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Tag - Droits de l homme

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vendredi 23 décembre 2011

Egypte: la violence faite aux femmes

Question: Dans une manif, en France, si une fille se fait vigoureusement malmener, aurons-nous le lendemain une nouvelle manifestation pour protester contre le traitement qui lui est infligé au motif qu'elle est une femme ?

C'est ce qui vient de se passer en Egypte. Au cours d'une nouvelle (et quotidienne) manifestation demandant le départ de l'armée, une femme voilée a été violemment molestée. Sa tunique s'étant ouverte lors de sa chute au sol, on peut voir son soutien-gorge et son ventre. La vidéo permet de voir que les policiers qui la malmènent alternent les coups (de pied) et les tentatives infructueuses pour rabattre son vêtement et cacher ce qui ne peut être montré. Il n'est pas possible d'affirmer qu'il y a volonté délibérée de la dénuder, par contre il est certain que la violence exercée par la police n'est en rien atténuée par le fait que c'est une femme qui est à terre.

Femme passée à tabac en Egypte (C)Reuters

Il n'y a rien d’étonnant à cette attitude dont nous avons déjà parlé. La violence sexuelle (physique et morale) faite aux femmes est omniprésente dans la société égyptienne et il est une "évidence" que les forces de police et de l'armée pratiquent couramment cette violence sans qu'il soit besoin de la "codifier", ni d'y "inciter" les hommes.

Alors, manifester ? D'aucuns diront (et ils le disent déjà !) que cet évènement permettra à la contestation de rebondir, alors même que les manifestations à répétition s’essoufflent, tandis que les électeurs votent pour les Frères Musulmans et/ou les salafistes.

Soulignons cependant quelques contradictions d'importance. Peut-on manifester en déclarant que les femmes sont une "ligne rouge" (khat ahmar) et qu'elles ne peuvent être battues, ce qui est, à contrario, reconnaître que les hommes, eux, peuvent être battus ?!
Ou, en d'autres termes, peut-on exprimer des revendications sur le droit des femmes alors que les droits de l'homme ne sont pas respectés ?!
Voici 48 heures, la télé nous montrait le frère de la victime déclarant que celle-ci "avait honte" et vivait "cachée chez elle". Il faut toujours se méfier des frères et savoir que dans ces cas-là, ils expriment avant tout leurs sentiments (voire ressentiments) à eux. Quoi qu'il en soit, cet évènement nous ramène encore une fois aux révolutions fondamentales que devront bien affronter les démocrates arabes: la laïcité, c'est à dire la séparation du religieux et du civil, et, dans le cas présent, la place de la femme dans la société, égale de l'homme et non derrière une "ligne rouge" !

Le divorce entre les manifestants et les électeurs fait l'objet des analyses du journal Al Ahram. Celui-ci énonçait la semaine dernière que "les libéraux perdent beaucoup de temps à faire des manifestations plutôt que de se faire des réseaux. Renverser Moubarak ne garantit aucune légitimité électorale et ça n'a rien à voir avec gagner des élections". Cette semaine, le même magazine parle de l'échec des libéraux et de la victoire d'Al Nour, le parti des salafistes.

vendredi 25 novembre 2011

De retour du cœur de l'Afrique

C'est au cœur de l'Afrique, parce que c'est au Tchad et que le Tchad est au centre de ce continent. C'est au cœur de l'Afrique parce que c'est au centre du Tchad, dans la province du Guéra, dans la ville de Mongo. Et c'est au cœur de l'Afrique parce que nous vivons ici la vie africaine dans son sens le plus traditionnel du terme.

Depuis N'Djamena, il nous faut parcourir plusieurs centaines de kilomètres, tout d'abord d'une bonne route à deux voies (et à péage !), ensuite d'une piste rouge. Cette piste est en voie de transformation pour devenir une route goudronnée et rejoindre l'est du pays. Une partie du marché a été allouée à la Société Egyptienne Arab Contractors, l'autre partie est concédée aux Chinois. Lesquels chinois sont également présents dans l'exploitation d'une grande raffinerie aux portes de la capitale.

Tchad-Troupeaux sur la piste-(C)JB

Ce long trajet se parcourt dans une immense plaine d'altitude comprise entre 300 et 450 mètres. Il faut atteindre Ngoura pour découvrir les premiers reliefs sous forme d'immenses tas de roches dorées, énormes et pansues, un peu comme si un titan avait ramassé tous les cailloux de la plaine pour en faire des tas et permettre l'agriculture. En fait d'agriculture, elle est rare, parfois des champs de sorgho, mais l'élevage s'y montre intensif. La plaine est parcourue quotidiennement par des milliers et des milliers de têtes de bétail, des bœufs, des zébus, des troupeaux de veaux, des moutons, des chèvres, des chameaux ... Tout ce peuple, guidé par quelques hommes parfois à cheval, traverse le pays et se dirige vers la capitale et vers le Nigeria, commerce de la viande oblige. Lorsque se présente un marigot, une mare d'eau subsistant après la saison des pluies, les animaux se regroupent pour s'abreuver. La végétation est celle d'une savane avec des arbustes courts, épineux ou gras. Abtouyour est un spectaculaire piton rocheux, lisse comme le plat de la main et, paraît-il, impossible à escalader. Une source y naitrait au sommet occupé par des oiseaux de proie et recouvert de fiente blanche discernable d'en bas. Ce rocher a un caractère sacré dans la région.

Tchad-Abtouyour-(C)JB

Les villages sont nombreux, parfois au bord de la piste, parfois un peu à l'écart. A quelques kilomètres de Bokoro, il en est un très beau, parfaitement circulaire, constitué de cases totalement végétales, murs et toits. Parfois, sur le bord de la route, des hommes coupent de longues tiges de graminées séchées qu'ils utiliseront pour la réfection de leur toit. Sur cette même route, quelques très jeunes filles tendent une banderole en travers, faite de foulards colorés mis bout à bout. Elles cherchent à arrêter les automobiles pour solliciter un peu d'argent à l'occasion du mariage de l'ainée qui doit avoir 15 ou 16 ans.

Enfin, Mongo, la dixième ville du pays, environ 30000 habitants. Nous y arrivons de nuit, la ville est plongée dans l'obscurité, seuls de rares lampadaires éclairent les abords de bâtiments publics, l'hôpital, la gendarmerie, ... Mongo dispose d'un lycée et d'un établissement universitaire, un Institut Polytechnique, depuis une dizaine d'années. Un nouveau marché attend son inauguration, le recours aux panneaux photovoltaïques pour l’éclairage est généreux. L'hôpital, quant à lui, respire la misère et la pauvreté. Les lits, en nombre insuffisant, sont obsolètes et rouillés, le laboratoire n'a plus d'appareil automatique pour faire de l'hématologie, les incinérateurs à déchets ne sont plus opérationnels. A la gendarmerie elle-même les choses ne sont pas mieux, de nombreux véhicules 4 X 4 attendent des réparations improbables en étant posés sur des caisses ou des cailloux de façon à ne pas laisser cuire les pneus au soleil.

Tchad-Mongo-Nouveau marché-(C)JB

Mongo vit du commerce, Mongo vit de l'artisanat (pas celui des touristes !), Mongo vit de l'élevage. En ce moment Mongo récolte son mil et le bat de façon traditionnelle. C'est également le temps de l'arrachage des cacahuètes dont les ruminants mangent les fanes avec plaisir. Mongo n'a pratiquement pas d'électricité, sauf appel aux groupes électrogènes. L'essence et le gasoil s'y vendent à la bouteille ou au jerrycan sur le bord de la route, tout simplement parce qu'aucune source d'électricité ne peut alimenter des pompes. Le coût de la vie est élevé à Mongo, car les ONG y sont nombreuses, entre autres le PAM. Et actuellement la Croix-Rouge ...

Le choléra rode autour de Mongo, de Bitkine et des villages avoisinants, comme il rode dans tout le Tchad, au Mali, au Cameroun, au Nigéria, au Niger ou ailleurs en Afrique Centrale et de l'Ouest. L'épidémie, au Tchad, marque le pas en ce moment, mais un rien peut la réveiller. Le choléra est une maladie de la pauvreté, une maladie due à l'absence d'eau propre et comestible, une maladie due à l'absence de latrines et de traitement des eaux usées, une maladie due à l'absence d'hygiène. Et c'est pour établir un Centre de Traitement du Choléra que la Croix-Rouge Tchadienne, la Croix-Rouge Française, la Croix-Rouge Canadienne se sont installées à Mongo. Cette maladie, et surtout les causes de son développement, résument mieux que n'importe quel discours le retard incommensurable de l'Afrique par rapport au reste du monde. Si le discours au droit à l'eau à un sens, celui de la gratuité de l'eau que l'on entend parfois n'en a aucun. Voici un petit village, Sarah Arab, et son puits de fabrication belge installé depuis quelques temps déjà. Il distribue une eau assez claire, mais qui contrôle régulièrement la qualité de cette eau ? Et qui finance ce contrôle ? Le débit de ce puits paraît hésitant, il se peut que des clapets ou des joints aient perdu leur étanchéité. Qui assurera la révision de cette pompe ? Et qui le financera ? Apporter de l’eau à un village, c'est une énorme responsabilité. Cela s'accompagne toujours de l'incitation à ne plus utiliser l'eau du marigot voisin. Encore faut-il pouvoir garantir la potabilité de l'eau que l'on préconise. Il n'est pas interdit de considérer que l'eau peut être gratuite, comme un don du ciel, mais il n'est pas possible d'envisager la gratuité du service de l'eau.
Le choléra s'attrape et se transmet de façon dramatiquement banale. Ici, c'est une mare qui est contaminée, et pourtant, seul point d'eau, longtemps les femmes y ont poursuivi leurs prélèvements pour la cuisine ou sont venues y laver leur linge, à coté des animaux qui s'hydrataient. Ici, c'est un homme qui en est décédé. La famille s'est retrouvée pour le lavage rituel de son corps avant inhumation et a été contaminée. Là, c'est une femme qui est morte; les voisines sont venues pour présenter leurs condoléances et se lamenter. Elles sont reparties contaminées.

Tchad-Sarah Arab-Femme au puits-(C)JB

C'est le même chauffeur qui a fait le trajet aller et le trajet retour et cela a permis quelques échanges. "Hadj", puisqu'il a fait le pèlerinage de La Mecque, il raconte avoir épousé sa seconde femme alors qu'elle n'avait pas quatorze ans. Elle lui a donné neuf enfants, dont trois sont décédés en bas âge. Rien ne prouve que les six autres atteindront l'âge adulte. Le taux de natalité est de 41 pour mille (13 pour mille en France), mais le taux de mortalité est de 16 pour mille (9 pour mille en France). L'espérance de vie, au Tchad, ne dépasse pas cinquante ans. Alors, il faut bien faire des enfants pour assurer sa descendance et entourer les anciens quand ils ne pourront plus travailler

Comme ceux qui affirment froidement que l'électricité en Afrique n'est pas un droit, il en est qui rêvent d'une décroissance en Occident et d'un maintien de l'Afrique dans son état actuel. Elle serait le symbole d'une vie simple, frugale, économe en énergie, faite de partage et de solidarité ... Actuellement, ce que l'on découvre est bien davantage le symbole du sous-développement, de la misère, de la pauvreté, de la maladie, de la souffrance, de la vie écourtée ...

Pour en savoir davantage: - la page de la Croix-Rouge à Mongo, - la page du Tchad au Ministère des Affaires Etrangères (pas à jour !). - le blog d'une coopérante qui a vécu deux ans à Bitkine.

mercredi 9 novembre 2011

La faim dans le monde, le gourou et le G20

Cette image, trouvée quelque part sur le net et publiée sur la page d'un ami d'ami, interroge quant à l'état de notre monde.

1 person dies (DR)

A priori, la cause est bonne. Mais est-ce vraiment le cas ?
On peut discuter indéfiniment sur les chiffres: 850 millions, 950 millions, 1 milliard, plus d'un milliard, ... cela ne change pas grand chose au fait qu'un humain sur sept, ou presque, ne mange pas à sa faim aujourd'hui. A de rares exceptions près (situation de guerre, maladie épidémique ou catastrophe naturelle), ce n'est pas l'insuffisance de nourriture produite par les pays concernés qui est en cause, mais d'une part la destination autre que locale des productions et, d'autre part, l'inexistence de moyens de transport adéquats pour alimenter des zones éloignées. La destination autre concerne des productions alimentaires destinées à l'exportation et non à la satisfaction des besoins locaux. En "échange" seront importées, souvent à prix élevé, des nourritures de base qui ne seront pas correctement distribués par suite de déficiences structurelles du pays.

Alors, sensibiliser au problème de la faim dans le monde en évoquant l'émotion soulevée par la mort d'un gourou, est-ce vraiment une bonne idée ? Cet homme n'a jamais rien inventé, jamais. Son "génie" (si génie il y a) a été de savoir attraper au vol les tendances de fond d'une société de loisir et de consommation et de satisfaire celles-ci au travers d'un habillage, d'un design, approprié. Tout au long de sa fulgurante carrière, il aura jalousement veillé, par son système propriétaire et ses tarifs élevés, à ne satisfaire que le haut du panier de sa cible jeune et pourtant friquée. Il est le symbole même de la société occidentale qui, telle un eldorado, fait rêver les jeunesses du reste du monde.
Comme il est probable que les adorateurs de ce gourou ne seront probablement pas les plus aptes à comprendre les questions de la faim dans le monde, sinon en cliquant sur quelque site dit "humanitaire" (dont il reste encore à vérifier l'honnêteté) afin de lâcher un euro pour se donner bonne conscience, il est plausible de considérer que cette image n'est d'aucune utilité. Pas davantage, d'ailleurs, qu'une autre image qui montre des tas d'invendus d'un supermarché jetés aux déchets et, en regard, des enfants affamés ...
Mais, au passage, on aura dénoncé un monde fait de profiteurs et de riches, de riches profiteurs, qui ignore et méprise un autre monde fait de pauvres et de crève-la-faim. A t-on pour autant apporté une réponse au problème ? En fait, cette image participe d'une tendance forte qui prévaut actuellement dans l'ensemble du débat politique et dans les médias (presse, internet, réseaux sociaux); celle de l'émotionnel.

Dans le même ordre d'idées, on peut ajouter les débats démagogiques autour du salaire du président, ou les affirmations tout aussi simplistes selon lesquelles "les riches n'ont qu'à payer" ou "les politiques: tous pourris". Une petite liste comparée des salaires des uns et des autres est en train de se tailler un beau succès en France et en Italie, peut-être ailleurs en Europe.

Gardien de la paix: 1600 euros pour risquer sa vie
Pompier professionnel: 1800 euros pour sauver une vie
Instituteur: 1600 euros pour préparer à la vie
Médecin: 5000 euros pour nous maintenir en vie
Sénateur: 19000 euros pour profiter de la vie
Ministre: 30000 euros pour nous pourrir la vie

Et, dans sa version italienne:

Poliziotto: 1600 euros per rischiare la vita
Pompiere: 1800 euros per salvare la vita
Maestro: 1400 euros per prepararti per la vita
Dottore: 2200 euros per mantenere la vita
Deputato: 30000 euro per fottere la vita degli altri

Il faut le dire tout net. Ces petits manifestes relèvent d'une forme d'indignation (très à la mode) qui porte en elle de dangereuses graines.
Chacun est indigné de voir et de savoir que quelqu'un, au-dessus de lui, (parfois tout juste au-dessus de lui lorsque l'on voit certains proposer le blocage des salaires à 4000 € !) gagne davantage, est mieux logé, passe des vacances sous un soleil plus chaud, transmet davantage de biens à ses enfants, a une meilleure retraite, etc, etc ...
Mais combien sont indignés des injustices que rencontrent ceux qui sont en-dessous, qui ont des problèmes de papiers ou de certificats de séjour, qui sont mal logés, qui ont faim, qui ont froid, qui sont exclus du travail, qui n'ont pas de vie sociale, etc, etc ...

Le monde n'est pas fait de vases communicants. Et il y a une grande différence à revendiquer une meilleure justice sociale, une meilleure répartition des revenus, une meilleure politique fiscale, plutôt que de désigner du doigt celui qui est au-dessus et d'en faire un bouc émissaire. C'est la porte ouverte à la délation, à la dénonciation, à la vengeance, au règlement de compte, à la xénophobie, au racisme, au poujadisme politique, à l'extrême-droite la plus réactionnaire qu'il soit possible d'imaginer.

Et l'on s'éloigne de notre sujet: la faim dans le monde ! Existe t-il des solutions ? Sans doute. Sans doute également difficiles à mettre en oeuvre, ce qui n'est pas une raison pour ne rien faire. Le récent G20 avait été saisi de cette question par de nombreuses ONG qui, entre autres, proposaient (demandaient) que les pays riches s'engagent auprès des pays en développement et participent à:
- l’accroissement des productions existantes, notamment celles d'une agriculture d'autosubsistance,
- l'amélioration du droit de propriété (réalisation de registres cadastraux), ne serait-ce que pour interdire aux états de céder des parcelles conséquentes de leurs territoires à d'autres pays pour des productions intensives non alimentaires,
- la régulation des cours des matières premières agricoles, en sachant bien qu'en la matière, la spéculation n'est pas l'apanage exclusif de la finance mondiale !!
- la création de stocks régionaux, ou de fonds de régulation des matières premières agricoles.
Le G20 a pris position de façon timide. Les réponses existent. Sont-elles à la hauteur de l'enjeu ?

mercredi 12 octobre 2011

Egypte, Tunisie, retour du 'religieux' ...

Le Caire, Egypte. Encore une fois des coptes meurent sous les coups et sous les balles de fanatiques et, cette fois-ci, de l'armée. Au départ, une nouvelle fois, une église incendiée, sans doute suspectée d'abriter une fictive femme musulmane convertie de force au christianisme. S'ensuivent l'absence de protection de cette partie de la population, ses protestations dans le vide, l'exaspération, et enfin la riposte des hommes les plus fanatisés.

Tunis. Encore une fois, une chaîne de télévision est attaquée et incendiée parce qu'elle a diffusé un film. Il s'agit cette fois de Persepolis (film de Marjane Satrapi, d'une très grande qualité) auquel il est reproché de présenter une image de Dieu (ou d'une représentation des pensées d'un enfant qui voit Dieu !), ce qui est considéré comme un blasphème par les islamistes radicaux. Mais quelques semaines auparavant, il s'agissait de s'opposer à un film traitant de la laïcité.

L'Image de Dieu dans le film Persépolis-Marjane Sarfati

Plus nous approcherons des élections, pour une assemblée constituante en Tunisie le 23 octobre, pour l'assemblée et le sénat en Egypte le 28 novembre, plus ce genre d'affrontements va se produire. Ce n'est pas une simple hypothèse; il s'agit d'une certitude. Parce que le "religieux" relève du blocage majeur de ces sociétés, celui sur lequel peuvent agir avec toutes les chances de réussite tous les manipulateurs et tous les provocateurs. Certes, il en est d'autres, comme la place des femmes ou la reconnaissance des différentes communautés, par exemple. Mais ce blocage-là permet de désigner sans coup férir les boucs émissaires de la société en crise: ceux qui ne croient pas comme il faut, ceux qui blasphèment, ...

Encore une fois, les analystes et commentateurs qui ont vu, dans les évènements de Tunis ou de la Place Tahrir, des signes encourageants d'évolution dans ce domaine se sont lourdement trompés. Ils ont vu l'aspiration du peuple à vivre en paix, comme tous les peuples veulent vivre en paix. Mais ils n'ont pas vu le début d'un renoncement à des positions intenables en démocratie. Et ils n'ont pas vu les seules forces organisées, celles des Frères Musulmans et/ou des salafistes, ou celles d'Ennahdha, se taire, garder le silence et se glisser dans tous les interstices de ces sociétés démantibulées. Une amie écrit ce soir: "O Dieu Tout-Puissant dans les Cieux, s'il Vous plait, protégez l'Egypte et son peuple, musulmans et chrétiens... Faites que les regrets ne prennent pas la place de la fierté que nous ressentions tous en janvier et février. Laissez votre Soleil briller sur l'Egypte la Bien-Gardée".

Oui, certes, sans doute faut-il prier le Dieu des musulmans et le Dieu des chrétiens (le même !), mais que faisons-nous des athées, des libre-penseurs, de tous ceux pour qui Dieu n'est pas une évidence ?

Dans son Rapport Stratégique Annuel, l'IISS (Institut International d'Etudes Stratégiques) estime que: "les transitions qui ont eu lieu jusqu'à présent restent à moitié achevées, et la promesse de résultats démocratiques reste liée aux risques que font peser les sectes, des institutions militaires ou d'autres groupes qui pourraient détourner le processus".

Aucune révolution ne se parachève du jour au lendemain. Il en est même qui sombrent totalement sous la contre-révolution. Mais dans le cas présent, il ne s'agira d'une démarche révolutionnaire qu'à partir du jour où le peuple aura décidé de lever définitivement ce blocage de la religion. Celle-ci n'est qu'affaire individuelle, elle n'est pas affaire d'état. Celle-ci relève d'une croyance personnelle et, aussi respectable soit-elle, elle ne peut légitimer ou servir de base à une action sociale, politique et collective.

Point de vue d'un laïc français ? NON, ce sont les bases de la Constitution turque !

mercredi 31 août 2011

Lettre ouverte de Rhissa Rhossey à ses frères touaregs

En mars dernier, nous avions reçu ici le poète et militant touareg Rhissa Rhossey. Nous avions parlé de la Libye, de Khadafi et de la guerre menée par la "coalition" soutenue par l'OTAN.
Rhissa Rhossey vient de s'exprimer sur le blog "touaregsmirages" en adressant une lettre ouverte à tous ses frères touaregs du Mali, du Niger, d'Algérie et de Libye.

Voici ce texte:
Khadafi (DR))

Mes frères du Mali du Niger, de l'Algérie, de la Libye assalam alaykoum que la paix soit sur vous et vous autres mes frères de la diaspora. Les temps sont durs, la réalité implacable, l'injustice et les mensonges flagrants.

Aujourd’hui nous sommes face à une évidence, la chute du colonel. Cette chute que je prédisais déjà début mars Et ce colonel, envers qui j'avais des mots durs et sur lesquels j'étais mal compris. Certes, je vous comprends, mes frères kel tamasheq. D'ailleurs qui mieux que moi saurait vous comprendre ?

Certes vous vous êtes identifiés à ce Guide, celui là-même que nous appelions tous affectueusement Amghar. Amghar le chef, ce mot sorti de la bouche de ceux qui n'ont jamais connu d'autre chef que Dieu est, faut-il l'avouer, un très grand mot.

Mais la roue de l'histoire tourne, elle tourne inéluctablement. Le temps est une chose, une chose qui vient à bout de tout. Le bédouin de Syrte est au bout de son temps. Dans cette vie terrestre tout a un temps

Khadafi a tenu le pouvoir d'une main de fer pendant 43 ans. Moi qui écris ces lignes, je n'étais pas encore né. Et la majorité des hommes et des femmes qui se battent aujourd’hui, pour un monde plus juste, n'étaient pas encore nés. Entre temps, des nouvelles générations sont arrivées, ardentes, brûlantes de plus de libertés : liberté d'expression, liberté de choisir ses dirigeants.

Amghar en tout honneur aurait pu partir à temps, avec d'innombrables possibilités de sortie. Mais fidèle à lui-même, au sang bédouin qui coule dans ses veines, à l'entêtement et à l'orgueil ancestral, Amghar a choisi l'affrontement. Le choc frontal sans concession, Le face-à-face implacable, Ville par ville, Rue par rue,

Quartier par quartier, Maison par maison, Corps à corps,

Œil pour œil, Dent pour dent,

Amghar, j'ai la chair de poule et un immense respect pour toi car la réalité qui me fait mal est celle-là : tu es certes en décalage avec la réalité mais toujours est-il que tu défendais ce que tu as construit : la Libye. Oui, la Libye qui n'était absolument rien avant toi et qui depuis le 1er septembre 1969 est devenue la grande Jamahiriya, que le monde entier craint et jalouse.

Or, ton bien le plus précieux est envahi, envahi par l'Occident, sans autre forme de procès. L'OTAN est arrivé avec toute sa technologie de pointe avec l'objectif évident de faire partir Khadafi avant le 1er septembre 2011, par tous les moyens, sous mandat de l'ONU, cette fameuse ONU qui couvre toutes les bavures, les gaffes et les bêtises de ces siècles.

Cette coalition de malheur s'acharne même, dans ses ambitions machiavéliques, à armer les rebelles, à les financer, à les légitimer et même à les recevoir officiellement dans les grandes capitales.

C'est ce que l'Afrique entière a condamné, a refusé. Ce refus est confirmé par le rejet de la reconnaissance du CNT par l'Union africaine la jugeant prématurée.

La question que je me pose aujourd’hui est celle-là : pour avoir raison d'un homme, faut-il détruire un peuple ?

Hier, quand l'Amérique en voulait à Saddam, elle a détruit l'Irak. Encore aujourd’hui l'Irak n'est pas sorti du chaos. Aujourd’hui, la Libye est dans le même chapitre : combien d'années les vingt tribus de Libye mettront-elles pour s'entendre et se pardonner ?

Le printemps arabe n'a pas touché la Libye : pour qu'un printemps soit beau, il faut qu'il soit naturel. Un printemps au forceps donne des fleurs pâles et des fruits sans saveur.

Au cours de ces terribles combats, les Touaregs ont payé un lourd tribut pour leur reconnaissance au Guide. C'est certainement eux qui étaient déployés sur les sites stratégiques, les bases sensibles, les casernes comme Bab el Azizia : cela s'appelle le bouclier humain. Saddam l'a fait en son temps avec des civils Occidentaux.

Cela est une constante dans la culture de ces nomades. N'est-ce pas Mano qui disait :

" Sauver votre ami même si cela aboutit a votre perte."

Cet engagement est beau émotionnellement, mais pas réaliste humainement.

Il n y avait pas le moindre suspens dès le déclenchement de ce conflit. Khadafi allait tomber, d'une façon ou d'une autre. Le soutien des puissances aux rebelles était spontané et les mensonges médiatiques quasi insoutenables. Le dernier en date, c'était la prise des trois fils du Guide dont le transfert de l'un est même à l'ordre du jour: le lendemain le concerné parade encore devant les journalistes. L'un s'est enfui et l'autre est mort.

Mes frères, Khadafi est tombé. Résignez-vous à cela. Ceux parmi nous qui ont essayé de le défendre, l'ont fait jusqu'au bout. Belle fidélité. Essayons maintenant de construire l'avenir avec la même abnégation et la même constance.

Mes frères, un jour Ide Oumarou, un écrivain de chez nous, a écrit ceci :

" Tout homme qui perd pied, est un homme perdu. "

Et les premiers à le lui faire savoir seront certainement ceux qui l'ont servi avec servilité, adoré sans partage et peut-être exhorté sans réserve.

Cela apparemment ne nous colle pas :

Aujourd’hui, les uns et les autres s'empressent à reconnaitre le CNT mais que voulez-vous ? A défaut de la mère, on tète la grand-mère. Mais il y a des victoires qui ont le goût amer de la défaite.

Soyons clairs : nous nous ne faisons pas l'apologie de Khadafi, le dictateur mais nous condamnons fermement l'usage de la violence dans les règlements des problèmes de l'humanité.

Nous pensions que l'Irak servirait de leçon, mais rien. Demain, à qui le tour ? l'Algérie ou l'Iran ? Mais l'Algérie connait la valeur de son indépendance: un million cinq cent mille morts.

Rhissa Rhossey

Tchirozérine, le 29/08/2011

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