Printemps (des poètes)


7 mars 2016

D’une feuille mordorée qui pour ma reine deviendrait oiseau
Je n’ai gardé que les nervures brunes et boisées
Et comme sur un attrape-rêves mon poème s’y est déposé
Remontant à la source du chant léger comme un bateau

Loisir d’aimer mourir d’aimer comme une amante libérée
Tu me prends par la main et me guide entre vers et césures
Cicatrisant de mon cœur et de mon âme les lourdes blessures
M’emportant derrière le voile de tes cheveux dénoués

Quand le désir m’enflamme à regarder tes yeux qui aiment
Et que le balbutiement de tes lèvres évoque d’autres horizons
Se dissipe ma peine et s’élèvent de douces chansons
Qui bâtissent un autre monde là où le vent court après lui-même


Collages exquis


4 avril 2016

Comme chaque premier lundi du mois, dans la poussière et la sueur du gymnase, il soulevait les haltères à force de « han » et de souffles bruyants. Son ventre rebondi qui débordait du tee-shirt et se déployait sur le short ne lui donnait pas l’air le plus adapté pour lever de la fonte. Qu’importe. Il était seul et personne n’était là pour l’applaudir ou le siffler. Et l’état de ses muscles ne regardait que lui.
Entre deux levers de poids, des idées lui revenaient en vrac et notamment l’une d’elles. Hier au soir, avec sa petite amie, tous deux habillés mais dans le même lit, ils s’étaient disputés afin de savoir si leurs prochaines vacances devaient se passer au Canada, sur la rive ouest des chutes du Niagara, ou dans les Cinque Terre. La discussion avait rapidement tourné à l’absurde puisqu’ils s’étaient affrontés sur l’aspect des tomates : étaient-elles assez mures pour en faire une ratatouille avec les courgettes enrubannées qui attendaient sur le balcon depuis plus d’une semaine ?
Cette confrontation n’avait rien d’exceptionnel. Quelques jours auparavant, il s’agissait de savoir si l’insecte qui cognait régulièrement au plafond de la pièce était une guêpe (auquel cas il fallait l’écraser !) ou une abeille (auquel cas il faudrait la faire sortir de la chambre !). Seul le diamètre de l’abdomen de la bête aurait pu les départager. Mais comment mesurer la taille et le poids d’un hyménoptère ?
Sur le mur opposé de la pièce où ils dormaient, une œuvre récente d’un de leurs amis représentait une sorte de Joconde sans visage. Comme vous le savez probablement, la Joconde, la vraie, est célèbre pour son sourire incertain, énigmatique et mystérieux. Alors comment apprécier et comprendre le sourire d’une Joconde sans visage ? Et pourtant, chaque jour qui passait lui apportait quelque commentaire à propos de ce tableau muet et pas si inexpressif que cela.
C’est ainsi que les parfums crépusculaires et bénévoles qui inondaient leur appartement lui remontaient à la mémoire et lui rappelaient tantôt de grands oiseaux aux ailes déployées et aux pattes longilignes, qui venaient se cogner au lustre, tantôt les formules alambiquées des annonceurs publicitaires de sa radio favorite : « les prix les plus bas », « le blanc le plus blanc », « la satisfaction la plus intense », « les conditions préférentielles les plus exceptionnelles », …
La ceinture de force qui retenait son ventre tirait de plus en plus et lui causait douleur et inconfort. Malgré tout, il rajouta 1500 grammes à droite et 1500 grammes à gauche de son haltère et se reprit à deux fois pour la soulever au-dessus des épaules. Ceci fait, il la laissa retomber sur le parquet où elle enfonça quelques lattes et se coinça définitivement entre deux poutres maîtresses. Il en conclut que, pour un haltérophile, les idées vagabondes n’étaient pas les plus sûres.



L'Equilibre Bidon-(C)Stéphane Rozand-2012

Le songe du sculpteur


2 mai 2016

Avec plus ou moins de succès, j’ai tout dessiné, tout imaginé, .... Jusqu’à ce jour.
Quand j’étais plus jeune, je me plaisais à sculpter des corps, tout particulièrement ceux des femmes, m’attardant sur les formes et les courbes. J’aimais ces statues qui décorent désormais mon jardin.
Puis j’ai connu ma période des visages, portraits en relief cherchant à traduire des sentiments et des expressions: joie, colère, plénitude, face de sauvage, mère alanguie devant son enfant ou jeune fille en extase.
C’est alors que m’a gagné le goût de l’abstraction, ne serait-ce que parce que les créations antérieures ne m’apportaient pas de suffisante satisfaction. Tout mon travail restait incomplet, imparfait, au regard de mes sentiments envers les hommes ou la société. J’ai alors traversé de longues périodes sans rien créer, sans rien imaginer même. Dès mon réveil, soleil ou pas, je tournais en rond, cherchant une idée, attendant une étincelle.
L’écriture, le théâtre, le cinéma, la musique, me semblent être des arts de narration; ils racontent une histoire, tournent autour, lui donnent du corps et de la profondeur, un sens, une direction, quelque chose qui interpelle et suscite réactions et commentaires.
Tel ne me semble pas être le cas de la sculpture qui, comme la photographie, cherche à saisir un instant ou se veut totalement abstraite. Prenez “L’arbre à palabres”(1). J’aime cette forme douce, étirée, aussi accueillante qu’un hamac, mais sur laquelle il est bien difficile de s’asseoir à plusieurs (afin de palabrer), alors que la position couchée y paraît plus naturelle. Face à cette sculpture, pense-t-on à quelques échanges, tant sur la politique du village que sur l’éducation des enfants ? Non, la forme nous aspire, davantage encore avec sa boule de bois, et ne nous invite pas à la moindre réflexion philosophique.
Prenons encore, si vous le voulez bien, “L’Equilibre Bidon”(2). Voilà une œuvre esthétique dont le propos est élémentaire: la chute d’une pile de futs de 210 litres, barils de pétrole récupérés. Mais, honnêtement, en la regardant, vous y pensez, vous, au pétrole ? A son prix, ou trop haut, ou trop bas, un prix objet de tous les chantages et où personne ne se retrouve ?
Aujourd’hui, je rêve d’une œuvre totale, d’une ambition bien particulière. Comment représenter l’absence d’amour, l’absence de solidarité, l’absence de tout ce qui fait société . C’est facile, me direz-vous. Les Etats (ces jours-ci, l’Autriche à l’égard de l’Italie) font des œuvres en forme de murs, de palissades, de grillages, de miradors. Mais qu’y a t-il derrière un mur ? Rien de plus que devant le mur. Les mêmes frères et sœurs humains, mais pas toujours de la même couleur de peau, ni du même dieu, ni du même compte en banque.
Alors, c’est plutôt le vide que je veux représenter, l’inexistant, l’absence. Une grande sculpture du vide.
Mais comment représente-t-on le vide ? Comment le découper dans l’espace ? Comment le délimiter au sol ? Est-ce l’ombre, est-ce la lumière qui peut définir le vide ? L’ombre nous ferait un grand cube noir profond dans lequel on entrerait sans porte à franchir, mais où chacun cognerait son voisin, sa voisine, comme des handicapés physiques sans repères.
La lumière, celle d’un astre ou d’une feuille d’étoiles, dans le même cube, serait si éblouissante que l’on n’y verrait pas davantage son voisin.
Le vide n’est-il pas également le silence ? Comment placer une œuvre vide dans la nature, sur le chemin de Vatilieu ? Qui fera taire les merles, les rossignols et les grillons des soirs d’été ? Et la bise du vent, comment la réduire à l’inexistant ?
Est-il un artiste, un seul, qui ait réussi à sculpter le vide, le néant, le refus d’écouter et de comprendre ? Modestement, c’est cela que je veux faire, désormais.


1) Xavier RIJS - 2011
2) Stéphane ROZAND - 2012