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Démocratie

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mercredi 25 juillet 2018

Le populisme ? Notre culpabilité.

Il n'y a pas de recette miracle et le chemin sera long à parcourir. Pour contrer ce phénomène, nous devons commencer par l'autocritique. Et par l'alliance pour le progrès mondial.

Il n'y aura pas d'échappatoire à Salvini, au Brexit ou à Trump tant que nous ne comprendrons pas pourquoi les gens ont voté pour eux. Les préoccupations de l'électorat doivent recevoir une réponse sérieuse et complète.

Dans la lutte contre la vague populiste et autoritaire, il n'y a pas de solution miracle. Ce sera un long chemin qui nous obligera à changer de cap sur l'inégalité, à répondre sincèrement aux préoccupations des électeurs, à reconstruire et renouveler le contrat et le capital social, à actualiser et à sauvegarder les institutions essentielles.

Il ne fait aucun doute que la meilleure façon de commencer ce voyage est d'évaluer nos erreurs et de réfléchir à la façon dont nous devrions changer. Il n'y a rien d'intrinsèquement vertueux dans la pratique politique traditionnelle des dernières décennies, ni dans celle du centre-gauche ni dans celle du centre-droite. Beaucoup d'entre nous n'ont pas été capables de suivre le rythme du temps dans la façon dont nous communiquons, organisons et nous engageons. Quelle que soit l'approche que nous adopterons, nous devrons répondre aux critiques légitimes de l'establishment politique.

En premier lieu, lorsqu'il s'agit de politique, nos plates-formes ne peuvent pas être complètement déconnectées des souhaits des électeurs. Nous devons répondre sérieusement, honnêtement et globalement aux préoccupations des électeurs au sujet de l'immigration, de l'irresponsabilité des puissants intérêts du monde des affaires ou du secteur public et de la révolution technologique en cours. Si nous considérons, par exemple, que des changements importants ont eu lieu dans l'économie mondiale au cours des deux dernières décennies, le moment est peut-être venu d'accepter l'idée que les petits ajustements à la politique économique et à la réforme de l'État providence constituent une réponse inadéquate. Nous ignorons souvent le fait que l'un des thèmes centraux de la campagne Trump était le travail. Que nous soyons ou non en faveur du revenu de citoyenneté -et je ne le suis pas- le moment est venu de penser radicalement à un nouveau programme économique d'inclusion et d'autonomisation. Toutes les idées, y compris la garantie du droit au travail ou à l'emploi, devraient être un élément positif dans ce débat.

De même, les préoccupations relatives à l'immigration, à l'intégration et à la sécurité ont radicalement transformé la politique dans tout le monde occidental - elles ont sans aucun doute été au cœur du vote Brexit en Grande-Bretagne et de l'élection de Donald Trump aux États-Unis. Nous pouvons être en désaccord avec la plupart des électeurs sur le sujet de l'immigration et déplorer la manière dont le sujet a été déformé par les extrémistes et la presse à scandale -Je suis certainement dans cette position. Il est cependant impossible d'ignorer cela, et encore moins de s'attendre à ce que l'opinion publique soit indifférente à cet égard. J'irais même jusqu'à dire que c'est la principale ligne de démarcation des élections occidentales d'aujourd'hui. Je reste d'avis qu'une politique migratoire progressiste et maîtrisée peut être proposée. Mais ce faisant, nous devons partir de l'orientation réelle des gens, et non de ce que nous aimerions qu'ils pensent, et montrer que nous avons le contrôle de la situation et que nous avons un plan. En ce moment, les électeurs se sentent trahis par notre position et notre rhétorique. Même Emmanuel Macron, peut-être le plus éloquent partisan d'une société ouverte dans le paysage politique européen d'aujourd'hui, a donné un tour de vis aux lois françaises en matière d'immigration et d'asile.

Deuxièmement, nous devons réformer notre politique. Pour commencer, nous devons cesser d'être condescendants et paternalistes. Un aspect culturel de cette politique est la perception que les élites au pouvoir sont trop hâtives dans le rejet ou l'étiquetage de certains électeurs. Aux États-Unis, les commentaires notoires de l'ancien président Barack Obama sur les gens qui " s'accrochent aux armes ou à la religion " ont contribué à faire croire que la société est divisée entre une élite condescendante et des gens ordinaires, comme le prétendent les populistes. Les arguments selon lesquels certains aspects de l'intégration et de l'assimilation ne vont pas bien dans certaines sociétés occidentales -ou que le changement social et économique est trop rapide- ne devraient pas automatiquement être qualifiés de racistes, de sectaires ou de luddistes. Nous devons débuter la réflexion là où se trouvent les électeurs, prendre leurs préoccupations au sérieux et les traiter avec respect.

Nous devons également élaborer notre propre politique d'identité inclusive. Le sentiment d'appartenance à une communauté politique n'est pas nécessairement une forme de sectarisme. Même si les populistes autoritaires exploitent les sentiments patriotiques pour recréer une idée nostalgique d'un passé plus simple et plus pur, les politiciens traditionnels ne devraient pas se détourner du patriotisme. Ils devraient plutôt essayer d'utiliser la même émotion pour montrer une vision positive, tolérante, diversifiée et inclusive de l'identité nationale. En d'autres termes, nous devons revendiquer et redéfinir le patriotisme. Les politiciens intelligents peuvent récupérer le patriotisme des mains des souverainistes.

Troisièmement, nous devons rendre la société plus démocratique. L'un des facteurs d'insécurité et de frustration dans nos sociétés est le sentiment généralisé que nous avons perdu le contrôle de nos vies. A ceci répond la promesse populiste de reprendre le pouvoir des mains d'une élite corrompue ou compromise et de le confier à un dirigeant fort qui gouverne au nom du peuple. Il ne s'agit pas de démocratisation, mais d'une plus grande centralisation du pouvoir. Notre réponse devrait être de démocratiser véritablement le pouvoir, de le remettre entre les mains du peuple. De lui donner un sentiment de contrôle sur sa vie, son travail et sa communauté. Il s'agit d'un vieux programme progressiste, mais nous n'avons pas réussi à le mettre en œuvre depuis trop longtemps. Il est temps que les progressistes soutiennent le rôle des travailleurs dans les conseils d'administration, l'expérimentation de formes de démocratie locale, directe et délibérative, et la promotion de formes appropriées de subsidiarité dans la police, l'éducation et la politique de santé.

Cela exige une vision cohérente pour redéfinir les institutions. Si nous en avons l'occasion, nous devons renforcer les institutions, en particulier le système judiciaire indépendant. Mais nous devrions aller plus loin. Nous devons renouveler les autres institutions gouvernementales pour les adapter à l'ère numérique. Il est également nécessaire de rendre le gouvernement plus transparent et plus ouvert et les services publics plus sensibles aux besoins de ceux qui les utilisent.

Quatrièmement, nos politiques doivent devenir mondiales. Bien entendu, la lutte pour les spécificités des sociétés d'Europe occidentale doit être menée séparément dans chaque pays. Ni l'Union européenne ni le Conseil de l'Europe, et encore moins l'alliance transatlantique, ne peuvent être d'une grande aide pour contrer l'autoritarisme national et offrir une alternative. Pourtant, face au pouvoir du capital dans le cadre national, il est difficile pour un gouvernement de se mesurer face à face avec les multinationales. De même, le renforcement des droits des travailleurs au niveau national ne garantit pas toujours qu'ils obtiendront une part plus équitable des revenus.

À une époque où une grande partie du monde est entre les mains des multinationales, nous avons besoin d'une action internationale multilatérale. Si ces organes n'inspirent plus confiance, nous devons les renouveler. Nous avons besoin d'un Bretton Woods démocratique pour traiter avec les multinationales.

Bon nombre des solutions aux défis économiques locaux sont à la fois mondiales et locales, tout comme la sécurité, l'immigration et l'identité. La mondialisation de notre politique doit aussi être un projet individuel et communautaire. Il n'y aura pas d'échappatoire à Salvini, au Bxexit ou à Trump tant que nous n'aurons pas compris et pris en considération les raisons pour lesquelles les gens ont voté pour eux. En tant que mouvement mondial, nous devons passer plus de temps à comprendre la fascination des populistes qu'à les critiquer. Il s'agit d'un programme mondial et aucun d'entre nous ne devrait se sentir seul. Salvini a déjà annoncé son intention de créer une Ligue des ligues - une alliance mondiale des populistes autoritaires. Il a déjà son alliance avec la Russie unie de Poutine. Nous devrions renforcer notre alliance pour le progrès mondial. Si nous gagnons cette bataille, nous pouvons à nouveau être le fondement d'une union des démocraties du monde entier.


Montée du populisme en Europe-Bertelsmann

Matt Browne, fondateur du Think Tank Global Progress.

Article publié en italien dans La Stampa du samedi 19 juillet 2018

lundi 23 juillet 2018

L'Europe entre Merkron et Orbvini

"The Strange Death of Liberal England" (L'étrange mort de l'Angleterre libérale) est le titre d'un des plus fameux essais historiques en langue anglaise. Est-ce donc à l'étrange mort de l'Europe libérale que nous sommes en train d'assister ? Au moment où le populisme resserre sa morsure sur l'Europe, menaçant même le trône de la chancelière Merkel, le risque est évident. Il existe un nouveau tournant politique en Europe, important par rapport au vieux partage entre la gauche et la droite. Les partis se divisent et il s'en forme d'autres. Il s'ouvre des fronts que l'on n'a jamais vus.D'un coté, c'est la tendance de Merkron, et de l'autre, celle d'Orbvini.


Au-delà des différences de positions qui existent entre Merkel et Macron telles que la Zone Euro, ensemble ils promeuvent des solutions libérales, européennes, fondées sur la coopération internationale. D'où "Merkron". Pour certaines autres différences, à l'inverse, le leader hongrois Orban et le populiste Salvini invoquent des solutions nationales illibérales. D'où "Orbvini". Le premier ministre espagnol Sanchez et le Président du Conseil Européen Tusk appartiennent à la tendance Merkron, tandis que la CSU bavaroise, le Chancelier autrichien Kurz, le Parti Droit et Justice (Pis) de Kaczinski en Pologne et quelques fauteurs de Brexit appartiennent à la tendance d'Orbvini.


Macron et Merkel

Ce sera la lutte entre le Merkronisme et l'Orbvinisme qui marquera la politique du Continent au cours des prochaines années. Tandis que les politiciens s'échauffent les muscles en vue des élections européennes de 2019, le Parti Populaire Européen s'accroche désespérément à Fidesz, le parti d'Orban, et initie des approches furtives auprès du Pis, dans la peur que la tendance Orbvini donne naissance à une nouvelle alliance concurrente. Mettant en avant son parti, la Ligue, Salvini menace avec son "Union Européenne des Ligues". Depuis très longtemps, ne s'étaient pas profilées des élections européennes aussi imprévisibles. Toutes les fractures internes à l'Union Européenne se sont regroupées le long de l'axe Merkron-Orbvini. Les divergences autour de la Zone Euro et du futur budget européen, par exemple, obéissent à des critères plus nationaux que politiques. Dans le cas du Brexit, nous en sommes à 27 contre 1. Mais, pour l'instant, l'avantage est à l'équipe Orbvini. L'équipe Merkron se montre fatiguée et fermée en défense, tout comme les équipes allemande et espagnole au Mondial, qui jouent selon les schémas traditionnels sans réussir à marquer. Le propre futur de Merkel est incertain et Kurz est un joueur de milieu de terrain décisif, qui joue actuellement pour Orbvini.


Le thème de l'immigration, autour duquel la tendance Orbvini appelle à rassembler les siens, a une valeur aussi bien réelle que symbolique. A la suite de la "magnifique erreur" de Merkel (ainsi l'a définie le chanteur dissident Wolf Biermann), de très nombreux réfugiés sont entrés en Allemagne à partir de 2015. Depuis le rattachement à l'Europe en 2004, sont arrivés en Angleterre plus de 2 millions d'est-européens et les problèmes concrets liés au logement, à l'emploi, à l'aide médicale et à l'école ont contribué au vote en faveur du Brexit. L'Italie, l'Espagne et la Grèce ont réellement souffert, avec une très faible aide de la part de leurs partenaires nord-européens, des vastes flux de réfugiés ou de personnes qui risquaient de se noyer dans la Méditerranée dans l'espoir d'une vie meilleure. Mais l'immigration est également un thème symbolique qui attire des intérêts identitaires et culturels, tout comme la limaille de fer est attirée par un aimant. Il est juste d'observer que les niveaux d'immigration incontrolée en Europe depuis 2015 ont drastiquement diminués, mais cela n'enlève rien aux personnes qui ont le sentiment que leurs pays ont changés. Selon un sondage conduit dans toute l'Europe par la Fondation Bertelsmann, en 2017, 50% des sujets se trouvaient en accord avec cette affirmation "Dans notre pays, il y a tellement d'étrangers que parfois je me sens étranger moi-même". En Italie, cette affirmation a reçu l'accord de 71% des sondés.


Dangerfield soutenait que le déclin des libéraux dans l'Angleterre du début du XX° siècle était du à leur incapacité à réagir face à de nouvelles forces de grande portée, telles le mouvement pour le suffrage des femmes, le mouvement ouvrier et le nationalisme irlandais. A un siècle de distance, la crise de l'Europe libérale provient de forces qui sont créées par le libéralisme lui-même. Le marché libre, l'européisation et la globalisation ont produit un changement rapide. Trop de personnes ne l'ont pas perçu comme positif. Exploitant ce mécontentement, les populistes racontent une histoire simpliste selon laquelle, en reprenant le contrôle des frontières, on retournera à une époque dorée. Dans le même temps, la révolution digitale implique qu'il y aura des changements et des situations d'insécurité encore plus dévastateurs, surtout dans le monde du travail.


La contre-offensive libérale en Europe se trouve confrontée à une série de défis qui font peur. Il sera déjà problématique de trouver des réponses rationnelles aux problèmes d'inégalité et d'insécurité. A cette fin, il sera nécessaire de recourir à des politiques radicales, comme un revenu universel ou la protection de base de l'emploi. Mais nous sommes seulement au début de l'élaboration de ces réponses. D'autre part, l'Europe doit apporter une réponse aux besoins émotifs profonds d'identité et de communauté qu'ont exploités les populistes. Il est évident que le Championnat du Monde de Football, comme l'identité nationale, continuent d'être un fonds incomparable de passion et de sens de l'appartenance. C'est une illusion de penser que dans un futur prévisible, une quelconque identité transnationale ou supranationale règlera la confrontation. Donc, en faisant tout le possible pour renforcer l'identité commune, européenne et globale, on ne peut pas laisser dans les mains des nationalistes la référence émotive à la nation. Il faut un patriotisme positif et civique, comme celui que Macron promeut en France, en complément de l'européisme. Puis, il faut insérer le tout dans un programme électoral et avoir un parti qui gagne les élections avec ce programme. Mais, des partis comme cela, nous n'en avons pas beaucoup. Macron, avec son mouvement, est l'exception qui confirme la règle. Partout, les libéraux ont eu le pire dans la confrontation avec les tendances les plus illibérales des partis de centre-droit et de centre-gauche. Ou bien, les partis de centre-droit ont maintenu leur pouvoir en faisant des concessions aux proches les plus illibéraux de leurs partenaires de coalition, comme cela s'est produit avec succès en Autriche et en Hollande.


Probablement, la situation va aller en s'aggravant, avant de s'améliorer, avec davantage de parties gagnées par Orbvini et perdues par Merkron. Je ne crois pas que nous assistons à la Mort Etrange de l'Europe Libérale, mais préparons-nous: la guérison sera longue et difficile.


Timothy Garton Ash, professeur d'études européennes à l'Université d'Oxford. www.timothygartonash.com

Cet article a été publié, en italien, dans le N° de La Repubblica en date du jeudi 12 juillet 2018

vendredi 21 juillet 2017

Liberté vaccinale

J'ai soixante-dix ans.
Quand j'étais gosse, à l'école primaire, j'ai eu à rencontrer quelques gamins ayant des infirmités de la marche en général. Avec un peu de gêne, et pour évacuer la question au plus vite, les parents répondaient "Il a eu la polio". Entendez-vous souvent, à l'heure actuelle, cette question et à plus forte raison cette réponse.
Lors des sorties du dimanche, ou en cas de chute ou petit accident de la vie, les parents (encore eux) s’angoissaient à l'idée que les griffures de ronce ou les estafilades de fil de fer barbelé puissent nous donner le tétanos.
A l'âge de dix ans, ma compagne me raconte qu'elle a fait une primo-infection et qu'elle a du passer une année scolaire entière (neuf mois) dans un établissement spécialisé du Vercors. Il y a quelques temps, nous sommes allés à la recherche de cet établissement. Comme beaucoup d'autres "sanatoriums" ou "centres de cure" du Vercors, de Saint-Hilaire du Touvet, du plateau d'Hauteville-Lompnes dans l'Ain, il s'est transformé en centre de vacances. Même si la tuberculose n'est pas totalement vaincue, ces centres n'ont plus de raison d'être.
Parvenu au Lycée, en cours de sciences naturelles, nous a été présenté une figure de héros de la nation, Louis Pasteur, dont l'histoire de la victoire contre la rage était illustrée de chiens méchants et de gestes paternels à l'égard des enfants mordus par les premiers.
La variole ! A la fin des années 1960, cette maladie était encore endémique en Afrique et en Asie où elle a fait des milliers de victimes, bien souvent à cause du virus transmis par des occidentaux. En 1980, après une campagne mondiale diligentée par l'OMS, cette maladie a été déclarée éradiquée. Cependant, la précaution impose de prévenir soit un éventuel retour, soit une action de caractère terroriste qui pourrait faire des ravages. La variole est la seule maladie strictement "effacée" grâce à la seule volonté humaine.

Un mot magique relie toutes ces informations: vaccin !

Aujourd'hui, l'OMS (Le Monde du 19 juillet 2017) nous rappelle que près d'un enfant sur dix dans le monde, soit 13 millions d'enfants, n'est pas vacciné, ni contre la diphtérie, ni contre le tétanos, ni contre la coqueluche. L'OMS ajoute que 6 millions et demi d'enfants n'ont pas complété la séquence des trois doses vaccinales et n'ont donc aucune protection fiable. La conséquence de cette insuffisance vaccinale est que 2 à 3 millions d'enfants meurent chaque année de l'une ou l'autre de ces maladies, ou encore de la rougeole. Car toutes sont des maladies mortelles.
Bien entendu, d'ici j'entends dire que ce n'est pas chez nous. Non, 130 des 194 Etats membres de l'OMS ont atteint le taux de vaccination requis de 90%. C'est le taux de couverture vaccinale au-delà duquel la protection de tous est quasiment assurée.
Alors, qui sont les 64 pays dont la couverture vaccinale est insuffisante ? Ceux qui "vivent dans un environnement précaire ou de crise humanitaire" ! Comme les choses sont bien dites ! Guinée Equatoriale, Nigéria, République Centrafricaine, Somalie, Soudan du Sud, Syrie, Tchad, Ukraine, ... n'atteignent pas 50% de couverture vaccinale. Ethiopie, Laos, arrivent à peine à dépasser ce chiffre. Afghanistan, Nigéria et Pakistan ne peuvent parvenir à l'éradication de la poliomyélite. Tous ces pays sont des zones de surpopulation, des zones de bidonvilles urbains, des zones de guerre, quand ce n'est pas les trois à la fois.

Une vaste campagne existante depuis quelques mois déjà se développe actuellement. Elle était conduite par le Professeur Joyeux, radié de l'Ordre des Médecins, militant convaincu de l'extrême-droite, homophobe, opposant au mariage pour tous, traditionaliste, animateur de l'Institut pour la Protection de la Santé Naturelle (IPSN), un ramassis d'approximations et d’affirmations fausses. Cette campagne est désormais relayée par des militants verts et écologistes à qui, sans doute, il manquait l'objet d'une opposition au nouveau Président de la République. Les communistes, les Insoumis avaient trouvé leur créneau, seul les Verts restaient orphelins d'une cause populaire. Le Professeur Joyeux la leur a fournie !

Calendrier 2017 de vaccinations
Pour affirmer son originalité sociale, cette campagne s'appuie sur l'affirmation que l'obligation vaccinale serait un cadeau fait à l'industrie et aux laboratoires pharmaceutiques. Les chiffres avancés sont largement irréalistes et, de toutes façons, seront fonction des appels d'offres lancés en fin d'année par le Ministère de la Santé, lequel complètera son marché par une négociation sur les tarifs que devront consentir les industriels. Par ailleurs, quoi qu'il en soit, cet argument ne saurait justifier un rejet du principe vaccinal !
Pour le reste, il est faux d'affirmer que les vaccins sont dangereux, y compris ceux qui contiennent de l'aluminium, un adjuvant utilisé depuis 1920, il est faux d'affirmer que les vaccins peuvent causer l'autisme ou la sclérose en plaques, Il est faux de dire que les vaccins sont dangereux. Le potentiel choc anaphylactique que peux provoquer l'injection du vaccin "Rougeole-Oreillons-Rubéole" (ROR) est de 0,00035 %; 3,5 cas sur un million de doses injectées (données OMS). Il est faux de dire que l'allaitement protège l'enfant contre les maladies telles la rougeole, les oreillons ou la rubéole.
S'il existe un danger, il se situe avant tout dans l'insuffisance de couverture vaccinale. Deux exemples en font la démonstration.
Par suite d'une baisse de ce taux de couverture, en France, les cas de rougeole sont passés de 1176 cas en 2009 à 14949 en 2011.
Au Japon, le taux de couverture vaccinale contre la coqueluche est passé de 80% en 1974 à 10% en 1979. Pendant de même laps de temps, les cas de maladie sont passés de 393 sans un seul décès à plus de 13000 avec 41 décès.

Il est certain que l'on peut débattre du nombre et de la priorité à accorder à chacun des vaccins proposés,tout comme l'on peut discuter du calendrier vaccinal. Mais ne faisons pas d'amalgame avec des affaires récentes comme le Médiator ! L'enjeu n'est pas le même.

Le fameux Professeur Joyeux le dit lui-même: "vous devez exiger que votre enfant non vacciné soit admis dans une crèche, car il ne fait courir aucun risque aux autres enfants qui, eux, sont vaccinés !"
Nous sommes là à un sommet de l'égoïsme: je suis libre de mon comportement parce que la protection à laquelle les autres consentent me protège et me permet d'agir avec individualisme ! Plus globalement, cette campagne anti-vaccination est, analysée au niveau mondial, une campagne d'occidentaux, blancs, riches et en bonne santé (pour l'instant !) ..... Ce n'est malheureusement pas de telles attitudes qui feront avancer le monde.

mardi 9 mai 2017

Naissance d'une nouvelle présidence dans les bruits et les fureurs

Ce texte a été écrit le 9 mai 2017, soit quelques jours avant le second tour des Elections Présidentielles.
Incomplet, inachevé, il est toujours resté en attente.
Pour les quelques réflexions et points de repère qu'il contient, le voici soumis à la lecture et à l'analyse.




Pierre Mendès-France, PMF, Il est décédé le 18 octobre 1982, qui se souvient de lui ? Radical, il devient Président du Conseil le 18 juin 1954, quelques jours après Dien Bien Phu. Son cabinet est constitué de ministres et collaborateurs CNIP (Indépendants et Paysans), MRP, radicaux, gaullistes, avec le soutien (non décisif) du PCF.
Sitôt élu, en trente jours, il fait aboutir les négociations de paix en Indochine. En 1956, la Tunisie acquiert son indépendance. L’incertitude et l'hésitation seront plus fortes en ce qui concerne l'Algérie qu'il voit longtemps comme une "terre française", avant de réclamer des mesures susceptibles de retrouver la confiance des Algériens. L'Europe ne rencontre pas son enthousiasme, car il a peur d'une résurgence des exigences allemandes. En 1954, il soumet au Parlement (qui le rejette) le projet de Communauté Européenne de Défense (en 1957 (voici 60 ans), il désapprouvera le Traité de Rome).
Quittant le Gouvernement en 1955, chutant sur la question algérienne, il se rapprochera progressivement du socialisme, En 1959, auprès du PSA, en 1961 dans le PSU.
PMF a laissé une trace indélébile dans l'histoire du socialisme à la recherche de son renouveau en vue de son intégration dans le monde moderne. Il a été également un infatigable artisan du débat politique, y compris avec les forces, les courants, les hommes que l'on peut qualifier de progressistes même s'ils ne sont pas encartés "à gauche".
En 1967, PMF devient député de la circonscription de Grenoble. Nous avions juste 20 ans, nous l'y avions rencontré.

Michel Rocard. Il est décédé voici moins d'un an, mais cela suffit-il pour que les jeunes le connaissent mieux ? Il a été candidat à l'élection présidentielle de 1969, sous l'étiquette du PSU (voir ci-dessus), dont il avait participé à la création en 1960. Mais auparavant, en 1966, il avait participé aux Rencontres de Grenoble destinées à poser les jalons d'un socialisme adapté au moment (nous y étions). Michel Rocard, sous le pseudonyme de Georges Servet, y déclare à propos de l'économie: "Du point de vue de la rationalité des choix, de la production à l'échelon des entreprises et dans un état donné de la demande et de la concurrence, il est à peu près indifférent que l'entreprise soit publique ou privée dès lors que le pouvoir politique est en mesure d'assurer le respect des règles économiques tracées et de maîtriser le financement des investissements". Grenoble avait été choisie parce qu'Hubert Dubedout y développait une expérience de décentralisation et de démocratie urbaine (unions de quartier, débat sur l'eau, ...). Lors de ces rencontres, Hubert Dubedout déclare:"Il y a dans ces textes un grand vide en ce qui concerne la vie régionale, étant bien entendu que je ne me réfère pas à la parodie de vie régionale que nous connaissons actuellement. Vous faites l'étude des structures d'un Etat socialiste et vous risquez de tomber dans le piège de l'Etat centralisateur... "
En 1974, Michel Rocard propose au PSU de rejoindre le PS; Mis en minorité, il démissionne et rejoint le Parti Socialiste en 1974. Leader de la "seconde gauche", il sera en permanence en affrontement avec François Mitterand, dont il n'approuve pas les principes du "Programme commun", ni les nationalisations. Il considère que les socialistes ne sont que les héritiers d'un "mouvement centralisateur commencé avec Philippe Le Bel, et que ce mouvement doit s'arrêter !" (Philippe Le Bel, c'était en 1268-1314 !). Il s'oppose aux nationalisations, prône l'économie de marché, se réclame de la pensée de Pierre Mendès-France, veut une politique économique réaliste et une culture de gouvernement. Michel Rocard, c'est le RMI, la CSG, la paix en Nouvelle-Calédonie, cette phrase toujours tronquée: "La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre fidèlement sa part", un attachement inébranlable à l'Europe et, sans doute, l'introduction d'une touche non négligeable de libéralisme dans l'économie française.

Jacques Delors. Né en 1925, il aura bientôt 92 ans. Voilà un homme politique, socialiste, qui n'a jamais voulu devenir (ou tenter de .. ) chef d'Etat en France, et ceci bien malgré les pressions qui ont pu s'exercer sur lui en diverses occasions. Député européen de 1979 à 1981, Ministre de l'Economie entre 1981 et 1984, sous François Mitterand, Président de la Commission Européenne de 1985 à 1995, Jacques Delors est d'abord un militant syndical, à la CFTC, un syndicat chrétien proche de la droite. Il va œuvrer à la déconfessionnalisation de ce syndicat et à son orientation vers des concepts plus socialistes. Cela donnera la CFDT qu'il rejoindra en 1964.
En 1974, il adhère au Parti Socialiste. Elu député européen, il démissionne en 1981 afin de rejoindre le poste de Ministre de l'Economie et des Finances, dans le premier gouvernement Pierre Mauroy, sous la présidence de François Mitterand. Sa politique se caractérise plutôt par sa rigueur !
Ce n'est qu'après avoir été désigné comme Président de la Commission Européenne qu'il évolue considérablement, fait tomber les barrières commerciales entre les pays européens, développe le grand marché européen, vante les bienfaits de l'intégration et ouvre la voie de la monnaie unique. En 2004, avec Michel Rocard, il propose la mise en place d'un Traité de l'Europe Sociale. Proposition qu'il relance inlassablement en 2012, 2014 et encore en février 2016: "Si l’élaboration des politiques européennes compromet la cohésion et sacrifie des normes sociales, le projet européen n’a aucune chance de recueillir le soutien des citoyens européens".

Edmond Maire. Syndicaliste né en 1931, il est, lui aussi, originaire de la CFTC. Il rejoint la CFDT en 1964, tout comme Jacques Delors. A l'origine d'un véritable aggiornamento du syndicalisme, il est largement suivi dans sa démarche par les Secrétaires Généraux qui l'ont suivi: Jean Kaspar, Nicole Notat, François Chérèque, Laurent Berger.


Ces hommes, ces femmes sont peu ou prou les parrains, les maîtres à penser d'Emmanuel Macron. Parce que tous ces hommes et femmes ont tenté durant toute leur activité politique ou syndicale de créer un rapprochement entre les démocrates classés traditionnellement à droite ou à gauche. Tous-toutes ont continument construit ce que l'on a appelé la nouvelle gauche, ou la seconde gauche. Une gauche construite en opposition avec le marxisme et ses collatéraux tel que le centralisme démocratique, et en recherche de dialogue et de débat, de pouvoir et de responsabilités, tels la cogestion (Lip), les sections syndicales d'entreprises, ...
Emmanuel Macron est un homme de gauche. Sa culture et ses fréquentations en témoignent. Au sens américain du terme, c'est un libéral de gauche, C'est à dire un homme convaincu de la primauté de l'individu dans le mouvement social et économique. Mais de gauche, car il prône l'intervention limitée de l'Etat chaque fois que cela sera jugé nécessaire et uniquement lorsque cela sera jugé nécessaire. Par rapport à la liste de ses "parrains" précités, il convient de ne pas y rajouter Jean Lecanuet, Alain Poher, Raymond Barre, Jean-Jacques Servan-Schreiber, ni même François Bayrou, qui tous sont des libéraux, certes, mais des libéraux de droite, dont les tendances sont généralement plus autoritaires. Au sujet de François Bayrou, les récentes polémiques au sujet des revendications de ce dernier en terme de sièges illustrent bien ce distinguo entre libéral de gauche et libéral de droite.
S'il faut un certificat de baptême, Michel Rocard s'est chargé de le lui décerner: "Il reste du côté du peuple, donc de la gauche. Assurer un bien meilleur niveau d'emploi, Macron ne pense qu'à ça. Réduire les inégalités, on peut encore faire avec lui. Reste le vrai signal de gauche qui consiste à donner à l'homme plus de temps libre pour la culture, les choses de l'esprit, le bénévolat associatif, etc. Le capitalisme doit ménager cet espace"

Notre sujet aujourd'hui est celui des bruits et des fureurs qui ont accompagné la marche victorieuse d'Emmanuel Macron. Qui aurait parié un Euro sur cet homme voici seulement trois ans ? Personne, absolument personne ! La création de son mouvement, la campagne gérée comme la conquête d'un nouveau "marché", la décentralisation extrême de la recherche des idées, .. personne n'a vu venir ceci. Alors que Ségolène Royal avait déjà mis à profit les groupes de militants afin de recueillir le demandes, les réclamations, les idées des citoyens, elle n'avait pas réussi à en faire un ensemble vivant. Alors, de gauche et de droite, tous les acteurs patentés de la vie politique, tous les commentateurs se sont répandus. Les plus modérés en mettant en exergue les structures des institutions de la V° République et le traditionnel second tour des élections présidentielles assez clivant pour renvoyer dos à dos la gauche et la droite.
Le match que tous nous proposaient était le match Hollande-Sarkozy et nous étions fermement invités à faire nos jeux et préparer nos paris ! Aucun d'entre eux n'avait prévu l'éviction de Sarkozy lors des primaires de la droite. Ni la dramatique dégringolade du candidat conservateur Fillon (27 novembre 2016) sorti vainqueur de cette compétition et rapidement rattrapé par des affaires et surtout des comportements hors de concordance avec les propos.
Du coté de la gauche, la situation n'était pas meilleure. Hollande, pressé de ne pas se représenter parce que rejeté par les Français, et parce que Valls souhaitait assurer la relève, ne participant pas à ces primaires, ce sont sept prétendants qui se proposent au vote de 1 600 000 électeurs (22 janvier). Et Manuel Valls ne parvient qu'à la seconde position. Il sera éliminé au second tour par Benoit Hamon (29 janvier). Un Benoit Hamon coincé entre l'héritage hollandais qu'il ne "doit" pas rejeter et sa propre critique de frondeur. Un Benoit Hamon, visionnaire ou non (?), qui préconise le revenu universel, largement incompris.

En embuscade, Jean-Luc Mélanchon. Qui commence à croire à sa bonne étoile.
Et, ni de droite, ni de gauche, plutôt "et de droite, et de gauche", Emmanuel Macron.
Et, Marine Le Pen qui, elle aussi, rêve de fracasser le plafond de verre que les français mettent systématiquement en place lors des élections nationales !

Alors, s'amplifient les cris et les fureurs ! Fin janvier, courant février, débute l'affaire Pénélope Fillon, soupçonnée d'emploi fictif, mais bien rémunérée. François Fillon refuse de se démettre, malgré les pressions de certains de ses amis, et parle de "coup d'Etat institutionnel porté contre lui par la gauche" !
Une caricature antisémite de Fillon, retirée sous les protestations, est publiée par les Républicains.
Rumeurs, faux sondages, accusations mensongères telle, par exemple, la rumeur sur l'inexactitude de la déclaration de patrimoine d'Emmanuel Macron. Et, bien entendu, l'inévitable raccourci à propos du "banquier", un raccourci dont Mélanchon use et abuse. D'ailleurs, les "Insoumis" sont, avec le Front National, les plus ardents pour pousser les haut-cris, voire lancer des insultes.
En ce qui concerne le Front National et Marine Le Pen, le sommet a été atteint lors du débat préliminaire au second tour. Sans doute parce qu'elle était convaincue d'avoir perdu la partie et donc de n'avoir plus rien à perdre, Marine Le Pen a choisi de jouer le populisme à outrance et ainsi, croit-elle, engranger des fidèles pour l'avenir. Lors de ce débat, elle s'est montrée haineuse, hallucinée, hystérique, ricanante et totalement à coté de son sujet, incapable d'expliquer à peu près clairement comment elle comptait faire coexister deux monnaies en France et comment elle pensait convaincre les 19 pays membres de la zone euro de renoncer à leur monnaie unique pour ré-instituer des monnaies nationales.
L'autre face de la violence verbale se retrouve chez les "Insoumis". Galvanisés par un chef médiatique et envoûtant, ils se voyaient déjà au second tour de l'élection, rêvant sans doute d'affronter Marine Le Pen au cours d'un combat de titans permettant de trancher vif entre deux populismes. Mélanchon, au soir du premier tour, était si convaincu de sa victoire qu'il a cru nécessaire de mettre en doute et de dénoncer les premières estimations: "les chiffres que l'on nous donne maintenant ne sont pas ceux que le Ministère donnera dans quelques heures" ! Le leader des "Insoumis" s'est alors scandaleusement comporté en refusant d'appeler à voter pour Emmanuel Macron, refusant par là-même de participer à un Front Républicain qui, en définitive, n'a pas vu le jour ! Ses militants ont ajouté à la confusion en scandant le mot d'ordre: "Ni Macron, ni Marine, on ne choisit pas entre la peste et le choléra". Il faut être bien peu regardant en matière d'analyse politique pour renvoyer ces deux candidats et les idées qu'ils représentent dans le même répertoire des maladies. Ou bien, être soit même victime de la maladie infantile du communisme: le gauchisme !
Tout n'était encore pas dit dans cette vindicte à l'égard d'Emmanuel Macron. François Ruffin a choisi de publier dès avant le second tour un violent réquisitoire populiste contre le futur Président "vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï...". La thématique basique étant celle de l'opposition des "gens" contre le pouvoir de ceux qui ont l'argent !
Dès après l'élection acquise, certains militants ont publié sur les réseaux sociaux des déclarations enflammées selon lesquelles ils "prenaient immédiatement le maquis" et "entraient en résistance". La lutte des classes fait un retour magistral, alors que le Parti Communiste lui-même semblait avoir abandonné ce concept au cours des années 1990-2000.
Le problème est que le même vocabulaire à propos des "gens" est utilisé par l'extrême-droite et que, bientôt, presque rien ne distinguera l'extrême-gauche de l'extrême-droite, à l'exception notable de l'internationalisme. Mais, est-ce là une thématique perçue comme de première importance ?

PMF à Vincent Auriol, président de la République, en mai 1953: "Je suis détesté de ceux que l’on appelle les "grands" hommes politiques de ce pays», mais «j’ai par contre de grands encouragements des jeunes et c’est ce qui compte».

Emmanuel Macron - Photo officielle

mercredi 13 novembre 2013

L'heure à Saint-Antoine et la négociation

Saint-Antoine l'Abbaye, l'un des plus beaux villages de France, possède une magnifique abbaye gothique édifiée à partir du XII° siècle. L'ordre des Antonins, qui en a eu la charge pendant cinq siècles (1297-1777), s'est essentiellement caractérisé par une large ouverture au monde.
Tout d'abord, parce que cet ordre est un ordre hospitalier. Il a, à défaut de l'identifier, trouvé les remèdes à une cruelle maladie appelée le "Mal des ardents" causée par une intoxication à l'ergot de seigle: nourriture riche et saine (viande de porc), boisson désinfectante (vin aux épices), onguents et amputations.
L'ordre s'est montré européen bien avant l'heure puisqu'il a créé plusieurs centaines (1300 établissements, 10 000 membres) de commanderies dans toute l'Europe et s'est illustré par l'existence de hautes personnalités: ministres, conseillers, diplomates auprès des grandes cours,
Enfin, outre l'ouverture aux arts (manuscrits, ornements), l'ordre s'est illustré par une grande curiosité scientifique. Jean Borrel, (Johannes Buteo) Antonin et mathématicien de la renaissance, est l'auteur d'un calendrier gnomonique dessiné dans l'escalier de la tour de l'horloge de l'abbaye. Ce calendrier a été réalisé avant 1560.
Le maître-autel, installé au XVII°, siècle possède une colombe dont l'ombre portée se dessine dans un triangle martelé dans le chœur des moines, lors des journées des 6 août et 9 mai, deux dates qui se trouvent à égale distance des solstices et des équinoxes (ceci vers 17 h 30 solaire).
Quant à la 7ème chapelle latérale, elle possède depuis le XV° siècle un petit vitrail circulaire dont le centre est équipé d'un losange non coloré qui laisse passer les rayons du soleil, lesquels éclairent un clou de métal placé sur le sol. Cette conjonction se produit à 11 h 30 solaire les 11 novembre et 2 février. La base de la verrière située au-dessus de ce vitrail éclaire le même clou lors des équinoxes de printemps et d'automne.
Les Antonins disposaient ainsi de plusieurs instruments leur permettant d'affiner régulièrement leur calendrier cultuel et leur connaissance de l'heure à peu près exacte.

Nous étions, appareil photo à la main, ce 11 novembre devant le "clou" de la 7° chapelle, dans l'attente de son éclairage par le rayon lumineux passant par un vitrail bien mal restauré, puisqu'il y manque le losange central focalisant le soleil.
C'est alors qu'arrivèrent une demi-douzaine d'individus qui se placèrent, à tour de rôle, sur le clou, les pieds joints, le regard perdu vers la verrière (de laquelle ne provient pas la lumière !), les paumes ouvertes dans la position de l'orant. Il a été nécessaire de leur demander de se retirer afin de réaliser la photo programmée. Face à l'absurdité d'une telle adoration du soleil en présence de réalisations scientifiques des XV°, XVI° et XVII° siècle, dans une église gothique, il nous a semblé "utile" d'expliquer que la conjonction des rayons du soleil et du "clou" n'avait strictement aucune signification religieuse et qu'elle n'était là, en ce moment, que comme l'expression d'un phénomène physique et le rappel d'une date: celle du 11 novembre, fête de la Saint-Martin, dans le calendrier catholique et celui d'une heure, midi au soleil, ce qui n'est plus tout à fait exact depuis le XV° siècle (modification de la déclinaison magnétique, inclinaison de l'écliptique, ...).

Silence général de la part de tous ces individus, sauf de l'une d'entre eux: "Çà, c’est votre interprétation personnelle !"

Saint-Antoine-Clou solaire en 1995-(C)JB

Le clou solaire le 11 novembre 1995

Saint-Antoine-Clou solaire en 2013-(C)JB

Le clou solaire le 11 novembre 2013. Tout le vitrail a été modifié

Saint-Antoine-Intérieur abbaye (C)JB

La colère nous gagnant, nous sommes partis. Le déséquilibre du nombre de personnes pouvant plaider et défendre l'une ou l'autre cause (un contre six ou sept), le caractère irrationnel de leur comportement, l'absence de toute explication de ces particularités scientifiques dans toute l'Abbaye et, très largement, dans toute la littérature, tout cela conduit à penser que, si de tels faits se reproduisent régulièrement (à chaque opportunité solaire !), nous serons bientôt en présence d'une manifestation avérée de quelque secte ou ordre secret, voire de quelque culte païen.

Et nous est donc revenu à l'esprit la récente tribune de Dominique Bourg et Thierry Libaert (Le Monde daté du 23 octobre 2013) intitulé "Faut-il débattre avec les climato-sceptiques ?"
Certes, Dominique Bourg n'est pas vraiment un démocrate ! C'est lui qui veut chapeauter notre Parlement par un "Sénat" constitué aux 2/3 de personnalités scientifiques, au motif que "le public n'est pas en mesure de discriminer le vraisemblable du faux". Place aux spécialistes !
Il remet ça dans sa dernière contribution.
"N'ayant pas d'enceinte scientifique pour promouvoir leurs thèses, les climato-sceptiques cherchent logiquement à tirer profit des médias et des réseaux sociaux pour faire valoir leur vision en utilisant cet argument du "nécessaire équilibre des opinions". Accepter les contradictions médiatiques, ce serait reconnaître la légitimité des climato-sceptiques à propager les doutes, et donc la crédibilité de leurs arguments, ce que l'ensemble du travail scientifique en climatologie condamne désormais depuis plus de vingt ans ..... La démocratie, c'est aussi la capacité que nous devons avoir, chacun d'entre nous, de pouvoir refuser un débat quand il est faussé."

Eh bien non ! Il s'agit là d'une mentalité d'assiégé, de scientifique orgueilleux qui se réfugie dans sa tour d'ivoire, certain de la justesse de ses dires. Or, tous les critiques, les mieux disposés comme les adversaires les plus mal intentionnés trouveront toujours quelque média, voire le créeront s'il est nécessaire, afin de propager leurs analyses. Cette mentalité est tellement forte qu'il se trouve des chercheurs du GIEC prompts à s'assimiler à Copernic ou Galilée !! Alors qu'ils travaillent au service de nos gouvernants et que leurs travaux sont approuvés par ces mêmes chefs d'Etat.
L'internet et les réseaux constituent une formidable caisse de résonance pour toutes les idées, bonnes ou mauvaises, et seule l'intelligence du discernement permet de faire le tri. Au lieu d'affirmer que le public n'en est pas capable, il convient de répéter et argumenter sans cesse les vérités auxquelles on croit et ne pas les laisser détériorer et détruire par un opposant. Contester le bien-fondé d'une expression, ce n'est pas lui donner légitimité ! Et déclarer comme Sylvestre Huet que "entre un mensonge simple et une vérité compliquée à démontrer, c'est le menteur qui l'emporte", n'apporte pas grand-chose à la démocratie et à son indispensable débat.

Légitimité, c'est également le mot qu'emploie Azmi Bishara lorsqu'il estime qu'il ne peut pas y avoir de négociations sans conditions préalables, entre le pouvoir contesté en Syrie et les rebelles. Que négocier sans conditions préalables, c'est reconnaître la légitimité de son adversaire.
Mais enfin, que font les rebelles depuis bientôt deux ans et demi si ce n'est "reconnaître" en Bachar El Assad un adversaire, un ennemi, et lui donner ainsi une forme de légitimité ? Si l'on cherche à détruire, à supprimer son adversaire, c'est bien parce qu'il existe en tant qu'adversaire et qu'il est légitimé en tant qu'adversaire. La négociation n'est qu'une autre étape de la guerre. Si l'on ne veut accéder aux négociations qu'après avoir exigé des conditions préalables, d'une part on n'ira jamais en négociation et, d'autre part, il vaut mieux poursuivre la guerre. Et si l'on parvient à négocier en imposant des conditions préalables, c'est que l'on a gagné la guerre et qu'il ne s'agit plus de négociation, mais bien de reddition de son adversaire !




Quelques références à propos de l'heure à Saint-Antoine.
- Tout d'abord, une vieille monographie (éditée ??) de Y. Gay, M. Gay et C. Morat (Association "Les Amis de l'Abbatiale"
- Un article de 2000 du Club d'Astronomie de Lyon.
- Une contribution de Paul Gagnaire.

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