THERMOPYLES

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Ecriture

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lundi 30 mai 2016

Atelier d'écriture VIII

Printemps (des poètes)


7 mars 2016

D’une feuille mordorée qui pour ma reine deviendrait oiseau
Je n’ai gardé que les nervures brunes et boisées
Et comme sur un attrape-rêves mon poème s’y est déposé
Remontant à la source du chant léger comme un bateau

Loisir d’aimer mourir d’aimer comme une amante libérée
Tu me prends par la main et me guide entre vers et césures
Cicatrisant de mon cœur et de mon âme les lourdes blessures
M’emportant derrière le voile de tes cheveux dénoués

Quand le désir m’enflamme à regarder tes yeux qui aiment
Et que le balbutiement de tes lèvres évoque d’autres horizons
Se dissipe ma peine et s’élèvent de douces chansons
Qui bâtissent un autre monde là où le vent court après lui-même


Collages exquis


4 avril 2016

Comme chaque premier lundi du mois, dans la poussière et la sueur du gymnase, il soulevait les haltères à force de « han » et de souffles bruyants. Son ventre rebondi qui débordait du tee-shirt et se déployait sur le short ne lui donnait pas l’air le plus adapté pour lever de la fonte. Qu’importe. Il était seul et personne n’était là pour l’applaudir ou le siffler. Et l’état de ses muscles ne regardait que lui.
Entre deux levers de poids, des idées lui revenaient en vrac et notamment l’une d’elles. Hier au soir, avec sa petite amie, tous deux habillés mais dans le même lit, ils s’étaient disputés afin de savoir si leurs prochaines vacances devaient se passer au Canada, sur la rive ouest des chutes du Niagara, ou dans les Cinque Terre. La discussion avait rapidement tourné à l’absurde puisqu’ils s’étaient affrontés sur l’aspect des tomates : étaient-elles assez mures pour en faire une ratatouille avec les courgettes enrubannées qui attendaient sur le balcon depuis plus d’une semaine ?
Cette confrontation n’avait rien d’exceptionnel. Quelques jours auparavant, il s’agissait de savoir si l’insecte qui cognait régulièrement au plafond de la pièce était une guêpe (auquel cas il fallait l’écraser !) ou une abeille (auquel cas il faudrait la faire sortir de la chambre !). Seul le diamètre de l’abdomen de la bête aurait pu les départager. Mais comment mesurer la taille et le poids d’un hyménoptère ?
Sur le mur opposé de la pièce où ils dormaient, une œuvre récente d’un de leurs amis représentait une sorte de Joconde sans visage. Comme vous le savez probablement, la Joconde, la vraie, est célèbre pour son sourire incertain, énigmatique et mystérieux. Alors comment apprécier et comprendre le sourire d’une Joconde sans visage ? Et pourtant, chaque jour qui passait lui apportait quelque commentaire à propos de ce tableau muet et pas si inexpressif que cela.
C’est ainsi que les parfums crépusculaires et bénévoles qui inondaient leur appartement lui remontaient à la mémoire et lui rappelaient tantôt de grands oiseaux aux ailes déployées et aux pattes longilignes, qui venaient se cogner au lustre, tantôt les formules alambiquées des annonceurs publicitaires de sa radio favorite : « les prix les plus bas », « le blanc le plus blanc », « la satisfaction la plus intense », « les conditions préférentielles les plus exceptionnelles », …
La ceinture de force qui retenait son ventre tirait de plus en plus et lui causait douleur et inconfort. Malgré tout, il rajouta 1500 grammes à droite et 1500 grammes à gauche de son haltère et se reprit à deux fois pour la soulever au-dessus des épaules. Ceci fait, il la laissa retomber sur le parquet où elle enfonça quelques lattes et se coinça définitivement entre deux poutres maîtresses. Il en conclut que, pour un haltérophile, les idées vagabondes n’étaient pas les plus sûres.



L'Equilibre Bidon-(C)Stéphane Rozand-2012

Le songe du sculpteur


2 mai 2016

Avec plus ou moins de succès, j’ai tout dessiné, tout imaginé, .... Jusqu’à ce jour.
Quand j’étais plus jeune, je me plaisais à sculpter des corps, tout particulièrement ceux des femmes, m’attardant sur les formes et les courbes. J’aimais ces statues qui décorent désormais mon jardin.
Puis j’ai connu ma période des visages, portraits en relief cherchant à traduire des sentiments et des expressions: joie, colère, plénitude, face de sauvage, mère alanguie devant son enfant ou jeune fille en extase.
C’est alors que m’a gagné le goût de l’abstraction, ne serait-ce que parce que les créations antérieures ne m’apportaient pas de suffisante satisfaction. Tout mon travail restait incomplet, imparfait, au regard de mes sentiments envers les hommes ou la société. J’ai alors traversé de longues périodes sans rien créer, sans rien imaginer même. Dès mon réveil, soleil ou pas, je tournais en rond, cherchant une idée, attendant une étincelle.
L’écriture, le théâtre, le cinéma, la musique, me semblent être des arts de narration; ils racontent une histoire, tournent autour, lui donnent du corps et de la profondeur, un sens, une direction, quelque chose qui interpelle et suscite réactions et commentaires.
Tel ne me semble pas être le cas de la sculpture qui, comme la photographie, cherche à saisir un instant ou se veut totalement abstraite. Prenez “L’arbre à palabres”(1). J’aime cette forme douce, étirée, aussi accueillante qu’un hamac, mais sur laquelle il est bien difficile de s’asseoir à plusieurs (afin de palabrer), alors que la position couchée y paraît plus naturelle. Face à cette sculpture, pense-t-on à quelques échanges, tant sur la politique du village que sur l’éducation des enfants ? Non, la forme nous aspire, davantage encore avec sa boule de bois, et ne nous invite pas à la moindre réflexion philosophique.
Prenons encore, si vous le voulez bien, “L’Equilibre Bidon”(2). Voilà une œuvre esthétique dont le propos est élémentaire: la chute d’une pile de futs de 210 litres, barils de pétrole récupérés. Mais, honnêtement, en la regardant, vous y pensez, vous, au pétrole ? A son prix, ou trop haut, ou trop bas, un prix objet de tous les chantages et où personne ne se retrouve ?
Aujourd’hui, je rêve d’une œuvre totale, d’une ambition bien particulière. Comment représenter l’absence d’amour, l’absence de solidarité, l’absence de tout ce qui fait société . C’est facile, me direz-vous. Les Etats (ces jours-ci, l’Autriche à l’égard de l’Italie) font des œuvres en forme de murs, de palissades, de grillages, de miradors. Mais qu’y a t-il derrière un mur ? Rien de plus que devant le mur. Les mêmes frères et sœurs humains, mais pas toujours de la même couleur de peau, ni du même dieu, ni du même compte en banque.
Alors, c’est plutôt le vide que je veux représenter, l’inexistant, l’absence. Une grande sculpture du vide.
Mais comment représente-t-on le vide ? Comment le découper dans l’espace ? Comment le délimiter au sol ? Est-ce l’ombre, est-ce la lumière qui peut définir le vide ? L’ombre nous ferait un grand cube noir profond dans lequel on entrerait sans porte à franchir, mais où chacun cognerait son voisin, sa voisine, comme des handicapés physiques sans repères.
La lumière, celle d’un astre ou d’une feuille d’étoiles, dans le même cube, serait si éblouissante que l’on n’y verrait pas davantage son voisin.
Le vide n’est-il pas également le silence ? Comment placer une œuvre vide dans la nature, sur le chemin de Vatilieu ? Qui fera taire les merles, les rossignols et les grillons des soirs d’été ? Et la bise du vent, comment la réduire à l’inexistant ?
Est-il un artiste, un seul, qui ait réussi à sculpter le vide, le néant, le refus d’écouter et de comprendre ? Modestement, c’est cela que je veux faire, désormais.


1) Xavier RIJS - 2011
2) Stéphane ROZAND - 2012

lundi 14 mars 2016

Escale à Gaziantep

Premier jour.

L’avion venait de s’immobiliser sur le tarmac, à peu de distance du seul et unique grand bâtiment de l’aéroport. Un autobus long, large et bas de plancher, spécialement conçu pour le transport des passagers entre l’avion et l’aérogare, s’approchait déjà.

Dans quelques instants, la première étape de son trajet sera accomplie. Parti de Bruxelles, Skander aura mis les pieds sur le sol turc, à l’aéroport de Gaziantep. Plus exactement sur la commune d’Oguzeli d’où il devra encore rejoindre la capitale de l’Anatolie du Sud-Est.

L’embarquement s’était passé sans aucune difficulté, ses papiers étaient tous en règle et il n’avait montré aucune réticence à tendre son passeport. Parti hier vers 14 heures 30 de Bruxelles, il était arrivé à l’escale d’Istanbul à 19 heures, d’où il aurait dû repartir deux heures plus tard. Que s’était-il passé ? Mauvaise orientation ? Mauvaise information ? Suppression du vol ? Toujours est-il que le premier départ pour Gaziantep, par Pegasus Airlines, ne s’était pas présenté avant 8 heures du matin.

Certes, il lui avait-il fallu dormir recroquevillé sur une banquette de l’aéroport, mais ce retard avait son avantage. En lieu et place d’une arrivée en pleine nuit, avec les difficultés de déplacement et de recherche d’un hôtel que cela impliquait, c’est en plein jour qu’il était sur place. Les dernières minutes du vol lui avait même permis de découvrir la région : une sorte de plaine plus ou moins vallonnée, cultivée à l’extrême si l’on considère le nombre incalculable de parcelles que la vue aérienne permettait de découvrir. Se rappelant ses rapides lectures, Skander supposait voir de haut des plantations d’oliviers et surtout de pistachiers, peut-être des champs de coton.

Il est près de 10 heures et il a faim, la compagnie n’ayant rien proposé de gratuit pour ce vol intérieur. La chaleur sèche l’essouffle et l’épuise.

Il se dirige vers les guérites d’entrée sur le territoire turc. Les formalités se déroulent sans aucune remarque, son passeport français est largement valable au-delà des six mois requis après son retour qu’il a déclaré pour dans une semaine, voire quinze jours. Il récupère son unique bagage, un gros sac à dos, sur le tapis d’arrivée et cherche la sortie, non sans passer par un guichet bancaire où il change une petite partie de ses réserves financières, supposant que les cours ne doivent pas lui être très favorables dans ce lieu incontournable. Un petit café, turc, au comptoir du bar de la salle d’arrivée et le voici hors de l’aérogare. De nombreux bus, de très nombreux taxis jaunes labellisés Güven attendent sur le parking extérieur. C’est le bus qui fera l’affaire pour couvrir les 18 kilomètres qui le séparent du centre-ville, le tout pour 9 livres turques et 35 minutes de trajet. La chaleur est toujours aussi écrasante et seule la climatisation du bus permet de la supporter.

Gaziantep. La ville est endormie sous la canicule et la poussière. Il quitte le bus lors d’un arrêt en plein centre-ville, arrêt qu’il pense proche des vieux quartiers traditionnels. Il se guide à l’aide d’un plan recopié avec l’ordinateur, mais il est bien lacunaire. Il est difficile d’éditer un plan détaillé pour une aussi grande ville que celle-ci: Gaziantep a près de deux millions d’habitants. Sac sur le dos, tee-shirt collé sur la peau, Skander se met à la recherche d’un restaurant ou d’une gargote où il pourra trouver de quoi se nourrir un peu et se désaltérer surtout. C’est ce qu’il trouve bientôt, sur un boulevard, à l’enseigne d’un Kebap, un nom qui ne fait pas beaucoup de différence avec les Kebab des banlieues européennes. Celui-ci ne vend pas d’alcool, donc pas de bière, il faut se contenter d’une eau minérale gazeuse. A l’issue de ce rapide repas, Skander entreprend de rechercher un lieu pour passer la nuit, un hôtel pas trop cher et au cœur de la cité. Après l’échange incertain de quelques mots d’anglais avec le restaurateur, celui-ci lui accorde la possibilité de laisser son sac derrière le comptoir, au pied du tableau électrique, et lui indique la direction de deux ou trois petits hôtels modestes mais de bonne réputation. Skander part à leur découverte.

Le quartier ancien est fait de maisons basses, en pierre jaune, blanche ou claire. Le crépi n’existe pratiquement pas. Les fenêtres sont peu nombreuses et presque toutes protégées par des grilles en fer forgé. Nombre d’entre elles sont situées sur des avancées au-dessus de la ruelle, sorte de balcons fermés. Ces avancées sont parfois si importantes que les premiers étages de chaque côté de la ruelle se touchent presque. Les fenêtres sont souvent occultées par des moucharabiehs de bois sculpté. Les toits ne sont généralement que des terrasses d’où l’on aperçoit des arbustes fleuris, bougainvilliers et hibiscus. Les ruelles pavées sont étroites, si étroites que la lumière n’y pénètre que partiellement. Et comme l’air circule dans tout ce quartier que son plan lui indique être Bey Mahalessi (Mahalessi qui semble vouloir dire quartier puisque ce mot est répété à intervalles réguliers sur sa carte), l’ambiance y est presque plus fraiche qu’auparavant sur les boulevards. Et bien plus silencieuse ! Lorsqu’il y a un intervalle entre deux maisons, afin de laisser vivre une cour intérieure ou un jardinet, cet espace est fermé de hauts murs. Les portes étroites et arrondies comme un porche découpé dans ces murs, se parent d’une belle alternance de pierres blanches et de pierres noires, sorte de damier. Parfois, les piliers verticaux s’ornent d’un petit chapiteau. Toutes ces ruelles se ressemblent et l’on s’y perd. Certaines d’entre elles n’ont même pas de nom, mais un simple numéro : 33021, 33022, 33023 ou encore 47008, 47009 … tout y est très minéral et la végétation se réfugie dans l’espace privé des habitations.

Après quelques hésitations, quelques erreurs d’itinéraire, quelques retours sur ses pas, Skander trouve un petit hôtel, situé rue Hidir, Hidir Sokak, dont le prix est raisonnable. Il fait affaire avec le patron, lui règle deux nuits d’avance, lui laisse ses papiers d’identité et repart chercher son sac à dos.

A son retour, il s’installe dans sa chambre. Les escaliers de pierre qui permettent d’y accéder sont bordés de balustrades et de rambardes en fer forgé. La chambre est une pièce en parfaite harmonie avec le décor des ruelles qu’il vient de traverser. Les murs sont nus, de la même pierre que celle que l’on voit à l’extérieur. Pour les habiller, de lourdes tentures débordent de la fenêtre protégée par une grille de fer forgé. Le plafond en soupente est habillé de bois blond et le lit, vaste, est orné d’une tête de lit en bois sculpté, sorte d’arabesque noire.

Epuisé, Skander s’allonge. Il étudie son plan de plus en plus froissé et fragile, se rend compte que son hôtel est situé à quelques centaines de mètres à peine de la Citadelle de Gaziantep. Il ira la voir demain. Il cherchera également comment rejoindre la gare routière, l’Otogar, où il a rendez-vous dans 48 heures avec un certain Ahmed.

Pour l’instant, il dort. Il est 17 heures.


Réfugiés syriens dans le camp de Nizip-(C)REUTERS-Murad Sezer

Deuxième jour.

Skander joue au touriste à Gaziantep. Il a marché des kilomètres et des kilomètres, en commençant tôt ce matin, quand il faisait moins chaud. Il a déjà visité la Château et ses douze ou treize tours, situé sur une petite colline, une surélévation de deux ou trois dizaines de mètres. Le plus intéressant dans ce château dont on ne visite pas l’intérieur est l’hommage rendu aux habitants de la ville qui se sont battus en 1920 et 1921 contre les occupants français, une résistance qui dura onze mois et qui fit de très nombreuses victimes.

Ce fut ensuite un rapide passage au Bazar des Chaudronniers, en fait un souk spécialisé dans la fabrication et la vente des multiples objets de la vie quotidienne en cuivre martelé, repoussé; des tasses, des sous-tasses, des coupelles, des plateaux, des cafetières, des théières à long col, des services à thé complets, des plats à poisson, des pipes à eau, …

Après avoir rapidement mangé deux petits lahmacun, des petites pizzas ultrafines à la viande hachée, qu’il a achetés auprès d’un marchand des rues, le voici attablé au café Tahmis. Il n’est pas seul ; les habitants de Gaziantep y sont nombreux, les touristes également. C’est un très vieux café, grand comme un théâtre, au plafond de bois en berceau renversé. Une impression qui est renforcée par les vitraux qui surmontent la porte d’entrée et les deux fenêtres latérales. Skander a commandé un café réalisé sans café, mais avec des graines de pistache torréfiées; c’est la spécialité du Tahmis, une spécialité gratifiée de tous les bienfaits possibles et imaginables, en particulier pour le cœur, la circulation sanguine et … les cordes vocales. Sur la terrasse, certains fument le narguilé. L’odeur doucereuse, un peu écœurante, de pomme, de miel, de tabac sature l’air immobile. A l’entrée du café, un juke-box moderne diffuse une musique lancinante. Son écran vidéo précise qu’il s’agit de Gülümcan, une mélodie composée par Ahu Saglam.

Un couple proche de la trentaine, comme lui, déguste un café identique à la table voisine, l’accompagnant de pistaches grillées pour lui et de quelques baklavas dans une soucoupe pour elle. Ils parlent, entre eux, anglais et arabe. Skander ne parle que français et anglais. Il engage la discussion.

- C’est beau, ici…
- C’est la première fois que vous venez ?
- Oui, je suis arrivé hier par avion, mais je ne pense pas rester ici longtemps.
- Vous êtes venu pour faire du tourisme ? Nous, ce n’est pas le cas. Nous sommes Syriens et cela fait maintenant un peu plus de deux ans que nous vivons ici. Ce n’est pas facile.
- Vous êtes des réfugiés syriens ?
- Oui, tu vois ma fiancée, elle s’appelle Sirin. Et moi, c’est Raman. On était étudiants à Alep. Moi, je suis kurde. Il fallait qu’on parte.
- T’as quel âge ? Tu t’es battu à Alep ?
- Comment veux-tu que je me batte ? Avec qui ? Contre qui ? Je suis musulman de confession d’origine, mais je ne pratique pas. Je ne pratique plus, va savoir pourquoi ? Si je me bats, c’est contre les islamistes fous et contre l’armée de Bachar. Deux adversaires à la fois, ça fait beaucoup, tu trouves pas ? Et puis Sirin, elle est druze, tu vois la difficulté ?
- C’est facile pour passer de l’autre coté ?
- Qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ?
- Voir, je sais pas, moi. Ils sont nombreux les types comme toi, ici à Antep ?
- Oh oui, alors. Moi, en arabe, je dis Aintab. La Turquie nous accueille bien, mais maintenant, il y a un peu de tout. On peut plus rester là. Tu vois, nous on habite en ville parce qu’on est venus en fin 2013. Mais maintenant il y a des camps pour ceux qui arrivent ; c’est bien organisé. Y a des camps à Islahiye, à Karkamis, à Nizip. On te délivre un papier de réfugié. Avant, t’avais droit à de l’argent toutes les semaines, maintenant ils ont diminué l’attribution, y a trop de monde.
- C’est pour ça que toi et ta copine vous êtes en ville ?
- Moi, j’ai un boulot, c’est au noir, mais je gagne un peu pour vivre en faisant le service dans un restaurant, le soir. Faut pas que j’ai des problèmes. Mais toi, qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ?
- Voir, je te dis. C’est loin la première ville ?
- Non, Alep, c’est pas loin, en moins de deux heures, tu fais ça en voiture. Il suffit de trouver quelqu’un qui t’indique où passer et quelqu’un qui te reçoive de l’autre côté. Le problème c’est qu’il faut bien choisir ta tribu ! Et surtout la reconnaître au premier coup d’œil quand tu rencontreras des miliciens, sinon …
- Vous deux, qu’est-ce que vous voulez faire ? Vous allez rester ici ? Ou partir plus loin ? C’est pas un peu abandonner son pays ?
- J’ai plus de pays ! C’est sûr que je voudrais rentrer, mon pays c’est la Syrie, c’est là-bas. C’est ce que je veux. C’est rentrer dans mon pays. Mais tu crois que j’ai le choix ? Tu crois qu’avec Sirin, on a le choix ? On voulait étudier. Ici, on a fait des demandes d’aide pour s’inscrire à l’Université, mais on nous les a toutes rejetées.
- Alors, tu continues la route ?
- Oui, mais à pied. Je vais partir seul d’abord. Je vais aller à Izmir et je prendrai la mer pour rejoindre la Grèce. Une fois là-bas, mon objectif, c’est l’Allemagne. Et je ferai venir Sirin. Je peux pas partir avec elle, c’est trop dangereux. Il y a bien trop de gens qui sont morts en route.
- C’est cher pour payer un passeur ?
- Si je fais tout à pied, c’est 3000 dollars au moins depuis ici. Pour prendre un vrai bateau à Izmir et arriver en Italie par exemple, c’est le double. Faut payer un faux passeport. En avion, je te dis pas.
- Où tu trouves l’argent ?
- Je fais des économies. Sirin également. Et puis j’emprunte à tous ceux que je connais et qui peuvent m’aider. Je rembourserai quand je serai arrivé en Allemagne.
- T’as quelqu’un qui l’a déjà fait ?
- J’ai un ami, Nizar, il a 28 ans, il est au Luxembourg. Il est parti d’Alep et est passé en Jordanie, en Egypte, au Liban, en Turquie, en Grèce, en Macédoine, en Serbie, en Autriche, en Hongrie, en Allemagne et au Luxembourg. Quand il est arrivé en Turquie, ici, il a appris que sa mère avait été tuée dans un bombardement, alors il est retourné à Alep pour l’enterrer et il est revenu ici. Maintenant, il est serveur dans une brasserie au Luxembourg. Tu m’as toujours pas dit ce que tu veux aller faire en Syrie.
- Je veux aller combattre.
- Tu es fou ! Tu viens d’où ?
- De Lille, c’est au nord de la France.
- Et tu veux rejoindre qui ? L’Etat Islamique, ou Bachar, ou d’autres groupes rebelles comme Al-Nosra ou d’autres encore ? Tu es fou, qu’est-ce qui t’amène à faire ça ? Il y a cinquante groupes dans le pays, qui se battent chacun pour une cause différente, et les uns contre les autres.
- Je veux me battre parce que c’est la seule cause qui vaille quelque chose actuellement, qui peux faire changer la place des arabes dans le monde.
- T’es arabe, toi ?
- Je sais pas ce que je suis. Mon grand-père est venu en France, dans les années 50. Il s’était installé dans la banlieue parisienne. Il a fait venir ma grand-mère. Et mon père est né en France, en 1960. Il s’est marié en 1985 avec une cousine lointaine venue de sa Tunisie, de Gabès. Et moi, je suis né en 1989. J’ai 27 ans, ça fait 27 ans que je suis français. Mon nom, c’est Skander. Depuis l’époque de mon grand-père, ma famille vit en France et on nous dit encore qu’on est des Arabes ! Je sais même pas ce que c’est le pays de ma famille, je suis jamais allé en Tunisie !
- Mais t’es Français ? T’as une carte d’identité ou un passeport ?
- Bien sûr ! Je suis Français sur le papier, mais ça va pas plus loin. Dans mon quartier, là-bas à Lille, on est un sur deux à pas avoir de boulot. Et quand t’arrives à en avoir un, c’est un truc de misère pour quelques jours, et après on te vire parce que ta gueule elle plait pas.
- Alors, tu quittes ton pays, comme moi, et tu me le reproches. Tu vas aller rejoindre les islamistes, sais-tu seulement qu’ici, à Aintab, y en a qui ont défilé en voiture, avec leurs drapeaux noirs et les klaxons le 15 novembre pour fêter les attentats de Paris, ceux du Bataclan et des bistrots ? Moi, si je m’en vais, c’est pour sauver ce qui me reste de mon humanité.
- Je te reproche rien, faut pas croire. Et puis, c’est pas les islamistes que je veux rejoindre. C’est les chiites ! Pas le Hezbollah, mais les villages, les deux villages chiites qui sont au nord d’Alep. C’est pas pour Assad qui matraque son peuple. C’est pour une cause plus grande, celle de l’identité arabe.
- Les islamistes aussi, ils parlent de ça …l’identité …
- Je sais, ils invoquent la possession d’un territoire arabo-musulman. Moi, je veux parler d’une identité culturelle, du fait que les arabes peuvent décider eux-mêmes de leur avenir. Par exemple, c’est aux Syriens de régler le sort d’Assad, pas aux Européens ou aux Américains ! Pas plus aux Russes, d’ailleurs ! C’est ma lutte pour une forme d’humanité, à moi aussi.
- Tu vas pouvoir les rejoindre ? Pourquoi t’irais pas avec les Kurdes ?
- Parce que c’est pas leur but. Tu m’excuseras, mais ils se battent, bien, pour un territoire, leur territoire et leur identité. Mais leur cause, c’est pas l’identité arabe.
- Et tu passes comment et quand ?
- Demain, … j’ai un contact.
- Je peux que te souhaiter bonne chance. Tu sais, Sirin, elle est druze, elle peut te dire la même chose.

Skander se lève, paye sa consommation au bar avant de partir. Au passage, il jette un coup d’œil aux journaux froissés et mal repliés, Metropol et Guncel, qui traînent sur une table. Leur première page est couverte d’illustrations : match de foot, accident de la circulation et personnalités locales en train de tenir un discours ou de se faire prendre en photo. Gülümcan, cette mélodie triste, est encore diffusée dans le café.

Troisième jour.

Skander s’est levé tôt. Il a bien déjeuné et réglé son hôtel. Il a endossé son sac.

Cela fait plus d’une heure qu’il marche vers le nord de la ville.
La circulation est dense, cahotante, bruyante. La foule se presse et se bouscule sur les trottoirs, en direction du travail ou des achats à faire dans la matinée. La chaleur qui monte et la poussière font un mélange difficile à respirer. Son chemin croise une ligne de tramway, l’une des deux que possède la ville. Il a lu, avant de quitter la France, que les rames d’occasion venaient de Francfort et de Rouen, mais il n’est pas certain qu’elles soient toutes utilisées, par manque de compétence technique. Il passe au-dessus de la gare des trains.

Il doit rejoindre l’Otogar où Ahmed devrait l’attendre. Il ne le connait pas, sinon ce qu’on lui en a dit sur Internet, il y a quelques temps déjà. Ahmed est un passeur qui vit dans un petit village près de la frontière. Avant, il était trafiquant de cigarettes. Maintenant, il fait passer, dans un sens ou dans l’autre. Comme il est kurde, il y a des gens qu’il ne fera pas passer, en principe, mais il n’est pas très regardant. Skander ne connaît pas son tarif. Cela doit dépendre de celui qu’il fait passer et de ce qu’il lui raconte, un peu à la tête du client. De toute façon, il faut se montrer un peu généreux si on veut avoir des garanties sur ceux à qui on va être remis. On lui a parlé de 200 à 1000 dollars, ça fait large …

Le voyage a été long et silencieux. Il a passé la frontière au sud du petit village de Demirisik, se faufilant entre les oliviers, dans une terre sèche et caillouteuse, et en contournant les talus en demi-lunes, barcanes destinées à camoufler des soldats ou des chars.

Skander est en Syrie.

mardi 9 février 2016

Atelier d'écriture VII

Pas de sucre !


12 octobre 2015

Privé de sucre ! Par ordonnance ! Pas de gâteau de noix, pas de meringue, pas de gelée de pissenlits, pas de gâteau marbré, ni de croissants de lune ou autres biscuits. Non, juste un peu de soupe aux herbes sauvages (pas celle d’Emilie, non, celle d’Annie) faite d’oseille, de laitue et autres plantes de son jardin. Une soupe qui manquait un peu d’une verdure forte pour la relever (peut-être un peu de la salsepareille chère aux Schtroumpfs), mais elle était bien douce et légère. Et puis, derrière, trois grains de raisin.
Pourtant, il ne faut pas croire qu’un repas sans sucre (ajouté) puisse être triste ou pénible. Voyez par vous-même.
Pour les viandes de toutes sortes, bœuf-carottes ou veau aux champignons des bois, il suffit de faire des sauces légères, pas trop grasses mais suffisamment onctueuses. Et si vous préférez la viande saignante, alors ce sera hampe ou onglet saisi dessus-dessous.
Fruits et légumes, tout est bon, tout est permis et la variété des couleurs, la richesse des goûts, tout cela est infini. Il y a deux heures à peine, c’est une série de grenades que j’ai passée au presse-citron pour en recueillir un jus à la fois doux, sucré et teinté de l’amertume de l’écorce.
Fromages, il en est de même, surtout pour un Saint-Marcellin bien mûr que l’on mange à la cuillère et qui sent à la fois l’herbe et la vache. Tout cela arrosé d’un vin des Côtes du Rhône ou de Dordogne, un vin puissant, fier et sombre.
Tout au long du repas, et vous en reprendrez probablement ; un pain fait maison avec une vraie levure de boulanger et qui intègre des raisins de Corinthe, ou des figues sèches ou des abricots desséchés et découpés en petits fragments. Ce n’est déjà plus du pain, et pas encore un dessert, au point que vous ne laisserez pas les miettes aux oiseaux.
Pour finir, vous aurez la permission du champagne, de ses éclaboussements de bulles, de son écume qui déborde ou d’un alcool un peu fort à la condition qu’il ne soit pas une liqueur.
Venez, nous referons le monde, ou bien nous ne referons rien du tout, sinon découvrir des arômes subtils et des goûts simples mais originaux. J’espère que l’atmosphère de ce repas vous sera un bonheur, celui que je souhaite à chacun de mes convives.


Epiphanie écologique


9 novembre 2015

Partis tôt ce matin des bords du Golfe du Morbihan, ils sont arrivés sur le port de Brest. La voiture les a chaudement bercés et c’est bien ensommeillé qu’ils se sont dirigés vers l’embarcadère.
Par une mer un peu agitée, tournant le dos au soleil, le bateau s’est dirigé sur Ouessant.
Les falaises se dessinent maintenant à l’horizon, apparaissant, disparaissant au gré des vagues écumantes. Le soleil les éclaire, elles sont blanches, scintillantes, éclatantes. Des nuées d’oiseaux de mer les survolent en tous sens. Leurs cris s’amplifient au fur et à mesure de l’avancée du navire côtier vers le petit port, un simple quai au fond d’une crique abritée de la houle et décorée d’un phare peint en rouge et blanc.
Légèrement chahutés par les éléments, le cœur juste au bord des lèvres, ils descendent du bateau comme un peu ivres et ont du mal à trouver l’équilibre de leurs premiers pas. D’autant plus qu’il leur faut monter quelques dizaines de marches afin de parvenir sur le plateau que bordent rochers et falaises.
Alors qu’ils parviennent au sommet de l’escalier, impatients de découvrir la vraie surface de l’ile, une gigantesque explosion de lumière les aveugle et les fige. Avec peine, ils retrouvent une vue quelque peu normale et découvrent des milliers de miroirs paraboliques disposés en lignes concentriques et orientés vers un même point ; une tour géante.
Au-delà, ce sont des panneaux photovoltaïques qui sont alignés en serpents infinis qui suivent, en lignes parallèles, toutes les ondulations du terrain. Entre chacune de ces lignes, l’herbe pousse abondamment que mangent de somptueux moutons laineux.
Au-delà, sur la ligne d’horizon, par dizaines de grappes de cinq ou six, sur les petits monticules de l’ile ainsi qu’au bord des falaises, tournent lentement dans le vent et répandent une sorte de bruissement régulier, une respiration un peu lourde.
La route les conduit, à pied, au cœur du village. Son revêtement sombre, bordé de lignes jaunes, semble curieusement structuré, comme un tissu synthétique. Leur étonnement interrogatif ne sera que de courte durée. Un panneau leur explique que le macadam de cette voirie produit de l’électricité grâce à des cellules incorporées. Plus loin, une autre affiche leur annonce qu’à cinq cents mètres à droite, ainsi qu’à huit cents mètres à gauche (l’ile n’est pas bien large !), des criques ont été aménagées avec des sortes de moulins sous-marins qui captent à la fois l’énergie des vagues et la force des marées pour en retirer l’énergie.
Toutes les habitations ont le toit recouvert de panneaux photovoltaïques, ls vitrages des fenêtres captent le soleil … énergie, énergie, semble bien être le maître-mot de cette ile. Mais qu’en font-ils donc ? La production doit largement dépasser les besoins de quelques dizaines d’habitants !
C’est en mairie, auprès de Madame la Maire, qu’ils trouveront réponse à leur question. Toute l’ile s’est consacrée à un avenir environnemental, initiant une bascule vers un avenir d’énergie propre. Champs solaires, champs éoliens, force des marées, méthane issu de la biomasse produite par l’agriculture et l’élevage, tout concourt à la fabrication d’une électricité stockée sous forme d’hydrogène (un composé stable et nomade mis au point par une entreprise aux confins de la Drôme et de l’Isère, Mc Phy Energy).
Voilà l’explication de ce drôle et beau navire blanc, paquebot ultra-moderne, sans hublot et sans fenêtres, qui attendait dans le port : le transporteur d’hydrogène vers le continent.


A librouvert


11 janvier 2016

11 janvier. La tradition nous autorise encore près de trois semaines pour formuler nos vœux. Profitons-en !

Je nous souhaite une balançoire pour chaque mois.
Une balançoire en janvier sur laquelle reposent des œufs et des plumes de pigeons, sorte de volière volage.
Une balançoire de février qui, tel un papillomusée, regroupe une collection de lépidoptères multicolores.
Alors que celle de mars vous offre des attrape-rêves, vous savez de ceux que l’on retrouve sur le grèves marines, lors des trêves de l’actualité.
En avril, ce sera une petite mercerie faite de boutons, de ficelles bariolées et de bretelles, d’élastiques, de lacets et d’aiguilles.
En mai, je nous souhaite des ballons, des bulles et des boules légères pour emplir vos ciels à la luminosité croissante.
En juin, des parties de prairie où gambader, sauter et bondir, s’éclabousser de liquides, presser les mirabelles et goûter leur jus.
En juillet et en août, des vacances à la montagne et au bord de l’eau, des piles de canettes et des arômes de cannelle.
En septembre, une balançoire de moutons à l’épaisse fourrure, chaude et grasse, un retour de transhumance.
En octobre, une envolée d’oiseaux voilés et des notes de musique sur les fils électriques.
En novembre, des cartes à jouer ou des dés pour amadouer le sort et préparer les soirées sombres à venir.
Et en décembre une balançoire dont la planche aura été attachée au poteau afin qu’elle soit protégée de la pluie, mais permette cependant de bien finir l’année et de préparer les vœux pour la suivante.

(C)JB

ALEP


8 février 2016

Ils vivaient dans un petit village, au nord d’Alep. Les maisons basses se serraient les unes contre les autres tout autour de la mosquée déjà bien abimée par les derniers bombardements. La poussière recouvrait tout depuis que plus personne ne cultivait les champs : trop dangereux !
Cela fait bien deux ou trois semaines qu’ils ont pris la décision de partir : la situation n’est plus viable.
Plus de travail pour lui depuis bien longtemps. La nourriture quotidienne à rechercher pour elle, avec des jours sans pain lorsque le boulanger n’a plus de farine ou n’a pas eu le temps, s’il lui a fallu partir sur le front. Quant à l’école pour le garçon et la fille, sa petite sœur, voilà longtemps que cela n’existe que sous forme de points de suspension.
Il a cousu quelques milliers de dollars dans les poches intérieures de son pantalon, ainsi que dans la doublure du manteau de son épouse. Plusieurs emplacements, c’est recommandé afin d’avoir toujours une réserve pour payer les passeurs ou les maître-chanteurs. Tout le reste, la maison, le mobilier et les trois poules, ils l’ont abandonné en le confiant à leurs voisins âgés, mais sans trop y croire. Une fois la porte refermée, auront-ils l’occasion de revenir ?
Le voyage commence tout de suite. La rue principale du village, il la connaît parfaitement puisqu’il s’y promène depuis sa plus tendre enfance ; c’est ici qu’il est né. Mais aujourd’hui, il sait qu’il ne va la parcourir que dans un sens.
Dans sa tête, il est parti pour aller très loin, le plus loin possible. Il doit sauver sa femme et ses enfants, sauver leur humanité. Revenir ? Il se posera la question plus tard, lorsqu’il sera arrivé quelque part, là où ils seront tranquilles, là où les bruits des bombes et des combats ne le réveilleront plus, chaque jour au lever du soleil. Il le sait, il rencontrera des gens qui ne l’aimeront pas, d’autres qui l’aideront peut-être, des hommes et des femmes d’une autre croyance que la sienne, qui auront d’autres habitudes, d’autres comportements et d’autres façons de juger, qui pratiqueront d’autres musiques, d’autres coutumes, d’autres mangers …
Il sait aussi que les obstacles seront légion sur son chemin et que rien ni personne ne peut lui garantir qu’ils arriveront tous au terme du voyage. Les adversaires, bandits, racketteurs, les éléments déchaînés de la nature, comme lorsqu’il leur faudra traverser les mers, ou encore les troupes amies ou ennemies (qui le sait avant de leur tomber dessus ?) cachées derrière leurs barcanes, tout cela peut avoir raison de sa famille, de ses enfants surtout.
Le voyage qu’il a entrepris (mais est-ce un voyage, un périple imposé, ou une migration forcée, ou une fuite ?) le mettra face à un autre monde dont il devra apprivoiser les codes.
Il le sait, il y est préparé.


mardi 9 juin 2015

Atelier d'écriture VI

Calligramme


18 mai 2015

Sous les platanes du jardin de bière, la foule s’agite et son brouhaha domine presque le son des accordéons et les chants « Prosit, Prosit » de l’orchestre. Les couples amoureux tournent sur la piste de la guinguette, elles en robes à parements brodés et chemises à dentelles, eux en culottes de cuir et chaussettes montantes et chaussures noires.

Les serveuses, à la poitrine débordante, chargées de dix à douze bocks de bière, chacun d’un litre, distribuent une boisson gouleyante, blonde comme les blés, légèrement amère, houblonnée, douce et à la mousse débordante. La bière, fraîchement brassée, coule à flots, jusqu’à plus soif et jusqu’au cœur de la nuit.


Calligramme (JB)

Ratatouille


7 juin 2015

Descendre au potager tôt le matin, à l’heure où persiste encore la rosée.
Cueillir les feuilles de menthe, et le romarin, et le basilic, et la sauge.
Prendre deux ou trois grappes de tomates, quelques courgettes et une belle aubergine, pas davantage.
Laver les herbes et les légumes à l’eau fraîche.
Ciseler les premières à rapides coups de ciseaux et couper les seconds en petits cubes. Faire de même avec deux gousses d’ail.
Jeter les aromates et les fruits du potager dans une cocotte en fonte, saler juste, poivrer un peu, et faire mijoter, mijoter, mijoter, mijoter …
Pendant ce temps, préparer la feuille de chêne et la roquette en mélange en les lavant soigneusement et en douceur afin de préserver leur texture.
Elaborer une sauce basique, avec vinaigre balsamique, huile d’olive, sel de Camargue et pointes d’herbes fines.
Convier vos invités à se retrouver en terrasse, à l’ombre du peuplier d’Italie ou du bouleau blanc.
Laisser le plumbago, le jasmin et les géraniums diffuser leurs fragrances avant de servir l’apéritif, anis ou absinthe.
Placer un CD dans le lecteur, Ludovico Einaudi pourquoi pas, et commencer de servir le repas. Attention, n’ouvrir la bouteille de rosé bien frais qu’après la salade apéritive, juste au moment de servir la ratatouille, pas trop chaude, juste tiède afin que les fumets s’épanchent librement.
Compléter le repas par un morceau de fromage de brebis (un verre de rouge, de Valréas ou du Mont Ventoux par exemple, sera le bienvenu).
Et, pour bien digérer, terminer sur une boule de sorbet à la verveine, dont l’odeur habite mon esprit depuis le début de cette recette du jardin méditerranéen.

mardi 24 mars 2015

Atelier d'écriture V

12 janvier 2015


Nuit d’été


Les rayons du soleil tombaient sur le village perché tout en haut de la colline, presqu’en surplomb de la falaise. Il faisait chaud, très chaud. Nous n’avions aucun désir de nous lancer à pied dans la longue ascension de cette paroi blanchie et fumante de chaleur. Alors, nous prîmes un fiacre en espérant que la vitesse du déplacement impulsé par les deux chevaux nous aère quelque peu. Peine perdue, car les voiles de toile écrue qui fermaient la cabine de l’attelage empêchaient l’air de circuler. Et pour compléter notre déception, nous eûmes à constater que la rue du village n’était qu’une longue coursive commerçante vide, dans laquelle ne circulait aucun chaland. Sur notre ordre, le cocher prit la route du retour en direction de notre hôtel où nous attendait la piscine. C’est de nuit que nous irons visiter le village.

En fin d’après-midi, allongés sur nos transats, nous attendions que, peu à peu, la fournaise se dissipe et la fraîcheur s’installe. Au-dessus de nos têtes, les oiseaux, mouettes ou goélands, escaladaient le ciel, puis redescendaient, puis remontaient, comme si leurs ailes avaient pu l’effacer. Nous nous habillâmes silencieusement, robe de soirée, smoking et nœud papillon, en vue du repas qui nous était offert dans la salle de bal du Casino. C’est alors que nous la vîmes, accompagnée du même chevalier servant qu’il y a quelques années. Accompagnée, c’est beaucoup dire, car il était quelques pas en arrière, l’air triste, perplexe, incertain, hésitant.

A table, l’atmosphère se détendit rapidement et, au moment du dessert et du champagne, les plaisanteries fusaient autour de la salle. Elle, elle semblait ne manquer aucune occasion de rire, de s’amuser, de partager une joie assez exubérante. Elle riait aux éclats. Les cascades de rire s’écroulaient les unes sur les autres ; un rire fort, généreux, de ceux que l’on dit à gorge déployée. Dans le fracas de ces explosions, elle pencha la tête de côté jusqu’à effleurer l’épaule de son voisin de table, voire presque s’y appuyer. Il y avait dans cette attitude une forme de légèreté décontractée qui faisait que l’on pouvait aussi bien la comprendre comme un geste de camaraderie toute nouvelle ou comme une invitation à davantage de complicité. Quant à son voisin de table, un chauve dont les cheveux se limitaient à un poil dressé au milieu du crâne, il était totalement paralysé de stupeur et se raidissait progressivement. C’est alors qu’un coup de feu traversa les conversations et les rires. Un silence total s’installa quelques secondes avant que les convives ne se lèvent et partent en courant et en hurlant.

Elle seule était encore à table, la face dans son assiette.


23 février 2015


Rencontre


Je me souviens. C’était en 1960. Oh, je n’étais pas encore très vieux, mais l’échange, la rencontre, auxquels j’avais eu l’occasion d’assister me laissa songeur pendant de longues semaines.
C’était au café où les conscrits avaient leur point d’attache et la scène se déroula dans le poulailler, au fond du jardin. Il y avait là un gros canard de Barbarie que nous appelions Filosof parce qu’il passait sa journée en solitaire, secouant la tête, dodelinante au bout de son long cou. La compagnie des autres habitants de la basse-cour lui faisait visiblement peu d’effets, comme si tous n’étaient que des étrangers, des inconnus. Filosof se comportait un peu comme Diogène dans son tonneau, à la nuance près que son habitat à lui était un rouleau de cordages relié à une poulie grinçante.
Ce jour-là, après une froide pluie d’orage, le sol était détrempé. Une poule s’acharnait sur un ver de terre qu’elle ne parvenait pas à extraire de la glèbe boueuse. Et Filosof la regardait faire, penchant la tête tantôt à gauche, tantôt à droite, semblant lui prodiguer des conseils :
Tire donc un peu plus fort !
Coince bien le ver dans ton bec !
Fais attention à ne pas le casser !
Ne cherche pas à tout avoir, contente toi d’un morceau !
Pour sa part, la poule ne semblait guère l’écouter, toute à son affaire. Tant il est vrai que les conseils des autres, leurs expériences, ne valent rien tant que l’on n’a pas fait sa propre expérience. Alors, elle tirait, toutes plumes exacerbées, dressée sur ses ergots et ce qui devait arriver se produisit bientôt. Etiré et long de presque dix centimètres, le ver de terre cassa. Une partie, la plus petite, resta coincée dans le bec de la poule tandis que l’autre partie, libérée de toute contrainte, s’enfonça rapidement dans le sol.
Comme stupéfaite du tour que prenaient les choses, la poule lâcha le morceau. Et Filosof agita sa crête et lui tint un commentaire acerbe du genre
Je t’avais prévenue ! Je te l’avais bien dit !
Sans s’en laisser conter, la poule lui répondit de façon méchante et le menaça de quelques coups de bec et autres piailleries. Croyez-le ou non, une poule qui fait l’œuf, on le voit souvent, mais une poule qui philosophe, ça on ne l’a jamais vu !

Et pendant qu’elle s’époumonait, une colombe de la palombière voisine se précipita et ramassa prestement le petit vermisseau ou ce qu’il en restait.
L’histoire n’était pas finie. La colombe, fière de sa victoire, s’en alla parader, en triomphe, sur une vieille toupie déglinguée qui traînait dans un coin du poulailler. A peine posée, tapant du bec sur le morceau de ver afin de l’attendrir, un renard surgi d’on ne sait où emporta le tout, ver et colombe, et disparut rapidement dans le caniveau.
Interloqué, je rentrais au bistrot où les plus diserts s’étaient tus devant la cheminée. Et je cherchais morale à cette histoire. Il y a toujours plus rusé, qui n’écoute pas les discours et se satisfait de dérober ce dont il a envie.
Après avoir descendu une bonne bière pour la route, je repris le chemin sur le dos de mon âne dont les naseaux étaient blanchis par le gel.

Eclipse solaire-150320 (DR)

23 mars 2015


L’insurrection poétique


Allégresse, rêve, élan, création, liberté, éolien, évasion, indépendance, créativité, musicalité, liesse et beauté, diables et démons, lumière et vent, … légèreté, vérité … vous tous, les mots du poème, sortez des livres et des dictionnaires, levez-vous et marchez en troupe, abandonnez vos rimes et vos rythmes, partez à l’aventure, désarticulez vos slogans et vos mots d’ordre, entonnez les chants fédérateurs, laissez souffler le vent de l’évasion, proclamez l’insurrection, faites du monde un veste terreau d’anarchie et de fantaisie, déclarez la révolution poétique.

Sans cesse à mes côtés, elle est une femme belle dont la chevelure est irréelle. Noyé dans les fumées du vin et les vertiges des spiritueux, en moi s’agite le démon des débauchés et je fantasme de recréer à mon envie universelle sa coiffure faite de tresses et d’ondulations qui tombent sur sa riche encolure.

Comédien, sculpteur, metteur en scène, cinéaste, poète, philosophe, plasticien, photographe, dessinateur, architecte, graphiste, illustrateur, modiste, bijoutier, musicien, peintre, écrivain, décorateur, au masculin comme au féminin, toi qui écris ou traces des signes, des lettres, des coups de pinceau, toi qui inventes, organises et reconstruis, toi qui commentes et argumentes, oui, toi qui crées tous les jours … révolte-toi, prône l’insoumission, distribue le fruit défendu, partage les étoiles et les drogues divines, ose l’impertinence, reconstruis le monde, porte le sur tes ailes ! Telle est l’injonction.

Dans l’aube vermeille, je la retrouve et m’envole vers le soleil au risque de me brûler les ailes, d’oublier l’humanité et de retomber sans mes plumes. Mais auparavant, je veux en voir tous les feux et tous les panaches d’éruptions solaires.

Ils disent que je vais devenir aveugle ? Qu’importe, la poésie est intérieure.


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