Le patron est assis derrière son comptoir où habituellement il recompte avec attention les liasses de billets que lui laissent les clients. Le chef de rang est debout, calé contre le comptoir. Deux des serveurs sont trois pas en arrière, appuyés sur l’un des piliers de la grande salle de restaurant. Enfin, le plus jeune, celui qui fait les courses, va chercher le café et nettoie les tables, est au fond de la salle. Tous ont les yeux rivés sur la télévision. Une compétition de natation vient de s’achever, sorte de course relais entre des équipes de garçons et des équipes de filles, les premiers donnant le signal du plongeon aux secondes en touchant la borne plongeoir sur laquelle elles attendent. L’une des nageuses, vêtue d’une jupe volantée à mi-cuisse, et d’un chemisier au décolleté profond s’éloigne en devisant gaiement avec un beau jeune homme. A peu de distance, une autre jeune fille rumine sa jalousie. Images de paradis. Images de film d’amour.

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Tous les jours, c’est la même chose et pour obtenir mon addition, j’attends que l’un ou l’autre des serveurs veuille bien détourner un instant son attention du téléviseur. Il faut attendre longtemps. C’est la première chaîne. Enfin, sur mon décodeur, c’est le nom qu’elle porte. Sur l’écran, elle est symbolisée par un petit palmier stylisé, de couleur jaune, incrusté en permanence dans le coin supérieur gauche. Je ne connais pas ses programmes, je n’ai jamais cherché à la regarder tout au long d’une journée. Comme beaucoup d’autres chaînes du Proche-Orient, elle interrompt ses programmes pour diffuser les prières coraniques. Entre midi et quatorze heures trente, avec une autre rupture due au journal des actualités, cette chaîne diffuse deux à trois fois par semaine un petit bijou d’anachronisme, une petite enclave non conventionnelle dans le territoire balisé des comportements, des codes sociaux, des façons de s’habiller, des manières de vivre. Il s’agit la plupart du temps de films en noir et blanc que je situe dans les années cinquante à soixante. Des histoires romanesques ou l’espionnage, la jalousie, la tromperie, la séduction et l’amour occupent toute la place. Les voitures sont bien souvent de grosses et larges américaines dont il reste d’ailleurs de rares exemplaires à Alexandrie. La mer, la corniche, les plus anciens restaurants de la ville servent de décor à des histoires qui se déroulent au soleil. Les décors en carton pâte des pyramides ou d’autres temples pharaoniques abritent également leur part d’intrigues. La réalisation a recours aux techniques classiques des décors déroulés derrière les vitres d’une voiture ou d’un train, lors de chaque scène de mouvement ou de déplacement: économie de moyens sans doute plus que manque de savoir-faire. Les hommes n’y ont pas toujours le beau rôle, soit gangsters, soit séducteurs, soit faibles et manipulés par les femmes. Pour le décor, les fonctionnaires nombreux sont affublés du tarbouche. Quant aux femmes, quant aux femmes, … d’abord, elles n’ont ni voile, ni foulard. Elles sont coiffées à la Brigitte Bardot et portent des jupes à peine au genou, quant elles portent des jupes. Les réalisateurs débordent d’imagination et de prétextes pour présenter les héroïnes sous des aspects séduisants: groupe de femmes s’entraînant à la piscine et donc en maillot de bain une pièce, cours collectifs de danse rassemblant une troupe de jeunes femmes en body, scène de thé ou de café au bord d’une piscine privée où l’on retrouve une jolie nageuse, fréquentes soirées au restaurant ou au concert afin de voir et d’écouter une accorte danseuse du ventre tournoyant et ondulant dans ses voiles qui s’enroulent aux jambes, salle de bal où des couples dansent de langoureux slows, étreintes typiques de la mise en scène hollywoodienne. Et quand ces femmes ne sont pas en situation de loisir pour le sport, le thé ou la danse; c’est qu’elles sont au lit. En tout bien tout honneur, mais cela autorise toutefois des positions aguichantes de femme assise sur le bord du lit, les pieds sous les fesses, ou des levers et des couchers en déshabillé. Le lit est également un pivot dramatique car il permet toutes les réflexions et décisions (la nuit porte conseil), ainsi que les épanchements de larmes; colère, tristesse, passion enamourée, … Il arrive que la situation relève du fantasme pur et simple, celui de l’Egyptien d’aujourd’hui comme celui de tout homme. Est-ce là une thérapie?

Kat Bay

Cette histoire par exemple d’une jeune fille de belle et bonne origine, qui rencontre dans le désert un bédouin, un chef bédouin, et qui, bien sûr, en tombe amoureuse à l’issue de courses et de poursuites dans les rochers, les anfractuosités et bientôt les grottes où ils se retrouvent tous deux dans le noir, .. dans la grotte et dans le film !

Autre scène; cela se passe dans un usine avec des superstructures en bois, des escaliers, des tours… Il y a une poursuite entre deux camps avec coups de feu et bagarres. Une fille en jupe courte au dessus du genou fait partie d’un des camps. Elle ne reçoit jamais ni coups ni balles perdues, mais hurle chaque fois qu’elle aperçoit un adversaire au bout des corridors. Lorsque la bagarre finale se déroule, elle bascule d’une balustrade et tombe dans le vide. Son partenaire se précipite et descend les escaliers pour la récupérer, mais ne la trouve pas. Elle appelle. Elle est tombé dans les balles de coton d’un camion rangé là. Il s’approche du camion. Elle se laisse alors glisser sur les balles afin atterrir dans ses bras. Comment croyez-vous que soit sa jupe à l’atterrissage? Remontée sur ses fesses, mais le plan est coupé juste à cet instant précis.

Ou cette autre anecdote encore, dans un film un peu policier. Une jeune femme est agressée au revolver alors qu’elle sort de sa voiture. Inanimée devant la portière de celle-ci, elle gît sur le sol. Trois hommes embarrassés décident de la prendre, un peu comme un paquet, et de l’emmener vers un restaurant de plage. Ils la déposent sur une banquette de l’arrière salle de ce restaurant, et se reculent alors qu’elle est toujours évanouie. Comme trois collégiens, les voici gloussant et rougissant (mais le film est en noir et blanc) devant la jupe remontée de la jeune femme qui laisse voir la naissance de ses cuisses. C’est au tour du spectateur de se demander si elle est vraiment encore évanouie …

Enfin, cette dernière histoire, vrai chef-d’œuvre du cinéma érotique égyptien! La scène se passe dans un garage, atelier de mécanique. Madame descend des étages où doivent se situer ses appartements, vêtue comme pour aller à un gala: décolleté profond, robe ample et évasée au genou, splendides chaussures à talon haut d’un blanc immaculé. Parvenue dans l’atelier, elle appelle deux fois son mari. Il sort de sous une voiture en révision, couché sur l’un de ces chariots à ras de sol qu’utilisent les mécaniciens pour inspecter le châssis des véhicules. Debout devant Madame, celle-ci rajuste son col de chemise. On saisit l’incongruité de cette scène où Madame corrige la tenue de son mari habillé d’un bleu de mécano. Mais pendant que s’opère cet échange, la tête noire et pleine de cambouis de l’assistant mécanicien, lui aussi allongé sur un chariot bas, sort doucement de sous le véhicule et vient s’arrêter entre les chaussures blanches de madame, chaussures surmontées d’une paire de jambes galbées à merveille. Le chef mécanicien congédie alors son épouse avec l’air de lui dire que ce n’est pas sa place ici. Elle s’en retourne. Il donne alors un coup de pied dans le chariot de son assistant ce qui le fait disparaître promptement sous la voiture.

Ceci a réellement existé. Les plus anciens sont là pour le confirmer, les jeunes en ont entendu parler et n’imaginent pas à quoi pouvait ressembler la société civile de cette époque. Ces films sont le témoignage d’une temps révolu. On dira peut-être que c’était la bourgeoisie qui vivait comme ceci … Peut-être, peut-être pas …, il n’empêche que ces films étaient tournés et qu’ils s’inscrivaient dans un contexte de relations entre les sexes qui n’existe plus. Tout au plus ont-ils valeur de témoignage historique et servent-ils de support aux rêveries éternelles des hommes.