre Merkron et Orbvini

"The Strange Death of Liberal England" (L'étrange mort de l'Angleterre libérale) est le titre d'un des plus fameux essais historiques en langue anglaise. Est-ce donc à l'étrange mort de l'Europe libérale que nous sommes en train d'assister ? Au moment où le populisme resserre sa morsure sur l'Europe, menaçant même le trône de la chancelière Merkel, le risque est évident. Il existe un nouveau tournant politique en Europe, important par rapport au vieux partage entre la gauche et la droite. Les partis se divisent et il s'en forme d'autres. Il s'ouvre des fronts que l'on n'a jamais vus.D'un coté, c'est la tendance de Merkron, et de l'autre, celle d'Orbvini.


Au-delà des différences de positions qui existent entre Merkel et Macron telles que la Zone Euro, ensemble ils promeuvent des solutions libérales, européennes, fondées sur la coopération internationale. D'où "Merkron". Pour certaines autres différences, à l'inverse, le leader hongrois Orban et le populiste Salvini invoquent des solutions nationales illibérales. D'où "Orbvini". Le premier ministre espagnol Sanchez et le Président du Conseil Européen Tusk appartiennent à la tendance Merkron, tandis que la CSU bavaroise, le Chancelier autrichien Kurz, le Parti Droit et Justice (Pis) de Kaczinski en Pologne et quelques fauteurs de Brexit appartiennent à la tendance d'Orbvini.


Macron et Merkel

Ce sera la lutte entre le Merkronisme et l'Orbvinisme qui marquera la politique du Continent au cours des prochaines années. Tandis que les politiciens s'échauffent les muscles en vue des élections européennes de 2019, le Parti Populaire Européen s'accroche désespérément à Fidesz, le parti d'Orban, et initie des approches furtives auprès du Pis, dans la peur que la tendance Orbvini donne naissance à une nouvelle alliance concurrente. Mettant en avant son parti, la Ligue, Salvini menace avec son "Union Européenne des Ligues". Depuis très longtemps, ne s'étaient pas profilées des élections européennes aussi imprévisibles. Toutes les fractures internes à l'Union Européenne se sont regroupées le long de l'axe Merkron-Orbvini. Les divergences autour de la Zone Euro et du futur budget européen, par exemple, obéissent à des critères plus nationaux que politiques. Dans le cas du Brexit, nous en sommes à 27 contre 1. Mais, pour l'instant, l'avantage est à l'équipe Orbvini. L'équipe Merkron se montre fatiguée et fermée en défense, tout comme les équipes allemande et espagnole au Mondial, qui jouent selon les schémas traditionnels sans réussir à marquer. Le propre futur de Merkel est incertain et Kurz est un joueur de milieu de terrain décisif, qui joue actuellement pour Orbvini.


Le thème de l'immigration, autour duquel la tendance Orbvini appelle à rassembler les siens, a une valeur aussi bien réelle que symbolique. A la suite de la "magnifique erreur" de Merkel (ainsi l'a définie le chanteur dissident Wolf Biermann), de très nombreux réfugiés sont entrés en Allemagne à partir de 2015. Depuis le rattachement à l'Europe en 2004, sont arrivés en Angleterre plus de 2 millions d'est-européens et les problèmes concrets liés au logement, à l'emploi, à l'aide médicale et à l'école ont contribué au vote en faveur du Brexit. L'Italie, l'Espagne et la Grèce ont réellement souffert, avec une très faible aide de la part de leurs partenaires nord-européens, des vastes flux de réfugiés ou de personnes qui risquaient de se noyer dans la Méditerranée dans l'espoir d'une vie meilleure. Mais l'immigration est également un thème symbolique qui attire des intérêts identitaires et culturels, tout comme la limaille de fer est attirée par un aimant. Il est juste d'observer que les niveaux d'immigration incontrolée en Europe depuis 2015 ont drastiquement diminués, mais cela n'enlève rien aux personnes qui ont le sentiment que leurs pays ont changés. Selon un sondage conduit dans toute l'Europe par la Fondation Bertelsmann, en 2017, 50% des sujets se trouvaient en accord avec cette affirmation "Dans notre pays, il y a tellement d'étrangers que parfois je me sens étranger moi-même". En Italie, cette affirmation a reçu l'accord de 71% des sondés.


Dangerfield soutenait que le déclin des libéraux dans l'Angleterre du début du XX° siècle était du à leur incapacité à réagir face à de nouvelles forces de grande portée, telles le mouvement pour le suffrage des femmes, le mouvement ouvrier et le nationalisme irlandais. A un siècle de distance, la crise de l'Europe libérale provient de forces qui sont créées par le libéralisme lui-même. Le marché libre, l'européisation et la globalisation ont produit un changement rapide. Trop de personnes ne l'ont pas perçu comme positif. Exploitant ce mécontentement, les populistes racontent une histoire simpliste selon laquelle, en reprenant le contrôle des frontières, on retournera à une époque dorée. Dans le même temps, la révolution digitale implique qu'il y aura des changements et des situations d'insécurité encore plus dévastateurs, surtout dans le monde du travail.


La contre-offensive libérale en Europe se trouve confrontée à une série de défis qui font peur. Il sera déjà problématique de trouver des réponses rationnelles aux problèmes d'inégalité et d'insécurité. A cette fin, il sera nécessaire de recourir à des politiques radicales, comme un revenu universel ou la protection de base de l'emploi. Mais nous sommes seulement au début de l'élaboration de ces réponses. D'autre part, l'Europe doit apporter une réponse aux besoins émotifs profonds d'identité et de communauté qu'ont exploités les populistes. Il est évident que le Championnat du Monde de Football, comme l'identité nationale, continuent d'être un fonds incomparable de passion et de sens de l'appartenance. C'est une illusion de penser que dans un futur prévisible, une quelconque identité transnationale ou supranationale règlera la confrontation. Donc, en faisant tout le possible pour renforcer l'identité commune, européenne et globale, on ne peut pas laisser dans les mains des nationalistes la référence émotive à la nation. Il faut un patriotisme positif et civique, comme celui que Macron promeut en France, en complément de l'européisme. Puis, il faut insérer le tout dans un programme électoral et avoir un parti qui gagne les élections avec ce programme. Mais, des partis comme cela, nous n'en avons pas beaucoup. Macron, avec son mouvement, est l'exception qui confirme la règle. Partout, les libéraux ont eu le pire dans la confrontation avec les tendances les plus illibérales des partis de centre-droit et de centre-gauche. Ou bien, les partis de centre-droit ont maintenu leur pouvoir en faisant des concessions aux proches les plus illibéraux de leurs partenaires de coalition, comme cela s'est produit avec succès en Autriche et en Hollande.


Probablement, la situation va aller en s'aggravant, avant de s'améliorer, avec davantage de parties gagnées par Orbvini et perdues par Merkron. Je ne crois pas que nous assistons à la Mort Etrange de l'Europe Libérale, mais préparons-nous: la guérison sera longue et difficile.


Timothy Garton Ash, professeur d'études européennes à l'Université d'Oxford. www.timothygartonash.com

Cet article a été publié, en italien, dans le N° de La Repubblica en date du jeudi 12 juillet 2018

mardi 26 juin 2018

Marseille; dix petites choses que je connais d'elle.

Marseille est une ville bien méconnue, qui jouit d’une réputation bizarre, surfaite et largement erronée, qui en donne une image assez singulière.
Sans que l’inventaire qui va suivre soit exhaustif, voilà au moins dix pistes à suivre pour découvrir la ville tout autrement.

1- Où dormir ?

Les hôtels n’y sont pas très nombreux, mais le 11° Arrondissement de Marseille n’est plus ... à Marseille. Des «villages» s’y côtoient: de vrais villages où le silence se fait lorsque tous les habitants sont rentrés chez eux. Parmi eux, celui de la Treille et celui, «historique», des Camoins, situés à l’extrémité est de la commune. Ces deux villages sont restés fidèles à l’imagerie de Pagnol: c’est ici qu’il est inhumé avec toute sa famille et que de nombreuses scènes de ses films y ont été tournées.

Marseille-La Treille-Camoins (JB)
Marseille-La Treille-Camoins (JB)

2- Le Vieux Port.

D’un seul coup, d’un seul, nous allons visiter le Vieux Port, son marché aux poissons tous les matins, son ferry-boat électrique (le ferry-boâte), son ombrière signée par Norman Foster, sorte de miroir ultra-mince de plus de 1000 m², et sa gare du Petit Train de Marseille.

Marseille-Marché aux poissons (JB)
Marseille-Ombrière (JB)

3-Le Fort Saint-Jean et le MUCEM.

Le quartier est riche en découvertes que l’on peut enchaîner les unes aux autres. A l’extrémité du Quai du Port, rive nord du Vieux Port, se trouve le Fort Saint-Jean. Avant que d’y pénétrer, il faut en faire le tour par une promenade magnifiquement aménagée en bordure d’eau. L’entrée du Fort permet d’accéder à quelques salles d’exposition et à un jardin botanique méditerranéen, lequel ouvre l’accès à un chemin de ronde. Une passerelle de béton signée de l’architecte Rudy Ricciotti, suspendue au-dessus du vide, permet d’atteindre le bâtiment du MUCEM, ceint d’une résille de béton photogénique en diable en plus d’être un exploit architectural.
Après une visite approfondie des expos permanentes et temporaires, sortez donc par le rez-de-chaussée et allez visiter la Cathédrale de la Major. Ou, en d’autres termes, Cathédrale Saint-Marie Majeure ! Cette cathédrale de pierre en lits alternés verts et blancs, édifiée au XIX° siècle, est offerte sur une vaste esplanade minérale et chaude.
Retour au MUCEM (le billet est valable la journée), retour sur le toit-terrasse, emprunt de la grande passerelle afin de rejoindre le Fort Saint-Jean et traversée par la petite passerelle de béton fibré afin de rejoindre l’église Saint-Laurent.

Marseille-Fort Saint-Jean (JB)
Marseille-Mucem (JB)
Marseille-Mucem (JB)
Marseille-Mucem (JB)

4-Le quartier du Panier.

L’église Saint-Laurent, église paroissiale du quartier, est la seule église médiévale qui nous soit parvenue. Le Panier est resté un quartier populaire, avec ses ruelles étroites et taguées et ses escaliers. Le tourisme y a pris sa part et la place de Lenche est devenue une grande terrasse, cependant le charme du quartier est toujours perceptible. Retour sur le Port par la Maison Diamantée (fin du XVI°) et l’Hôtel de Ville, édifice baroque du XVII°.

Marseille-Le Panier (JB)
Marseille-Le Panier (JB)
Marseille-Maison Diamantée (JB)
Marseille-Hotel de Ville (JB)
Marseille-Hotel de Ville (JB)

5- Madrague de Montredon.

Nous sommes à l’extrémité sud-ouest de la commune, aux portes du Parc des Calanques. Loin de la ville.Et toujours à Marseille ! Pour y parvenir, il faut prendre la route côtière au Pharo, passer le Vallon des Auffes, l’anse de Malmousque d’où l’on a un beau point de vue sur les Iles du Frioul et le Chateau d’If, la Pointe du Roucas Blanc, la plage du Prado, et continuer sans s’inquiéter des panneaux qui vous indiquent que «le retour est difficile» !?
Montredon est un petit village de pêcheurs, son port compte moins de cent anneaux et lorsque le soleil se couche sur la Méditerranée, il fait bon manger quelque poisson en terrasse. Il est interdit de plonger ou de se baigner dans le petit port, bien qu’il soit tagué sur le panneau «on est chez nous, on fait ce qu'on veut».

Marseille-Madrague de Montredon (JB)
Marseille-Madrague de Montredon (JB)

6- Friche Belle de Mai.

Il s’agit d’une ancienne manufacture des tabacs, la plus importante de France en 1960. Puis vient le déclin de la fabrication du tabac en France et les bâtiments sont fermés en 1990. Outre les Archives Municipales et la Conservation du Patrimoine, les bâtiments accueillent une soixantaine de structures et d’associations culturelles de toutes sortes, des restaurants, une halte-garderie, un skate-park, un jardin d’enfants, ... La Friche Belle de Mai est un lieu de rencontre et de création qu’il faut découvrir. Sous des allures d’espace alternatif, il s’agit bel et bien d’une coopérative d’actions culturelles, bien organisée et bien efficace. En témoignent les affiches des spectacles et manifestations organisés très régulièrement dans ces lieux.

Marseille-Friche Belle de Mai (JB)
Marseille-Friche Belle de Mai (JB)
Marseille-Friche Belle de Mai (JB)
Marseille-Friche Belle de Mai (JB)

7- Le Palais Longchamp.

Quelques pas, la voie ferrée et quelques minutes séparent ces deux mondes que sont la Belle de Mai et le Palais Longchamp. Qui n’est pas un palais ! Mais le Château d’eau de la ville de Marseille, flanqué du Musée des Beaux-Arts et du Muséum d’Histoire Naturelle, deux organismes qui ont perdu beaucoup de leur importance au bénéfice d’autres institutions. Reste le Château d’eau ! Une somptueuse réalisation édifiée entre 1862 et 1869, sous la direction de l’architecte Henry Espérandieu, afin de recueillir les eaux de la Durance, détournée, pour que Marseille cesse d’être condamnée à la sécheresse. Deux portails ouvrent sur deux allées qui entourent bassins et escaliers d’eau jusqu’à rejoindre une monumentale colonnade entourant un arc de triomphe. De celui-ci s’échappe le char de la Durance, tiré par quatre taureaux puissants et trois fois plus grands que nature. L’eau coule, gicle, éclabousse, cascade de partout !

Marseille-Palais Longchamp (JB)
Marseille-Palais Longchamp (JB)
Marseille-Palais Longchamp (JB)

8- Notre Dame de la Garde.

Surnommée «La Bonne Mère», cette basilique culmine à plus de 150 mètres au-dessus de Marseille. Tout autour de sa plate-forme, il est loisible de découvrir l’intégralité de la ville en un gigantesque panorama. Son architecte est connu: Henry Espérandieu, celui qui a construit le Palais Longchamp et qui était directeur des travaux d’édification de La Major (architecte Vaudoyer). L’alternance des lits de pierres vertes et blanches en est un signe caractéristique. Pour atteindre ND de la Garde, rien ne vaut le Petit Train de Marseille qui atteint son but après un long tour du Vieux Port, un passage vers le Pharo, un point de vue sur les Iles du Frioul, puis la longue montée vers la basilique.

Marseille-ND de la Garde (JB)

9- La quincaillerie Empereur.

Sans doute la plus vieille quincaillerie de France ! On y trouve de tout ! absolument de tout ! Dans un décor de la première moitié du XIX°, puisqu’elle a été créée en 1827, voici le magasin dans lequel vous pourrez acheter vos outils et accessoires de bricolage, d’électricité tels douilles, ampoules et câbles, vos couteaux et autres objets culinaires, vos savons, vos vêtements, serviettes et torchons, les anciens jeux d’enfants, votre vaisselle, vos bougies, et même les tapettes à souris, les fers à chaussures et les filets presse-citron. La Maison Empereur se trouve au 4 de la rue des Récolettes, dans le 1er arrondissement. N’oubliez pas de lui rendre visite !

Marseille-Quincaillerie Empereur (JB)

10- La Cité Radieuse de Le Corbusier.

Il ne s’agit pas d’un immeuble ! Mais d’un ensemble d’habitations regroupées en une sorte de «village vertical» sur pilotis, construit voici près de 70 ans. Dans ce «village», existent 337 appartements de 23 types différents, répartis sur un ou deux étages (duplex), voire trois étages (triplex). Les circulations se font par de très larges couloirs permettant les rencontres et les échanges. Le «village» dispose de sa «rue» commerçante, de son hôtel, de sa librairie, de son école maternelle, de sa crèche et le toit-terrasse est ouvert aux promenades, parcours sportifs et même à la baignade dans une petite piscine. C’est à visiter, ne serait-ce que pour découvrir une utopie architecturale, bien rarement imitée.

Marseille-Cité Radieuse Le Corbusier (JB)

lundi 4 juin 2018

Vrai et faux Klimt, vraie et fausse critique

Dans le cadre de sa chronique culturelle (Le Monde du 2 juin 2018), Michel Guerrin s’est livré à un réquisitoire en règle contre le spectacle numérisé consacré à Klimt par Culturespaces dans les nouveaux Ateliers des Lumières.
Insistant lourdement sur le caractère privé de l’initiative parisienne, l’auteur de la rubrique classe arbitrairement ceux qui fréquentent assidûment les musées parmi ceux qui trouvent nul ce spectacle.

Pour ceux qui ne seraient pas au fait de la chose, la Société Culturespaces présente une forme de diaporama géant constitué de plusieurs milliers d’images projetées par 140 vidéoprojecteurs, sur les murs ainsi qu’au sol. Certes, tous les tableaux de Klimt ne sont pas présentés in extenso, mais d’innombrables détails, des rapprochements, des oppositions d’images, de motifs, dans une succession d’extraits que vous pouvez voir en plusieurs endroits, sans que le déroulé y soit strictement identique. Le procédé s’appelle une exposition numérique immersive.

Et c’est cela que condamne Michel Guerrin: le fait que, dans le projet Klimt, le produit fini offert au spectateur ne soit pas quelques œuvres originales de l’artiste, mais le traitement informatique, numérique d’une grande partie de tout l’œuvre peint de celui-ci.
Autant, il serait acceptable que des sites internet constituent une encyclopédie de milliers de tableaux exposés de par le monde,
autant il serait acceptable que des scolaires, savamment guidés, puissent découvrir les grands peintres de nos musées nationaux au travers de sites éducatifs,
autant la conception numérique d’artistes qui jouent du pixel comme d’autres du pinceau pourrait prétendre à la reconnaissance de création,
mais là, non, c’en est trop !

Ce que voit le public, plongé dans le noir, pendant 40 minutes, ce sont des formes, des couleurs, des détails, mais quasiment jamais (dit-il !) le tableau dans sa singularité. Il n’y a pas de médiateur, pas de texte, pas de voix off.

Au cours de sa pérégrination de chroniqueur, l’auteur nous signale que ce programme est repris de l‘expérience des Carrières de Lumière, un site clos (et non à ciel ouvert, c’est une carrière souterraine !) où ont été projetés depuis 2012 Gauguin et Van Gogh, Monnet et Renoir, Klimt, Michel Ange et Léonard de Vinci, Chagall, Bosch et Brueghel, et Picasso cette année. Sous le nom de Cathédrale d’Images, et avec un autre exploitant, le même site existait depuis 1976, soit depuis plus de quarante ans ! Qu’il en a fallu du temps à notre chroniqueur pour découvrir les évolutions en matière de diffusion culturelle ! Sachez que Cathédrale d’Images a présenté Picasso en 2009 à 250000 visiteurs. Et que les Carrières de Lumière ont reçu 600000 visiteurs en 2017.

Mais l’essentiel du discours de Michel Guerrin vise, d’une part, à dénoncer la dématérialisation de l’œuvre et, d’autre part, à s’interroger sur la question de savoir si ces pratiques numériques vont entraîner davantage de visiteurs vers les musées, afin de découvrir l'original. Ce en quoi il ne croit pas, «au point de se demander si un peintre virtuel n’éloigne pas plus le spectateur du musée qu’il ne l’en rapproche».

Afin d’étayer sa thèse, l’auteur compare le prix d’entrée au spectacle des Ateliers de Lumière, au tarif d’entrée du Musée du Louvre (gratuit pour les moins de 25 ans). Est-ce là une remarque empreinte de sincérité, lorsque l’on sait que les œuvres majeures de Klimt se trouvent surtout à Vienne (Autriche), puis à Zurich (Suisse), Munich (Allemagne), Venise (Italie), New-York (USA), Ottawa (Canada) ou Prague (République Tchèque), ... à l’exception de «Rosiers sous les arbres», peint en 1905, qui se trouve au Musée d’Orsay ?

Klimt-Rosiers sous les Arbres-Musée d'Orsay

Faute de l’ «émotion diffuse et lente» qu’un tour du monde des tableaux de Klimt serait censé nous procurer, force est de se plaire à découvrir le monde de cet artiste avec les moyens modernes et renouvelés que nous procure l’informatique. Et tant pis pour le parisianisme attardé des critiques...

Klimt-La baiser-vu aux Ateliers

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