Pas de sucre !


12 octobre 2015

Privé de sucre ! Par ordonnance ! Pas de gâteau de noix, pas de meringue, pas de gelée de pissenlits, pas de gâteau marbré, ni de croissants de lune ou autres biscuits. Non, juste un peu de soupe aux herbes sauvages (pas celle d’Emilie, non, celle d’Annie) faite d’oseille, de laitue et autres plantes de son jardin. Une soupe qui manquait un peu d’une verdure forte pour la relever (peut-être un peu de la salsepareille chère aux Schtroumpfs), mais elle était bien douce et légère. Et puis, derrière, trois grains de raisin.
Pourtant, il ne faut pas croire qu’un repas sans sucre (ajouté) puisse être triste ou pénible. Voyez par vous-même.
Pour les viandes de toutes sortes, bœuf-carottes ou veau aux champignons des bois, il suffit de faire des sauces légères, pas trop grasses mais suffisamment onctueuses. Et si vous préférez la viande saignante, alors ce sera hampe ou onglet saisi dessus-dessous.
Fruits et légumes, tout est bon, tout est permis et la variété des couleurs, la richesse des goûts, tout cela est infini. Il y a deux heures à peine, c’est une série de grenades que j’ai passée au presse-citron pour en recueillir un jus à la fois doux, sucré et teinté de l’amertume de l’écorce.
Fromages, il en est de même, surtout pour un Saint-Marcellin bien mûr que l’on mange à la cuillère et qui sent à la fois l’herbe et la vache. Tout cela arrosé d’un vin des Côtes du Rhône ou de Dordogne, un vin puissant, fier et sombre.
Tout au long du repas, et vous en reprendrez probablement ; un pain fait maison avec une vraie levure de boulanger et qui intègre des raisins de Corinthe, ou des figues sèches ou des abricots desséchés et découpés en petits fragments. Ce n’est déjà plus du pain, et pas encore un dessert, au point que vous ne laisserez pas les miettes aux oiseaux.
Pour finir, vous aurez la permission du champagne, de ses éclaboussements de bulles, de son écume qui déborde ou d’un alcool un peu fort à la condition qu’il ne soit pas une liqueur.
Venez, nous referons le monde, ou bien nous ne referons rien du tout, sinon découvrir des arômes subtils et des goûts simples mais originaux. J’espère que l’atmosphère de ce repas vous sera un bonheur, celui que je souhaite à chacun de mes convives.


Epiphanie écologique


9 novembre 2015

Partis tôt ce matin des bords du Golfe du Morbihan, ils sont arrivés sur le port de Brest. La voiture les a chaudement bercés et c’est bien ensommeillé qu’ils se sont dirigés vers l’embarcadère.
Par une mer un peu agitée, tournant le dos au soleil, le bateau s’est dirigé sur Ouessant.
Les falaises se dessinent maintenant à l’horizon, apparaissant, disparaissant au gré des vagues écumantes. Le soleil les éclaire, elles sont blanches, scintillantes, éclatantes. Des nuées d’oiseaux de mer les survolent en tous sens. Leurs cris s’amplifient au fur et à mesure de l’avancée du navire côtier vers le petit port, un simple quai au fond d’une crique abritée de la houle et décorée d’un phare peint en rouge et blanc.
Légèrement chahutés par les éléments, le cœur juste au bord des lèvres, ils descendent du bateau comme un peu ivres et ont du mal à trouver l’équilibre de leurs premiers pas. D’autant plus qu’il leur faut monter quelques dizaines de marches afin de parvenir sur le plateau que bordent rochers et falaises.
Alors qu’ils parviennent au sommet de l’escalier, impatients de découvrir la vraie surface de l’ile, une gigantesque explosion de lumière les aveugle et les fige. Avec peine, ils retrouvent une vue quelque peu normale et découvrent des milliers de miroirs paraboliques disposés en lignes concentriques et orientés vers un même point ; une tour géante.
Au-delà, ce sont des panneaux photovoltaïques qui sont alignés en serpents infinis qui suivent, en lignes parallèles, toutes les ondulations du terrain. Entre chacune de ces lignes, l’herbe pousse abondamment que mangent de somptueux moutons laineux.
Au-delà, sur la ligne d’horizon, par dizaines de grappes de cinq ou six, sur les petits monticules de l’ile ainsi qu’au bord des falaises, tournent lentement dans le vent et répandent une sorte de bruissement régulier, une respiration un peu lourde.
La route les conduit, à pied, au cœur du village. Son revêtement sombre, bordé de lignes jaunes, semble curieusement structuré, comme un tissu synthétique. Leur étonnement interrogatif ne sera que de courte durée. Un panneau leur explique que le macadam de cette voirie produit de l’électricité grâce à des cellules incorporées. Plus loin, une autre affiche leur annonce qu’à cinq cents mètres à droite, ainsi qu’à huit cents mètres à gauche (l’ile n’est pas bien large !), des criques ont été aménagées avec des sortes de moulins sous-marins qui captent à la fois l’énergie des vagues et la force des marées pour en retirer l’énergie.
Toutes les habitations ont le toit recouvert de panneaux photovoltaïques, ls vitrages des fenêtres captent le soleil … énergie, énergie, semble bien être le maître-mot de cette ile. Mais qu’en font-ils donc ? La production doit largement dépasser les besoins de quelques dizaines d’habitants !
C’est en mairie, auprès de Madame la Maire, qu’ils trouveront réponse à leur question. Toute l’ile s’est consacrée à un avenir environnemental, initiant une bascule vers un avenir d’énergie propre. Champs solaires, champs éoliens, force des marées, méthane issu de la biomasse produite par l’agriculture et l’élevage, tout concourt à la fabrication d’une électricité stockée sous forme d’hydrogène (un composé stable et nomade mis au point par une entreprise aux confins de la Drôme et de l’Isère, Mc Phy Energy).
Voilà l’explication de ce drôle et beau navire blanc, paquebot ultra-moderne, sans hublot et sans fenêtres, qui attendait dans le port : le transporteur d’hydrogène vers le continent.


A librouvert


11 janvier 2016

11 janvier. La tradition nous autorise encore près de trois semaines pour formuler nos vœux. Profitons-en !

Je nous souhaite une balançoire pour chaque mois.
Une balançoire en janvier sur laquelle reposent des œufs et des plumes de pigeons, sorte de volière volage.
Une balançoire de février qui, tel un papillomusée, regroupe une collection de lépidoptères multicolores.
Alors que celle de mars vous offre des attrape-rêves, vous savez de ceux que l’on retrouve sur le grèves marines, lors des trêves de l’actualité.
En avril, ce sera une petite mercerie faite de boutons, de ficelles bariolées et de bretelles, d’élastiques, de lacets et d’aiguilles.
En mai, je nous souhaite des ballons, des bulles et des boules légères pour emplir vos ciels à la luminosité croissante.
En juin, des parties de prairie où gambader, sauter et bondir, s’éclabousser de liquides, presser les mirabelles et goûter leur jus.
En juillet et en août, des vacances à la montagne et au bord de l’eau, des piles de canettes et des arômes de cannelle.
En septembre, une balançoire de moutons à l’épaisse fourrure, chaude et grasse, un retour de transhumance.
En octobre, une envolée d’oiseaux voilés et des notes de musique sur les fils électriques.
En novembre, des cartes à jouer ou des dés pour amadouer le sort et préparer les soirées sombres à venir.
Et en décembre une balançoire dont la planche aura été attachée au poteau afin qu’elle soit protégée de la pluie, mais permette cependant de bien finir l’année et de préparer les vœux pour la suivante.

(C)JB

ALEP


8 février 2016

Ils vivaient dans un petit village, au nord d’Alep. Les maisons basses se serraient les unes contre les autres tout autour de la mosquée déjà bien abimée par les derniers bombardements. La poussière recouvrait tout depuis que plus personne ne cultivait les champs : trop dangereux !
Cela fait bien deux ou trois semaines qu’ils ont pris la décision de partir : la situation n’est plus viable.
Plus de travail pour lui depuis bien longtemps. La nourriture quotidienne à rechercher pour elle, avec des jours sans pain lorsque le boulanger n’a plus de farine ou n’a pas eu le temps, s’il lui a fallu partir sur le front. Quant à l’école pour le garçon et la fille, sa petite sœur, voilà longtemps que cela n’existe que sous forme de points de suspension.
Il a cousu quelques milliers de dollars dans les poches intérieures de son pantalon, ainsi que dans la doublure du manteau de son épouse. Plusieurs emplacements, c’est recommandé afin d’avoir toujours une réserve pour payer les passeurs ou les maître-chanteurs. Tout le reste, la maison, le mobilier et les trois poules, ils l’ont abandonné en le confiant à leurs voisins âgés, mais sans trop y croire. Une fois la porte refermée, auront-ils l’occasion de revenir ?
Le voyage commence tout de suite. La rue principale du village, il la connaît parfaitement puisqu’il s’y promène depuis sa plus tendre enfance ; c’est ici qu’il est né. Mais aujourd’hui, il sait qu’il ne va la parcourir que dans un sens.
Dans sa tête, il est parti pour aller très loin, le plus loin possible. Il doit sauver sa femme et ses enfants, sauver leur humanité. Revenir ? Il se posera la question plus tard, lorsqu’il sera arrivé quelque part, là où ils seront tranquilles, là où les bruits des bombes et des combats ne le réveilleront plus, chaque jour au lever du soleil. Il le sait, il rencontrera des gens qui ne l’aimeront pas, d’autres qui l’aideront peut-être, des hommes et des femmes d’une autre croyance que la sienne, qui auront d’autres habitudes, d’autres comportements et d’autres façons de juger, qui pratiqueront d’autres musiques, d’autres coutumes, d’autres mangers …
Il sait aussi que les obstacles seront légion sur son chemin et que rien ni personne ne peut lui garantir qu’ils arriveront tous au terme du voyage. Les adversaires, bandits, racketteurs, les éléments déchaînés de la nature, comme lorsqu’il leur faudra traverser les mers, ou encore les troupes amies ou ennemies (qui le sait avant de leur tomber dessus ?) cachées derrière leurs barcanes, tout cela peut avoir raison de sa famille, de ses enfants surtout.
Le voyage qu’il a entrepris (mais est-ce un voyage, un périple imposé, ou une migration forcée, ou une fuite ?) le mettra face à un autre monde dont il devra apprivoiser les codes.
Il le sait, il y est préparé.