12 janvier 2015


Nuit d’été


Les rayons du soleil tombaient sur le village perché tout en haut de la colline, presqu’en surplomb de la falaise. Il faisait chaud, très chaud. Nous n’avions aucun désir de nous lancer à pied dans la longue ascension de cette paroi blanchie et fumante de chaleur. Alors, nous prîmes un fiacre en espérant que la vitesse du déplacement impulsé par les deux chevaux nous aère quelque peu. Peine perdue, car les voiles de toile écrue qui fermaient la cabine de l’attelage empêchaient l’air de circuler. Et pour compléter notre déception, nous eûmes à constater que la rue du village n’était qu’une longue coursive commerçante vide, dans laquelle ne circulait aucun chaland. Sur notre ordre, le cocher prit la route du retour en direction de notre hôtel où nous attendait la piscine. C’est de nuit que nous irons visiter le village.

En fin d’après-midi, allongés sur nos transats, nous attendions que, peu à peu, la fournaise se dissipe et la fraîcheur s’installe. Au-dessus de nos têtes, les oiseaux, mouettes ou goélands, escaladaient le ciel, puis redescendaient, puis remontaient, comme si leurs ailes avaient pu l’effacer. Nous nous habillâmes silencieusement, robe de soirée, smoking et nœud papillon, en vue du repas qui nous était offert dans la salle de bal du Casino. C’est alors que nous la vîmes, accompagnée du même chevalier servant qu’il y a quelques années. Accompagnée, c’est beaucoup dire, car il était quelques pas en arrière, l’air triste, perplexe, incertain, hésitant.

A table, l’atmosphère se détendit rapidement et, au moment du dessert et du champagne, les plaisanteries fusaient autour de la salle. Elle, elle semblait ne manquer aucune occasion de rire, de s’amuser, de partager une joie assez exubérante. Elle riait aux éclats. Les cascades de rire s’écroulaient les unes sur les autres ; un rire fort, généreux, de ceux que l’on dit à gorge déployée. Dans le fracas de ces explosions, elle pencha la tête de côté jusqu’à effleurer l’épaule de son voisin de table, voire presque s’y appuyer. Il y avait dans cette attitude une forme de légèreté décontractée qui faisait que l’on pouvait aussi bien la comprendre comme un geste de camaraderie toute nouvelle ou comme une invitation à davantage de complicité. Quant à son voisin de table, un chauve dont les cheveux se limitaient à un poil dressé au milieu du crâne, il était totalement paralysé de stupeur et se raidissait progressivement. C’est alors qu’un coup de feu traversa les conversations et les rires. Un silence total s’installa quelques secondes avant que les convives ne se lèvent et partent en courant et en hurlant.

Elle seule était encore à table, la face dans son assiette.


23 février 2015


Rencontre


Je me souviens. C’était en 1960. Oh, je n’étais pas encore très vieux, mais l’échange, la rencontre, auxquels j’avais eu l’occasion d’assister me laissa songeur pendant de longues semaines.
C’était au café où les conscrits avaient leur point d’attache et la scène se déroula dans le poulailler, au fond du jardin. Il y avait là un gros canard de Barbarie que nous appelions Filosof parce qu’il passait sa journée en solitaire, secouant la tête, dodelinante au bout de son long cou. La compagnie des autres habitants de la basse-cour lui faisait visiblement peu d’effets, comme si tous n’étaient que des étrangers, des inconnus. Filosof se comportait un peu comme Diogène dans son tonneau, à la nuance près que son habitat à lui était un rouleau de cordages relié à une poulie grinçante.
Ce jour-là, après une froide pluie d’orage, le sol était détrempé. Une poule s’acharnait sur un ver de terre qu’elle ne parvenait pas à extraire de la glèbe boueuse. Et Filosof la regardait faire, penchant la tête tantôt à gauche, tantôt à droite, semblant lui prodiguer des conseils :
Tire donc un peu plus fort !
Coince bien le ver dans ton bec !
Fais attention à ne pas le casser !
Ne cherche pas à tout avoir, contente toi d’un morceau !
Pour sa part, la poule ne semblait guère l’écouter, toute à son affaire. Tant il est vrai que les conseils des autres, leurs expériences, ne valent rien tant que l’on n’a pas fait sa propre expérience. Alors, elle tirait, toutes plumes exacerbées, dressée sur ses ergots et ce qui devait arriver se produisit bientôt. Etiré et long de presque dix centimètres, le ver de terre cassa. Une partie, la plus petite, resta coincée dans le bec de la poule tandis que l’autre partie, libérée de toute contrainte, s’enfonça rapidement dans le sol.
Comme stupéfaite du tour que prenaient les choses, la poule lâcha le morceau. Et Filosof agita sa crête et lui tint un commentaire acerbe du genre
Je t’avais prévenue ! Je te l’avais bien dit !
Sans s’en laisser conter, la poule lui répondit de façon méchante et le menaça de quelques coups de bec et autres piailleries. Croyez-le ou non, une poule qui fait l’œuf, on le voit souvent, mais une poule qui philosophe, ça on ne l’a jamais vu !

Et pendant qu’elle s’époumonait, une colombe de la palombière voisine se précipita et ramassa prestement le petit vermisseau ou ce qu’il en restait.
L’histoire n’était pas finie. La colombe, fière de sa victoire, s’en alla parader, en triomphe, sur une vieille toupie déglinguée qui traînait dans un coin du poulailler. A peine posée, tapant du bec sur le morceau de ver afin de l’attendrir, un renard surgi d’on ne sait où emporta le tout, ver et colombe, et disparut rapidement dans le caniveau.
Interloqué, je rentrais au bistrot où les plus diserts s’étaient tus devant la cheminée. Et je cherchais morale à cette histoire. Il y a toujours plus rusé, qui n’écoute pas les discours et se satisfait de dérober ce dont il a envie.
Après avoir descendu une bonne bière pour la route, je repris le chemin sur le dos de mon âne dont les naseaux étaient blanchis par le gel.

Eclipse solaire-150320 (DR)

23 mars 2015


L’insurrection poétique


Allégresse, rêve, élan, création, liberté, éolien, évasion, indépendance, créativité, musicalité, liesse et beauté, diables et démons, lumière et vent, … légèreté, vérité … vous tous, les mots du poème, sortez des livres et des dictionnaires, levez-vous et marchez en troupe, abandonnez vos rimes et vos rythmes, partez à l’aventure, désarticulez vos slogans et vos mots d’ordre, entonnez les chants fédérateurs, laissez souffler le vent de l’évasion, proclamez l’insurrection, faites du monde un veste terreau d’anarchie et de fantaisie, déclarez la révolution poétique.

Sans cesse à mes côtés, elle est une femme belle dont la chevelure est irréelle. Noyé dans les fumées du vin et les vertiges des spiritueux, en moi s’agite le démon des débauchés et je fantasme de recréer à mon envie universelle sa coiffure faite de tresses et d’ondulations qui tombent sur sa riche encolure.

Comédien, sculpteur, metteur en scène, cinéaste, poète, philosophe, plasticien, photographe, dessinateur, architecte, graphiste, illustrateur, modiste, bijoutier, musicien, peintre, écrivain, décorateur, au masculin comme au féminin, toi qui écris ou traces des signes, des lettres, des coups de pinceau, toi qui inventes, organises et reconstruis, toi qui commentes et argumentes, oui, toi qui crées tous les jours … révolte-toi, prône l’insoumission, distribue le fruit défendu, partage les étoiles et les drogues divines, ose l’impertinence, reconstruis le monde, porte le sur tes ailes ! Telle est l’injonction.

Dans l’aube vermeille, je la retrouve et m’envole vers le soleil au risque de me brûler les ailes, d’oublier l’humanité et de retomber sans mes plumes. Mais auparavant, je veux en voir tous les feux et tous les panaches d’éruptions solaires.

Ils disent que je vais devenir aveugle ? Qu’importe, la poésie est intérieure.