Premier jour.

L’avion venait de s’immobiliser sur le tarmac, à peu de distance du seul et unique grand bâtiment de l’aéroport. Un autobus long, large et bas de plancher, spécialement conçu pour le transport des passagers entre l’avion et l’aérogare, s’approchait déjà.

Dans quelques instants, la première étape de son trajet sera accomplie. Parti de Bruxelles, Skander aura mis les pieds sur le sol turc, à l’aéroport de Gaziantep. Plus exactement sur la commune d’Oguzeli d’où il devra encore rejoindre la capitale de l’Anatolie du Sud-Est.

L’embarquement s’était passé sans aucune difficulté, ses papiers étaient tous en règle et il n’avait montré aucune réticence à tendre son passeport. Parti hier vers 14 heures 30 de Bruxelles, il était arrivé à l’escale d’Istanbul à 19 heures, d’où il aurait dû repartir deux heures plus tard. Que s’était-il passé ? Mauvaise orientation ? Mauvaise information ? Suppression du vol ? Toujours est-il que le premier départ pour Gaziantep, par Pegasus Airlines, ne s’était pas présenté avant 8 heures du matin.

Certes, il lui avait-il fallu dormir recroquevillé sur une banquette de l’aéroport, mais ce retard avait son avantage. En lieu et place d’une arrivée en pleine nuit, avec les difficultés de déplacement et de recherche d’un hôtel que cela impliquait, c’est en plein jour qu’il était sur place. Les dernières minutes du vol lui avait même permis de découvrir la région : une sorte de plaine plus ou moins vallonnée, cultivée à l’extrême si l’on considère le nombre incalculable de parcelles que la vue aérienne permettait de découvrir. Se rappelant ses rapides lectures, Skander supposait voir de haut des plantations d’oliviers et surtout de pistachiers, peut-être des champs de coton.

Il est près de 10 heures et il a faim, la compagnie n’ayant rien proposé de gratuit pour ce vol intérieur. La chaleur sèche l’essouffle et l’épuise.

Il se dirige vers les guérites d’entrée sur le territoire turc. Les formalités se déroulent sans aucune remarque, son passeport français est largement valable au-delà des six mois requis après son retour qu’il a déclaré pour dans une semaine, voire quinze jours. Il récupère son unique bagage, un gros sac à dos, sur le tapis d’arrivée et cherche la sortie, non sans passer par un guichet bancaire où il change une petite partie de ses réserves financières, supposant que les cours ne doivent pas lui être très favorables dans ce lieu incontournable. Un petit café, turc, au comptoir du bar de la salle d’arrivée et le voici hors de l’aérogare. De nombreux bus, de très nombreux taxis jaunes labellisés Güven attendent sur le parking extérieur. C’est le bus qui fera l’affaire pour couvrir les 18 kilomètres qui le séparent du centre-ville, le tout pour 9 livres turques et 35 minutes de trajet. La chaleur est toujours aussi écrasante et seule la climatisation du bus permet de la supporter.

Gaziantep. La ville est endormie sous la canicule et la poussière. Il quitte le bus lors d’un arrêt en plein centre-ville, arrêt qu’il pense proche des vieux quartiers traditionnels. Il se guide à l’aide d’un plan recopié avec l’ordinateur, mais il est bien lacunaire. Il est difficile d’éditer un plan détaillé pour une aussi grande ville que celle-ci: Gaziantep a près de deux millions d’habitants. Sac sur le dos, tee-shirt collé sur la peau, Skander se met à la recherche d’un restaurant ou d’une gargote où il pourra trouver de quoi se nourrir un peu et se désaltérer surtout. C’est ce qu’il trouve bientôt, sur un boulevard, à l’enseigne d’un Kebap, un nom qui ne fait pas beaucoup de différence avec les Kebab des banlieues européennes. Celui-ci ne vend pas d’alcool, donc pas de bière, il faut se contenter d’une eau minérale gazeuse. A l’issue de ce rapide repas, Skander entreprend de rechercher un lieu pour passer la nuit, un hôtel pas trop cher et au cœur de la cité. Après l’échange incertain de quelques mots d’anglais avec le restaurateur, celui-ci lui accorde la possibilité de laisser son sac derrière le comptoir, au pied du tableau électrique, et lui indique la direction de deux ou trois petits hôtels modestes mais de bonne réputation. Skander part à leur découverte.

Le quartier ancien est fait de maisons basses, en pierre jaune, blanche ou claire. Le crépi n’existe pratiquement pas. Les fenêtres sont peu nombreuses et presque toutes protégées par des grilles en fer forgé. Nombre d’entre elles sont situées sur des avancées au-dessus de la ruelle, sorte de balcons fermés. Ces avancées sont parfois si importantes que les premiers étages de chaque côté de la ruelle se touchent presque. Les fenêtres sont souvent occultées par des moucharabiehs de bois sculpté. Les toits ne sont généralement que des terrasses d’où l’on aperçoit des arbustes fleuris, bougainvilliers et hibiscus. Les ruelles pavées sont étroites, si étroites que la lumière n’y pénètre que partiellement. Et comme l’air circule dans tout ce quartier que son plan lui indique être Bey Mahalessi (Mahalessi qui semble vouloir dire quartier puisque ce mot est répété à intervalles réguliers sur sa carte), l’ambiance y est presque plus fraiche qu’auparavant sur les boulevards. Et bien plus silencieuse ! Lorsqu’il y a un intervalle entre deux maisons, afin de laisser vivre une cour intérieure ou un jardinet, cet espace est fermé de hauts murs. Les portes étroites et arrondies comme un porche découpé dans ces murs, se parent d’une belle alternance de pierres blanches et de pierres noires, sorte de damier. Parfois, les piliers verticaux s’ornent d’un petit chapiteau. Toutes ces ruelles se ressemblent et l’on s’y perd. Certaines d’entre elles n’ont même pas de nom, mais un simple numéro : 33021, 33022, 33023 ou encore 47008, 47009 … tout y est très minéral et la végétation se réfugie dans l’espace privé des habitations.

Après quelques hésitations, quelques erreurs d’itinéraire, quelques retours sur ses pas, Skander trouve un petit hôtel, situé rue Hidir, Hidir Sokak, dont le prix est raisonnable. Il fait affaire avec le patron, lui règle deux nuits d’avance, lui laisse ses papiers d’identité et repart chercher son sac à dos.

A son retour, il s’installe dans sa chambre. Les escaliers de pierre qui permettent d’y accéder sont bordés de balustrades et de rambardes en fer forgé. La chambre est une pièce en parfaite harmonie avec le décor des ruelles qu’il vient de traverser. Les murs sont nus, de la même pierre que celle que l’on voit à l’extérieur. Pour les habiller, de lourdes tentures débordent de la fenêtre protégée par une grille de fer forgé. Le plafond en soupente est habillé de bois blond et le lit, vaste, est orné d’une tête de lit en bois sculpté, sorte d’arabesque noire.

Epuisé, Skander s’allonge. Il étudie son plan de plus en plus froissé et fragile, se rend compte que son hôtel est situé à quelques centaines de mètres à peine de la Citadelle de Gaziantep. Il ira la voir demain. Il cherchera également comment rejoindre la gare routière, l’Otogar, où il a rendez-vous dans 48 heures avec un certain Ahmed.

Pour l’instant, il dort. Il est 17 heures.


Réfugiés syriens dans le camp de Nizip-(C)REUTERS-Murad Sezer

Deuxième jour.

Skander joue au touriste à Gaziantep. Il a marché des kilomètres et des kilomètres, en commençant tôt ce matin, quand il faisait moins chaud. Il a déjà visité la Château et ses douze ou treize tours, situé sur une petite colline, une surélévation de deux ou trois dizaines de mètres. Le plus intéressant dans ce château dont on ne visite pas l’intérieur est l’hommage rendu aux habitants de la ville qui se sont battus en 1920 et 1921 contre les occupants français, une résistance qui dura onze mois et qui fit de très nombreuses victimes.

Ce fut ensuite un rapide passage au Bazar des Chaudronniers, en fait un souk spécialisé dans la fabrication et la vente des multiples objets de la vie quotidienne en cuivre martelé, repoussé; des tasses, des sous-tasses, des coupelles, des plateaux, des cafetières, des théières à long col, des services à thé complets, des plats à poisson, des pipes à eau, …

Après avoir rapidement mangé deux petits lahmacun, des petites pizzas ultrafines à la viande hachée, qu’il a achetés auprès d’un marchand des rues, le voici attablé au café Tahmis. Il n’est pas seul ; les habitants de Gaziantep y sont nombreux, les touristes également. C’est un très vieux café, grand comme un théâtre, au plafond de bois en berceau renversé. Une impression qui est renforcée par les vitraux qui surmontent la porte d’entrée et les deux fenêtres latérales. Skander a commandé un café réalisé sans café, mais avec des graines de pistache torréfiées; c’est la spécialité du Tahmis, une spécialité gratifiée de tous les bienfaits possibles et imaginables, en particulier pour le cœur, la circulation sanguine et … les cordes vocales. Sur la terrasse, certains fument le narguilé. L’odeur doucereuse, un peu écœurante, de pomme, de miel, de tabac sature l’air immobile. A l’entrée du café, un juke-box moderne diffuse une musique lancinante. Son écran vidéo précise qu’il s’agit de Gülümcan, une mélodie composée par Ahu Saglam.

Un couple proche de la trentaine, comme lui, déguste un café identique à la table voisine, l’accompagnant de pistaches grillées pour lui et de quelques baklavas dans une soucoupe pour elle. Ils parlent, entre eux, anglais et arabe. Skander ne parle que français et anglais. Il engage la discussion.

- C’est beau, ici…
- C’est la première fois que vous venez ?
- Oui, je suis arrivé hier par avion, mais je ne pense pas rester ici longtemps.
- Vous êtes venu pour faire du tourisme ? Nous, ce n’est pas le cas. Nous sommes Syriens et cela fait maintenant un peu plus de deux ans que nous vivons ici. Ce n’est pas facile.
- Vous êtes des réfugiés syriens ?
- Oui, tu vois ma fiancée, elle s’appelle Sirin. Et moi, c’est Raman. On était étudiants à Alep. Moi, je suis kurde. Il fallait qu’on parte.
- T’as quel âge ? Tu t’es battu à Alep ?
- Comment veux-tu que je me batte ? Avec qui ? Contre qui ? Je suis musulman de confession d’origine, mais je ne pratique pas. Je ne pratique plus, va savoir pourquoi ? Si je me bats, c’est contre les islamistes fous et contre l’armée de Bachar. Deux adversaires à la fois, ça fait beaucoup, tu trouves pas ? Et puis Sirin, elle est druze, tu vois la difficulté ?
- C’est facile pour passer de l’autre coté ?
- Qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ?
- Voir, je sais pas, moi. Ils sont nombreux les types comme toi, ici à Antep ?
- Oh oui, alors. Moi, en arabe, je dis Aintab. La Turquie nous accueille bien, mais maintenant, il y a un peu de tout. On peut plus rester là. Tu vois, nous on habite en ville parce qu’on est venus en fin 2013. Mais maintenant il y a des camps pour ceux qui arrivent ; c’est bien organisé. Y a des camps à Islahiye, à Karkamis, à Nizip. On te délivre un papier de réfugié. Avant, t’avais droit à de l’argent toutes les semaines, maintenant ils ont diminué l’attribution, y a trop de monde.
- C’est pour ça que toi et ta copine vous êtes en ville ?
- Moi, j’ai un boulot, c’est au noir, mais je gagne un peu pour vivre en faisant le service dans un restaurant, le soir. Faut pas que j’ai des problèmes. Mais toi, qu’est-ce que tu veux aller faire là-bas ?
- Voir, je te dis. C’est loin la première ville ?
- Non, Alep, c’est pas loin, en moins de deux heures, tu fais ça en voiture. Il suffit de trouver quelqu’un qui t’indique où passer et quelqu’un qui te reçoive de l’autre côté. Le problème c’est qu’il faut bien choisir ta tribu ! Et surtout la reconnaître au premier coup d’œil quand tu rencontreras des miliciens, sinon …
- Vous deux, qu’est-ce que vous voulez faire ? Vous allez rester ici ? Ou partir plus loin ? C’est pas un peu abandonner son pays ?
- J’ai plus de pays ! C’est sûr que je voudrais rentrer, mon pays c’est la Syrie, c’est là-bas. C’est ce que je veux. C’est rentrer dans mon pays. Mais tu crois que j’ai le choix ? Tu crois qu’avec Sirin, on a le choix ? On voulait étudier. Ici, on a fait des demandes d’aide pour s’inscrire à l’Université, mais on nous les a toutes rejetées.
- Alors, tu continues la route ?
- Oui, mais à pied. Je vais partir seul d’abord. Je vais aller à Izmir et je prendrai la mer pour rejoindre la Grèce. Une fois là-bas, mon objectif, c’est l’Allemagne. Et je ferai venir Sirin. Je peux pas partir avec elle, c’est trop dangereux. Il y a bien trop de gens qui sont morts en route.
- C’est cher pour payer un passeur ?
- Si je fais tout à pied, c’est 3000 dollars au moins depuis ici. Pour prendre un vrai bateau à Izmir et arriver en Italie par exemple, c’est le double. Faut payer un faux passeport. En avion, je te dis pas.
- Où tu trouves l’argent ?
- Je fais des économies. Sirin également. Et puis j’emprunte à tous ceux que je connais et qui peuvent m’aider. Je rembourserai quand je serai arrivé en Allemagne.
- T’as quelqu’un qui l’a déjà fait ?
- J’ai un ami, Nizar, il a 28 ans, il est au Luxembourg. Il est parti d’Alep et est passé en Jordanie, en Egypte, au Liban, en Turquie, en Grèce, en Macédoine, en Serbie, en Autriche, en Hongrie, en Allemagne et au Luxembourg. Quand il est arrivé en Turquie, ici, il a appris que sa mère avait été tuée dans un bombardement, alors il est retourné à Alep pour l’enterrer et il est revenu ici. Maintenant, il est serveur dans une brasserie au Luxembourg. Tu m’as toujours pas dit ce que tu veux aller faire en Syrie.
- Je veux aller combattre.
- Tu es fou ! Tu viens d’où ?
- De Lille, c’est au nord de la France.
- Et tu veux rejoindre qui ? L’Etat Islamique, ou Bachar, ou d’autres groupes rebelles comme Al-Nosra ou d’autres encore ? Tu es fou, qu’est-ce qui t’amène à faire ça ? Il y a cinquante groupes dans le pays, qui se battent chacun pour une cause différente, et les uns contre les autres.
- Je veux me battre parce que c’est la seule cause qui vaille quelque chose actuellement, qui peux faire changer la place des arabes dans le monde.
- T’es arabe, toi ?
- Je sais pas ce que je suis. Mon grand-père est venu en France, dans les années 50. Il s’était installé dans la banlieue parisienne. Il a fait venir ma grand-mère. Et mon père est né en France, en 1960. Il s’est marié en 1985 avec une cousine lointaine venue de sa Tunisie, de Gabès. Et moi, je suis né en 1989. J’ai 27 ans, ça fait 27 ans que je suis français. Mon nom, c’est Skander. Depuis l’époque de mon grand-père, ma famille vit en France et on nous dit encore qu’on est des Arabes ! Je sais même pas ce que c’est le pays de ma famille, je suis jamais allé en Tunisie !
- Mais t’es Français ? T’as une carte d’identité ou un passeport ?
- Bien sûr ! Je suis Français sur le papier, mais ça va pas plus loin. Dans mon quartier, là-bas à Lille, on est un sur deux à pas avoir de boulot. Et quand t’arrives à en avoir un, c’est un truc de misère pour quelques jours, et après on te vire parce que ta gueule elle plait pas.
- Alors, tu quittes ton pays, comme moi, et tu me le reproches. Tu vas aller rejoindre les islamistes, sais-tu seulement qu’ici, à Aintab, y en a qui ont défilé en voiture, avec leurs drapeaux noirs et les klaxons le 15 novembre pour fêter les attentats de Paris, ceux du Bataclan et des bistrots ? Moi, si je m’en vais, c’est pour sauver ce qui me reste de mon humanité.
- Je te reproche rien, faut pas croire. Et puis, c’est pas les islamistes que je veux rejoindre. C’est les chiites ! Pas le Hezbollah, mais les villages, les deux villages chiites qui sont au nord d’Alep. C’est pas pour Assad qui matraque son peuple. C’est pour une cause plus grande, celle de l’identité arabe.
- Les islamistes aussi, ils parlent de ça …l’identité …
- Je sais, ils invoquent la possession d’un territoire arabo-musulman. Moi, je veux parler d’une identité culturelle, du fait que les arabes peuvent décider eux-mêmes de leur avenir. Par exemple, c’est aux Syriens de régler le sort d’Assad, pas aux Européens ou aux Américains ! Pas plus aux Russes, d’ailleurs ! C’est ma lutte pour une forme d’humanité, à moi aussi.
- Tu vas pouvoir les rejoindre ? Pourquoi t’irais pas avec les Kurdes ?
- Parce que c’est pas leur but. Tu m’excuseras, mais ils se battent, bien, pour un territoire, leur territoire et leur identité. Mais leur cause, c’est pas l’identité arabe.
- Et tu passes comment et quand ?
- Demain, … j’ai un contact.
- Je peux que te souhaiter bonne chance. Tu sais, Sirin, elle est druze, elle peut te dire la même chose.

Skander se lève, paye sa consommation au bar avant de partir. Au passage, il jette un coup d’œil aux journaux froissés et mal repliés, Metropol et Guncel, qui traînent sur une table. Leur première page est couverte d’illustrations : match de foot, accident de la circulation et personnalités locales en train de tenir un discours ou de se faire prendre en photo. Gülümcan, cette mélodie triste, est encore diffusée dans le café.

Troisième jour.

Skander s’est levé tôt. Il a bien déjeuné et réglé son hôtel. Il a endossé son sac.

Cela fait plus d’une heure qu’il marche vers le nord de la ville.
La circulation est dense, cahotante, bruyante. La foule se presse et se bouscule sur les trottoirs, en direction du travail ou des achats à faire dans la matinée. La chaleur qui monte et la poussière font un mélange difficile à respirer. Son chemin croise une ligne de tramway, l’une des deux que possède la ville. Il a lu, avant de quitter la France, que les rames d’occasion venaient de Francfort et de Rouen, mais il n’est pas certain qu’elles soient toutes utilisées, par manque de compétence technique. Il passe au-dessus de la gare des trains.

Il doit rejoindre l’Otogar où Ahmed devrait l’attendre. Il ne le connait pas, sinon ce qu’on lui en a dit sur Internet, il y a quelques temps déjà. Ahmed est un passeur qui vit dans un petit village près de la frontière. Avant, il était trafiquant de cigarettes. Maintenant, il fait passer, dans un sens ou dans l’autre. Comme il est kurde, il y a des gens qu’il ne fera pas passer, en principe, mais il n’est pas très regardant. Skander ne connaît pas son tarif. Cela doit dépendre de celui qu’il fait passer et de ce qu’il lui raconte, un peu à la tête du client. De toute façon, il faut se montrer un peu généreux si on veut avoir des garanties sur ceux à qui on va être remis. On lui a parlé de 200 à 1000 dollars, ça fait large …

Le voyage a été long et silencieux. Il a passé la frontière au sud du petit village de Demirisik, se faufilant entre les oliviers, dans une terre sèche et caillouteuse, et en contournant les talus en demi-lunes, barcanes destinées à camoufler des soldats ou des chars.

Skander est en Syrie.