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Tag - Cinéma

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lundi 6 décembre 2010

Kayro Jacobi, juste avant l'oubli

C’est un roman, “Kayro Jacobi, juste avant l’oubli“, écrit par Paula Jacques (Mercure de France, 2010). D’inspiration largement autobiographique parce que l’auteure est née en Egypte et qu’elle en a été chassée, enfant, avec ses parents. Elle est alors allée vivre, seule, en Israël quelques années avant de venir en Europe.

Cet essai relate l’histoire d’un réalisateur juif qui fait des films à succès, des films emplis de jeunes gens amoureux, de familles qui se déchirent, de puissants qui se trompent les uns les autres, bref le cinéma conquérant d’Hollywood sur Nil, celui dont j’ai pu parler ici . Ce créateur populaire se trouve confronté à la montée de l’islamisme, à la prise du pouvoir par les Frères Musulmans et Mohamed Naguib, enfin au renversement de celui-ci par Nasser et à la nationalisation du Canal de Suez. Les juifs doivent partir, les juifs sont accusés de conspirer contre le pays et de s’enrichir sur le dos du peuple. Un intellectuel minable, dogmatique et parvenu, transformé en fonctionnaire zélé, se fait de Kayro son ennemi numéro un. Et, qu’il le veuille ou non, l’”assassine” en quelque sorte, tant il le traque, le prive de ses biens et de ses oeuvres et le pousse à l’erreur (la banale erreur ou faute humaine) qui le précipitera dans le Nil avec sa voiture, où il mourra.

Ce beau roman, absolument pas nostalgique, mais triste devant le gâchis de l’histoire, nous interroge sur l’Egypte et son avenir, au travers d’un pan de son vécu.Une histoire qui se poursuit encore actuellement: les récentes élections législatives ont servi à repousser les Frères Musulmans, sans doute au prix de quelques années encore de stagnation pour le peuple.

Kayro Jacobi, juste avant l'oubli

Les juifs sont aujourd’hui totalement inexistant en Egypte, combien sont-ils ? Une dizaine ? Deux dizaines ? Des vieux accrochés à ce qu’ils considèrent comme leur terre puisque la première communauté juive en Egypte date de six siècles avant JC. Régulièrement des affrontements ont lieu au Caire, à Alexandrie, à Assouan ou à Minia avec une autre communauté; celle des Coptes qui, eux, peuvent prétendre être les vrais descendants des égyptiens du temps des pharaons. La crise économique aidant, les difficultés du pouvoir en place, la nécessité de “donner des gages” à des foules en colère, tout cela obligera-t’il, tôt ou tard, les Coptes à partir à leur tour ?

En ce siècle de difficultés économiques, écologiques, sociales, culturelles, le repli sur soi et la fermeture de sa porte sont devenus des valeurs sûres. Et rien ne sert de critiquer l’Egypte ou même la Suisse qui, comme prévu , a voté pour le renvoi des étrangers accusés d’un crime ou d’une tromperie à l’égard des services sociaux, sorte de double peine contraire aux conventions européennes. Comme le reste de l’Europe, la Suisse devient xénophobe.

Les écologistes radicaux de chez nous, ceux qui se sont réunis à Cancon par exemple, ne sont pas plus ouverts, eux qui “récusent (dans un même sac) les migrants à la recherche d’emploi ou les touristes à la recherche de sensations, car le droit de se déplacer selon son désir individuel empiète sur les capacités de la Biosphère“. A Cancon, ils se sont réunis pour protester contre les lignes ferroviaires à grande vitesse et pour faire des ateliers de gastronomie régionale.

samedi 21 novembre 2009

Les cochons et les déchets en Egypte

En avril, l’Egypte a fait abattre tous les cochons du pays. 300000; c’est le nombre d’animaux qui ont été tués, alors que se déclenchait l’épidémie mondiale de grippe A (H1N1). Et pas toujours de façon “humaine”, comme l’ont montré certaines vidéos. L’objectif absurde de cette décision était d’empêcher le développement de la maladie, alors que le cochon n’est pour rien dans sa transmission.

Les effets de cette décision sont inattendus et amènent l’Egypte à s’interroger et à se demander si elle a eu raison.

Ce n’est pas la douleur de la minorité copte agressée dans ses pratiques alimentaires et ses traditions culturelles qui est à l’origine de cette interrogation.

Ce n’est pas non plus la forte réprobation internationale, qui en est restée à des déclarations de principe sur l’inutilité d’une telle décision.

C’est un peu le fait que malgré toutes ces “précautions”, la grippe A est bel et bien entrée en Egypte et qu’elle y a déjà fait des victimes. C’était pourtant prévisible.

C’est surtout le fait d’une incroyable situation sanitaire caractérisée par des amoncellements d’ordures en plein centre ville du Caire et de nombre de grandes villes. Les déchets s’entassent, pourrissent, dégagent d’insupportables odeurs. Dans la quasi totalité des zones urbaines égyptiennes (sauf Alexandrie), les services de collecte et de traitement des ordures sont presque inexistants. Mais, au Caire, les cochons élevés par les chrétiens égyptiens (coptes) avaient pour mission de se nourrir et d’engraisser en mangeant la partie fermentescible des ordures ménagères: déchets verts, déchets de cuisine, reliefs des restaurants, déchets des marchés publics, … Cette partie fermentescible représente 50 à 60 % des déchets en volume.

Les cochons ne mangent plus rien et dans le quartier de Muqqatam, les zabbaleen (récupérateurs et trieurs de déchets), pratiquement tous coptes, ne parviennent plus à trier les déchets. La partie fermentescible pourrit dans leur quartier et les empêche de récupérer de façon efficace les autres parties recyclables: plastique, papier, carton, métal, …

Les cochons n’engraissent plus et les familles des zabbaleen n’ont plus ni ce bénéfice alimentaire, ni cette source de revenus. Cela n’est plus.

Bien sûr, d’aucuns disent que puisque l’état les a mis dans cette “merde“, au sens propre (!) du terme, c’est à lui de les en sortir. Mais c’est mal connaître l’homogénéité, la réactivité et la volonté de cette communauté qui, d’ores et déjà, se tourne vers les producteurs de déchets, les familles, les citadins, les ménages, pour les inciter à faire le tri de leurs déchets à la source. Cela permettra aux zabbaleen d’orienter plus rapidement les diverses catégories de déchets vers les circuits de recyclage adéquat, notamment les fermentescibles vers la fabrication de compost.

La partie n’est pas gagnée, loin de là, mais d’une énorme faute politique naîtra peut-être une évolution originale en matière d’assainissement des villes des pays en voie de développement, une alternative viable à la mise en place de prestataires étrangers.

Pour en savoir davantage sur les zabbaleen, voici les références de deux films, ni l’un ni l’autre diffusés en Europe (sauf erreur) et de leurs sites respectifs: “Garbage Dreams ” (photos sur Flickr), remarqué par Al Gore et “Marina of the Zabbaleen“.

Marina of the zabbaleen

Rue de Mokattam (c)Garbage Dreams

samedi 11 avril 2009

Censurer tue ...

Tel est pris qui croyait prendre ! Dans la toute dernière livraison du Monde 2, Pierre Assouline dénonce le “crime contre l’esprit”, le “méchant gag” dont Jacques Tati est la victime. Dans le cadre de la promotion d’une expo organisée par la Cinémathèque Française et alors que n’existe aucune jurisprudence, la SNCF et la RATP ont cru bon de pratiquer une forme absurde du principe de précaution et de supprimer, sur les visuels, la pipe qui accompagne éternellement Jacques Tati.

Mais, pas de chance, le même numéro du Monde 2 est accompagné, pour ceux qui le veulent, du fascicule 6 du “Monde du Jazz”, consacré à Django Reinhardt. Le dessin représentant Django, qui illustre ce double CD, a été censuré de la cigarette qui faisait partie du dessin original !!

Censurer tue, … mais apparemment on n’en meurt pas.

Playtime-Jacques Tati

Jacques Tati, son parapluie et … sa pipe.

Django Reinhardt-Dessin Bruno Vacaro

Dessin original de Bruno Vacaro

dimanche 26 août 2007

Alexandrie - Un cinéma coquin

Le patron est assis derrière son comptoir où habituellement il recompte avec attention les liasses de billets que lui laissent les clients. Le chef de rang est debout, calé contre le comptoir. Deux des serveurs sont trois pas en arrière, appuyés sur l’un des piliers de la grande salle de restaurant. Enfin, le plus jeune, celui qui fait les courses, va chercher le café et nettoie les tables, est au fond de la salle. Tous ont les yeux rivés sur la télévision. Une compétition de natation vient de s’achever, sorte de course relais entre des équipes de garçons et des équipes de filles, les premiers donnant le signal du plongeon aux secondes en touchant la borne plongeoir sur laquelle elles attendent. L’une des nageuses, vêtue d’une jupe volantée à mi-cuisse, et d’un chemisier au décolleté profond s’éloigne en devisant gaiement avec un beau jeune homme. A peu de distance, une autre jeune fille rumine sa jalousie. Images de paradis. Images de film d’amour.

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Tous les jours, c’est la même chose et pour obtenir mon addition, j’attends que l’un ou l’autre des serveurs veuille bien détourner un instant son attention du téléviseur. Il faut attendre longtemps. C’est la première chaîne. Enfin, sur mon décodeur, c’est le nom qu’elle porte. Sur l’écran, elle est symbolisée par un petit palmier stylisé, de couleur jaune, incrusté en permanence dans le coin supérieur gauche. Je ne connais pas ses programmes, je n’ai jamais cherché à la regarder tout au long d’une journée. Comme beaucoup d’autres chaînes du Proche-Orient, elle interrompt ses programmes pour diffuser les prières coraniques. Entre midi et quatorze heures trente, avec une autre rupture due au journal des actualités, cette chaîne diffuse deux à trois fois par semaine un petit bijou d’anachronisme, une petite enclave non conventionnelle dans le territoire balisé des comportements, des codes sociaux, des façons de s’habiller, des manières de vivre. Il s’agit la plupart du temps de films en noir et blanc que je situe dans les années cinquante à soixante. Des histoires romanesques ou l’espionnage, la jalousie, la tromperie, la séduction et l’amour occupent toute la place. Les voitures sont bien souvent de grosses et larges américaines dont il reste d’ailleurs de rares exemplaires à Alexandrie. La mer, la corniche, les plus anciens restaurants de la ville servent de décor à des histoires qui se déroulent au soleil. Les décors en carton pâte des pyramides ou d’autres temples pharaoniques abritent également leur part d’intrigues. La réalisation a recours aux techniques classiques des décors déroulés derrière les vitres d’une voiture ou d’un train, lors de chaque scène de mouvement ou de déplacement: économie de moyens sans doute plus que manque de savoir-faire. Les hommes n’y ont pas toujours le beau rôle, soit gangsters, soit séducteurs, soit faibles et manipulés par les femmes. Pour le décor, les fonctionnaires nombreux sont affublés du tarbouche. Quant aux femmes, quant aux femmes, … d’abord, elles n’ont ni voile, ni foulard. Elles sont coiffées à la Brigitte Bardot et portent des jupes à peine au genou, quant elles portent des jupes. Les réalisateurs débordent d’imagination et de prétextes pour présenter les héroïnes sous des aspects séduisants: groupe de femmes s’entraînant à la piscine et donc en maillot de bain une pièce, cours collectifs de danse rassemblant une troupe de jeunes femmes en body, scène de thé ou de café au bord d’une piscine privée où l’on retrouve une jolie nageuse, fréquentes soirées au restaurant ou au concert afin de voir et d’écouter une accorte danseuse du ventre tournoyant et ondulant dans ses voiles qui s’enroulent aux jambes, salle de bal où des couples dansent de langoureux slows, étreintes typiques de la mise en scène hollywoodienne. Et quand ces femmes ne sont pas en situation de loisir pour le sport, le thé ou la danse; c’est qu’elles sont au lit. En tout bien tout honneur, mais cela autorise toutefois des positions aguichantes de femme assise sur le bord du lit, les pieds sous les fesses, ou des levers et des couchers en déshabillé. Le lit est également un pivot dramatique car il permet toutes les réflexions et décisions (la nuit porte conseil), ainsi que les épanchements de larmes; colère, tristesse, passion enamourée, … Il arrive que la situation relève du fantasme pur et simple, celui de l’Egyptien d’aujourd’hui comme celui de tout homme. Est-ce là une thérapie?

Kat Bay

Cette histoire par exemple d’une jeune fille de belle et bonne origine, qui rencontre dans le désert un bédouin, un chef bédouin, et qui, bien sûr, en tombe amoureuse à l’issue de courses et de poursuites dans les rochers, les anfractuosités et bientôt les grottes où ils se retrouvent tous deux dans le noir, .. dans la grotte et dans le film !

Autre scène; cela se passe dans un usine avec des superstructures en bois, des escaliers, des tours… Il y a une poursuite entre deux camps avec coups de feu et bagarres. Une fille en jupe courte au dessus du genou fait partie d’un des camps. Elle ne reçoit jamais ni coups ni balles perdues, mais hurle chaque fois qu’elle aperçoit un adversaire au bout des corridors. Lorsque la bagarre finale se déroule, elle bascule d’une balustrade et tombe dans le vide. Son partenaire se précipite et descend les escaliers pour la récupérer, mais ne la trouve pas. Elle appelle. Elle est tombé dans les balles de coton d’un camion rangé là. Il s’approche du camion. Elle se laisse alors glisser sur les balles afin atterrir dans ses bras. Comment croyez-vous que soit sa jupe à l’atterrissage? Remontée sur ses fesses, mais le plan est coupé juste à cet instant précis.

Ou cette autre anecdote encore, dans un film un peu policier. Une jeune femme est agressée au revolver alors qu’elle sort de sa voiture. Inanimée devant la portière de celle-ci, elle gît sur le sol. Trois hommes embarrassés décident de la prendre, un peu comme un paquet, et de l’emmener vers un restaurant de plage. Ils la déposent sur une banquette de l’arrière salle de ce restaurant, et se reculent alors qu’elle est toujours évanouie. Comme trois collégiens, les voici gloussant et rougissant (mais le film est en noir et blanc) devant la jupe remontée de la jeune femme qui laisse voir la naissance de ses cuisses. C’est au tour du spectateur de se demander si elle est vraiment encore évanouie …

Enfin, cette dernière histoire, vrai chef-d’œuvre du cinéma érotique égyptien! La scène se passe dans un garage, atelier de mécanique. Madame descend des étages où doivent se situer ses appartements, vêtue comme pour aller à un gala: décolleté profond, robe ample et évasée au genou, splendides chaussures à talon haut d’un blanc immaculé. Parvenue dans l’atelier, elle appelle deux fois son mari. Il sort de sous une voiture en révision, couché sur l’un de ces chariots à ras de sol qu’utilisent les mécaniciens pour inspecter le châssis des véhicules. Debout devant Madame, celle-ci rajuste son col de chemise. On saisit l’incongruité de cette scène où Madame corrige la tenue de son mari habillé d’un bleu de mécano. Mais pendant que s’opère cet échange, la tête noire et pleine de cambouis de l’assistant mécanicien, lui aussi allongé sur un chariot bas, sort doucement de sous le véhicule et vient s’arrêter entre les chaussures blanches de madame, chaussures surmontées d’une paire de jambes galbées à merveille. Le chef mécanicien congédie alors son épouse avec l’air de lui dire que ce n’est pas sa place ici. Elle s’en retourne. Il donne alors un coup de pied dans le chariot de son assistant ce qui le fait disparaître promptement sous la voiture.

Ceci a réellement existé. Les plus anciens sont là pour le confirmer, les jeunes en ont entendu parler et n’imaginent pas à quoi pouvait ressembler la société civile de cette époque. Ces films sont le témoignage d’une temps révolu. On dira peut-être que c’était la bourgeoisie qui vivait comme ceci … Peut-être, peut-être pas …, il n’empêche que ces films étaient tournés et qu’ils s’inscrivaient dans un contexte de relations entre les sexes qui n’existe plus. Tout au plus ont-ils valeur de témoignage historique et servent-ils de support aux rêveries éternelles des hommes.

dimanche 19 août 2007

Alexandrie - Hommes et femmes

Inès Al-Dégheidi a peut-être voulu réaliser un film dérangeant en présentant les amours hors mariage de Gamila et Raouf. Elle a surtout réalisé un film complaisant. “Mozakérate morahéqa”, le journal d’une adolescente, aborde pourtant un sujet tabou en Egypte, celui des relations sexuelles hors mariage, et non “avant le mariage”, comme le dit pudiquement Al Ahram. Le film, après une introduction romanesque et métaphorique autour de Cléopâtre et d’Antoine, entre dans la réalité et dans son vrai sujet; vivre l’amour et la sexualité en couple, sans que la famille et la société aient quoi que ce soit à en dire. Dans un scénario qui dénonce tout à trac les mariages forcés, les cliniques d’avortement et celles (les mêmes) où les jeunes filles se font recoudre l’hymen, ainsi que l’affichage des preuves de la virginité au lendemain des noces, il était acquis d’avance qu’aucune famille, bourgeoise s’il en est, ne saurait accepter qu’une jeune fille aime un garçon, ait des relations avec lui, et ait un enfant de lui, en dehors du mariage et de l’onction familiale et sociale. Mais là où l’histoire, romanesque à souhait et propre à émouvoir les grands sentimentaux que sont les Egyptiens, aurait pu suffire, il a fallu à la réalisatrice rajouter des scènes de boîte de nuit au Caire, dans lesquelles il est fort improbable qu’une adolescente s’y retrouve en toute innocence. Egalement, il lui a fallu symboliser la pression de la société alentour, la jalousie de celle-ci devant un amour originel, par un couple diabolique; Nancy et Hayssam, lui petit mec violeur et violent et elle parfaite mère maquerelle, prête à livrer son “amie” Gamila aux bons soins de son souteneur. Trop, c’est trop et l’humour des scènes où Raouf triomphe par ses poings de Hayssam, à grand renfort de bande son, n’est pas suffisant pour racheter cette erreur de scénario. Si l’on ajoute à ce bilan que les familles dans lesquelles évoluent nos héros ne sont pas des familles du tout-venant (appartements, villas de luxe, déplacements en avion, Mercédès de rigueur, etc…), il est difficile de donner à ce film un brevet de représentativité des problèmes et questions que se pose la jeunesse égyptienne.

Beaucoup plus forte, beaucoup plus incisive, cette scène à laquelle j’ai assisté devant l’un des Mc Donald d’Alexandrie, rue Safia Zarhloul, où une mère voilée attend sa fille à la sortie du fast-food et lui assène deux gifles en pleine rue, en hurlant, sans doute parce qu’elle est en compagnie d’un garçon, lequel ne sait réellement pas où se mettre et comment se comporter.

Rue marchande

Le café où je me rends après le film est plein. Une clientèle très mélangée, des familles avec des enfants petits puisque les poussettes attendent auprès des tables, des jeunes très nombreux, garçons d’un coté, filles de l’autre, des couples, de rares célibataires mâles d’un âge respectable, une vraie coupe verticale de la société, d’autant plus que pour une fois il y a beaucoup de femmes dans ce café. Il ne s’agit pas d’un café pour hommes, où ils viennent boire le thé et fumer pour laisser le temps passer. Non, un vrai lieu de vie. A chaque table, un ou deux narguilés. Une épaisse couche de fumée occupe la partie supérieure de la salle, à hauteur des yeux et jusqu’au plafond, mais l’odeur du tabac est agréable. Sur une estrade trois musiciens, l’un avec un djembé de terre, l’autre un tambourin; ils accompagnent un joueur d’oud qui chante inlassablement et avec une belle énergie. Les chansons se suivent l’une derrière l’autre sans aucune pause, chansons courtes, chansons plus longues, morceaux vifs, pièces plus posées. Est-il un pays où la musique est aussi riche de ruptures et de changements de rythmes? Une chanson, que tout ou partie de l’assistance reprend en chœur, peut commencer sur un rythme lent puis, après dix ou vingt mesures, s’endiabler subitement pour prendre le rythme propre aux chants arabes. Et puis s’interrompre brutalement pour une pause de quelques mesures avant que le djembé et le tambourin reprennent leur martèlement suivi par des dizaines de mains qui frappent la mesure. Aux tables, les participants, ceux qui ne tapent pas dans leurs mains, agitent les bras en cadence au-dessus des têtes ou ondulent sur leurs sièges. Une jeune fille se lève, presque blonde, la taille fine, le corps souple vêtu d’une longue robe brune et d’un corsage rouge. Elle danse devant son fauteuil puis s’approche de la scène et danse, et danse, les hanches se décrochent alternativement, le ventre se plie d’avant en arrière, les bras montent et descendent au-dessus d’une splendide chevelure que les mouvements font balancer de part et d’autre de la tête. Elle plie sur ses genoux jusqu’à danser au ras du sol et se relève, ondoyante flamme. Le public de la salle, subjugué, frappe en cadence dans les mains. Alors que la chanson s’achève, elle regagne sa place sous les applaudissements. C’est alors qu’un couple de jeunes mariés s’offre à son tour devant la scène. Lui, d’abord. Bon danseur, il accompagne une chanson de l’orchestre par des déhanchements savants. Sa jeune épousée, timide, le rejoint. Sait-elle danser? Ils dansent tous deux, elle entoure son cou de ses bras, il entoure sa taille, et se contentent de marquer le rythme par des balancements conjoints. Et voilà qu’il saisit son épouse à bras le corps et l’élève au-dessus de sa tête, tout en virevoltant sur place. Elle est radieuse. Le public applaudit à tout rompre. Après deux ou trois élévations de ce genre, ils regagnent leur place pour être remplacés par des garçons. D’abord un, puis deux, puis trois, cinq, qui dansent sans se regarder. La danse n’est pas destinée à l’un ou l’autre d’entre eux, mais bien aux jeunes filles présentes, dont celle qui a si bien dansé tout à l’heure. Se déroule alors une extraordinaire scène de séduction. C’est à celui qui saura ajouter les plus belles fioritures, les pas les plus risqués à sa danse, celui qui saura le mieux jouer de ses bras et de ses mains, celui qui saura se cambrer le plus possible ou se plier sur les genoux pour onduler au niveau du sol. La tension monte, le chanteur et son orchestre font s’étirer le plaisir et la chanson passe par des hauts et des bas avant de reprendre avec plus de rythme et de frénésie encore. Certains de ces garçons tenteront bien de convaincre la belle danseuse blonde et rouge de reprendre la piste, mais il n’y aura rien à faire, seule une de ses amies se risquera à quelques pas et quelques ondulations du ventre, mais la conviction, la souplesse et l’expérience n’y sont pas.

Rue de France

Deux heures auront passé dans cette ambiance de fête et de plaisir, café turc (”mazbout”) et chicha. Enfin, des signes de relations entre les hommes et les femmes de ce pays, qui semblent vivre comme deux communautés qui se juxtaposent publiquement sans jamais cohabiter. Les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes. Toute tendresse, toute marque d’amitié, toute effusion sensuelle, si discrète soit-elle, semble quotidiennement exclue entre ces deux communautés qui se croisent, se frôlent, sans jamais se rencontrer. Alors les hommes se tiennent par la main, s’embrassent à tout propos et hors propos, s’interpellent “mon amour”, abibi. Et les femmes ont un comportement identique. La séduction, si éclatante ce soir dans ce café, est habituellement bannie. Dieu sait pourtant combien j’aspire à cette séduction, portail d’ouverture à la tendresse. Et Allah ? Qu’en sait-il ?