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vendredi 31 mai 2019

Une France éparpillée par petits bouts, façon puzzle

L'archipel français-Jerôme Fourquet

L’ouvrage, passionnant, même s’il est parfois un peu rébarbatif à lire, est signé de Jérôme Fourquet et s’intitule « L’archipel français ». La thèse est la suivante : la victoire de Macron aux dernières élections présidentielles n’est en aucun cas le fait d’un hasard, d’un accident ou d’un bienheureux concours de circonstances. Elle est le résultat d’un explosion de ce qui faisait l’unité de la France, c’est à dire une opposition solide entre la gauche et la droite que ce soit pour des raisons de « classes » ou pour de motifs d’affrontement idéologique.
En fait, d’autres ciments existaient derrière cette structuration apparente et notamment, en tout premier lieu, la croyance et la pratique religieuses, assimilables en général à une pratique de droite, souvent toutes classes confondues.
Puis de multiples autres clivages se sont manifestés, « d’ordre éducatif, géographique, social, générationnel, idéologique, ethnoculturel, engendrant autant d’îles et d’îlots plus ou moins étendus et s’ignorant les uns les autres » : l’archipel français. Dans cette société disloquée, il est devenu impossible de concevoir la moindre coalition large qui puisse avoir la capacité de représenter une synthèse à peu près globale des intérêts particuliers au service d’un intérêt collectif.
Outre la quasi disparition de la pratique religieuse (catholique en général), l’auteur décrit les déstructurations suivantes de notre société : multiplicité des types de structures familiales, IVG, reconnaissance de l’homosexualité, tatouage et véganisme, dans le domaine anthropologique.
Parallèlement à l’effondrement de l’église de Rome, il note celui de l’église rouge communiste. La montée d’une culture anglo-saxonne, l’importance nominale des populations issues de l’immigration et leur implantation géographique, le choix de l’école, la sécession des élites, le sous-développement social et culturel des zones péri-urbaines et/ou semi-rurales, le déclassement des banlieues et quartiers sensibles, tout ceci concourant à l’archipelisation de la France. Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, mais de l’aboutissement d’une somme de ruptures initiées parfois depuis plusieurs dizaines d’années. Cet aboutissement explique d’une part le succès d’Emmanuel Macron qui a su rassembler les urbains, CSP+, sur-imprégnés culturellement, intégrés aux cursus économiques et sociaux, lesquels se sont retrouvés face … aux autres, dans un nouvel affrontement avec les multiples îlots sans qu’aucune force idéologique ne puisse initier la moindre synthèse. Le mouvement des « gilets jaunes » en est une magistrale démonstration, mouvement dans lequel des opinions d’extrême-droite et d’extrême-gauche peuvent se retrouver sur un rond-point et disserter en compagnie d’artisans, de petits chefs d’entreprises, de zadistes, sur les moyens de faire démissionner le président tout en distribuant, presque de concert, des tracts contre l’IVG et des appels au RIC !

Jérôme Fourquet a publié son livre en mars 2019, à une époque où le scrutin européen du 26 mai n’était pas encore d’actualité. Aujourd’hui, l’énumération des listes qui ont été en présence n’est qu’une illustration parfaite de ses propos. Jugez-en, voici les noms officiels des 34 listes en présence, assortis de quelques commentaires.
L’ordre n’est pas officiel, ni alphabétique.
1 - « Prenez le pouvoir, liste soutenue par Marine Le Pen », une première liste d’extrême-droite, tentant de racoler les « gilets jaunes » .
2 - « Renaissance, soutenue par la République en Marche, le MoDem et ses partenaires ».
3 - « Union de la droite et du centre », une liste soutenue par Les Républicains.
4 - « Europe Ecologie », soutenue par EELV, une première liste écologique.
5 - « La France insoumise », soutenue par LFI à l’évidence et qui ne place pas l’Europe au devant de ses préoccupations, si l’on en croit le titre de liste retenu.
6 - « Envie d’Europe écologique et sociale », soutenue par le PS, Nouvelle Donne,Place Publique et le Parti Radical, une seconde liste faisant appel aux convictions écologiques.
7 - « Le courage de défendre les Français, avec Nicolas Dupont-Aignan. Debout la France ! - CNIP. » Une liste de droite (extrême), plaidant pour le retrait de la France de l’Europe, le rejet de l’euro et le protectionnisme.
8 - « Pour l'Europe des gens contre l'Europe de l'argent ». Cette liste conduite par le PCF fait curieusement référence à une expression typée de Jean-Luc Mélenchon : « les gens ».
9 - « Liste citoyenne du Printemps européen avec Benoît Hamon soutenue par Génération.s et DeME-DiEM 25 » . un regroupement de fragments de la gauche non communiste.
10 - « Les Européens », liste conduite par l’UDI.
11 - « Lutte ouvrière - Contre le grand capital, le camp des travailleurs ». Liste présentée par Lutte Ouvrière.
12 - « Ensemble pour le Frexit », présentée par l’Union Populaire Républicaine, encore une liste de droite extrême, anti-européenne comme l’indique le nom de la liste, et favorable au RIC en toutes matières.
A ce niveau de l’inventaire, nous avons globalement fait le tour de l’offre politicienne traditionnelle. Et douze listes, c’est déjà beaucoup pour couvrir un spectre politique classique. Mais voici venir la dispersion et l’archipelisation !
13 - « Alliance jaune, la révolte par le vote ». C’est la première des listes regroupant des « gilets jaunes », conduite par le chanteur Francis Lalanne, déjà contesté par d’autres « gilets jaunes » et qui se veut exclusive du mouvement.
14 - « Evolution citoyenne », une seconde liste de « gilets jaunes », extrêmement orientée à l’extrême-droite, favorable à une Europe des nations et au RIC, qui compare Emmanuel Macron à Hitler et qui reçoit en France le dirigeant italien du mouvement 5 Etoiles. Tout un programme !
15 - « Ensemble patriotes et Gilets jaunes : pour la France, sortons de l'union européenne ! ». Encore une liste d’extrême-droite, revendiquant une alliance avec les « gilets jaunes » et défendant la sortie de l’Europe par la France. Sa tête de liste est un transfuge de l’ex-Front National.
16 - « Une France royale au cœur de l'Europe ». Liste présentée par l’Alliance Royale et porteuse d’un projet de restauration d’une monarchie institutionnelle, indépendante des partis.
17 - « La Ligne claire ». Cette liste d’extrême-droite, présentée par Le Parti de l’In-nocence et Souveraineté, Identité et Liberté, entend dénoncer l’islamisation de la société et organiser la « remigration ». Sa tête de liste est l’auteur de la théorie du « grand remplacement ».
18 - « Parti Pirate ». Comme les autres Partis Pirate européens, le programme est centré sur la défense des libertés individuelles et de la vie privée.
19 - « Démocratie représentative ». Il s’agit d’une liste issue des quartiers d’Aulnay sous Bois (dont Jérôme Fourquet, dans son ouvrage, dresse une radiographie), prônant un rapprochement entre les banlieues et les "gilets jaunes", un rapprochement qui, jusqu’à ce jour, n’est absolument pas intervenu.
20 - « PACE – Parti des citoyens européens », issu d’un parti européen transnational, prônant le fédéralisme, l’économie équitable et la diplomatie pacifique.
21 - « Urgence Ecologie ». Une nouvelle liste écologique soutenue par Génération Ecologie, le Mouvement Ecologiste Indépendant et le Mouvement des Progressistes.
22 - « Liste de la reconquête », présentée par le Mouvement de la Dissidence Française, un mouvement d’extrême-droite qui dénonce l’islamisation et le « grand remplacement », ainsi que la bureaucratie bruxelloise.
23 - « Pour une Europe qui protège ses citoyens ». Liste présentée par le Parti Fédéraliste Européen, authentique parti européen avec des sections nationales, dont le but premier est de créer une Europe fédérale.
24 - « Mouvement pour l'initiative citoyenne ». Liste inspirée par les « gilets jaunes », la troisième se réclamant spécifiquement de ce mouvement, composée de membres tirés au sort et dont l’unique élément de programme est l’instauration du RIC à tous les échelons de la société au niveau national et européen.
25 - « Allons enfants », présentée par le Parti de la Jeunesse, défenseur d’une Europe solidaire, écologique, durable. Ce parti présente un riche catalogue, non dénué d’intelligence.
26 - « Décroissance 2019 », soutenue par le Parti pour la décroissance, elle défend le RIC et … la décroissance.
27 - « À voix égales », une liste qui « veut faire de l’égalité hommes-femmes la clé de voûte d’un nouveau système » et «porter la voix de toutes ces femmes opprimées, violentées, harcelées » .
28 - « Neutre et actif », afin de lutter contre l’abstention !
29 - « Parti révolutionnaire Communistes », liste marxiste composée de transfuges du PCF à qui est reproché l’abandon de la lutte des classes.
30 - « Espéranto – langue commune équitable pour l’Europe », soutenue par Europe Démocratie Espéranto, déjà vieux parti européen et fédérateur (2003).
31 - « Parti animaliste », comme son nom l’indique … parti défendant les animaux.
32 - «Les oubliés de l’Europe », présentée par un collectif d’artisans, de commerçants, de professions libérales qui souhaitent défendre l’Europe du « savoir-faire ».
33 - «Union démocratique pour la liberté, égalité, fraternité ». Un mouvement favorable à une Europe fédérale.
34 - « Une Europe au service des peuples », présentée par l’Union des Démocrates Musulmans de France. La thématique de base vise à lutter contre l’islamophobie. Cependant, il est légitime de regretter la mise en évidence de l’islam au sein d’une démarche qui se veut démocratique dans une société laïque.

Et l’on a raté Civitas, la défense du cannabis, les Comités Jeanne, le NPA et tant d’autres encore dont le seul motif de retrait est le manque de financement.

Chacun d’entre nous connaît désormais les résultats. Onze listes, dont celle du Parti Animaliste se sont hissées au-delà de 2 % des suffrages exprimés. Toutes les autres, soit 23 listes, n’ont pas recueilli plus de 450000 voix au total, les six dernières se figeant à 0,05 % des voix, soit un nombre d’électeurs allant de 3280 à 1414 ! Quel faramineux gaspillage de temps, d’énergie, d’argent, de paroles sans signification et sans intérêt pour la plupart ! Et tout ceci parce que les démocrates musulmans ne se sont pas entendus avec les oubliés de l’Europe, qui ne se sont pas entendus avec les espérantistes, qui ne se sont pas entendus avec les opposants à l’abstention, etc … etc … Il ne s’agit pas de stigmatiser quiconque, mais bien de constater que chacun, chacune, ne s’intéresse désormais plus qu’à sa chapelle et n’a plus aucun souci d’une vision commune et d’un avenir commun de notre pays.
Quant au « gilets jaunes », n’en parlons même pas. Ils devaient révolutionner notre pays et à trois listes officielles, ils ne recueillent même pas 130 000 voix. Un « flop » retentissant ! Alors, pour qui ont-ils voté ? A l’évidence, pas pour les Insoumis dont le leader Mélenchon doit se contenter d’à peine plus de 6 % des voix. Ont-ils voté massivement pour la liste du Rassemblement National, ce que nombre de commentateurs (et nous également) redoutions ? Ce n’est pas certain. En effet, si la liste du Rassemblement National se place en tête, avec ses 23,33 % de votants, cela ne représente que 5,3 millions d’électeurs. Certes, mieux qu’aux Européennes de 2014 (4,7 millions d’électeurs), mais dans un scrutin qui a eu moins d’abstentionnistes : 57,57 % en 2014 contre 49,88 % ce mois-ci. Sans doute, nombre de « gilets jaunes » ont voté pour la liste RN, trouvant peut-être pour la première fois le chemin des urnes, les autres s’étant encore abstenus, comme à l’ordinaire. Leur apport essentiel à cette élection européenne est surtout d’avoir mobilisé davantage les Français alors que personne ne l’avait envisagé. Pour le reste, l’expression politique s’est répartie sur des offres classiques , même si certaines d’entre elles ont perdu beaucoup de leur aura (Socialistes, Républicains, Insoumis….). De fait, cette absence d’expression spécifique aux « gilets jaunes » est totalement « normale ».

Peuplecratie-Ilvo Diamanti-Marc Lazar

Gallimard vient de publier un ouvrage remarquable, qui apporte un éclairage très fort non pas sur les « gilets jaunes » qui y sont à peine évoqués à deux ou trois reprises, mais sur le développement rapide du populisme de droite comme de gauche, en France et en Italie, non sans oublier le reste de l’Europe, voire les Etats-Unis, mais de façon marginale.
Il s’agit de « Peuplecratie, la métamorphose de nos démocraties », un livre écrit par Ilvo Diamanti et Marc Lazar, publié en Italie en 2018, sous le titre de « Popolocrazia, la metamorfosi delle nostre democrazie » et publié en France courant mars 2019. Ce travail approfondi et riche d’un appendice de notes et d’une bibliographie conséquente, aborde successivement la définition du populisme, la diversité des populismes mais également leurs bases communes, le populisme français, le populisme italien, les raisons du populisme et, pour conclure, le constat de la métamorphose de la démocratie en peuplecratie.
« Fondamentalement pragmatique et opportuniste, capable d’afficher des positions inconsistantes et contradictoires, le populisme a néanmoins quelques traits communs »:
- «  Un ensemble assez primitif de croyances simples et efficaces qui forment système ». Ce système repose sur quelques questions-réponses élémentaires : qu’est-ce qui ne va pas ? Qui en est le coupable ? Que faut-il faire qui soit simple et évident ?
- « Ces croyances sont avant tout fondées sur l’exaltation du peuple et l’appel continu à celui-ci ». Ce qui cristallise ce peuple est l’opposition radicale au système, aux élus, aux représentants, aux corps intermédiaires, à tous ceux qui organisent la société, aux médias classiques (presse et radio), à tous ceux qui sont accusés, à tort ou à raison de « profiter », d’être des « puissants », des « gros », des « intellectuels », …
- « Parce que ce peuple est tenu comme souverain, le populisme se fait le héraut de la nation et de ses racines ». Et cela entraîne inévitablement des comportements racistes, xénophobes, antisémites, et le sentiment que l’immigration et l’islam sont des menaces, attitudes qui viennent se surajouter à une hostilité constante à l’égard de la construction européenne (Frexit pour certains, « reconstruction » de l’Europe des patries pour d’autres).
- « On voit donc apparaître la démocratie immédiate », celle qui se passe de réflexion, de projection dans le temps, de procédures et de consultations, celle qui utilise à outrance le web et les réseaux sociaux (la facebookratie) afin de manipuler, sous couvert d’émotion, le peuple, faisant de l’internet une place publique « contre » la démocratie représentative (notamment par le RIC) et ceux qui en sont les tenants : élus, institutions et journalistes.

A n’en pas douter, la démarche insurrectionnelle des « gilets jaunes » s’inscrit totalement dans cette peuplecratie. Se pose alors une question très rarement abordée depuis bientôt trente semaines. Face à la démarche de destruction de la démocratie représentative, celle-ci a-t-elle le droit de se défendre ?
Il ne s’agit aucunement de justifier ici les violences que certains membres des forces de l’ordre ont pu commettre. Mais bien de justifier le fait que la démocratie libérale et représentative puisse résister contre celles et ceux qui veulent « expulser les élites », « renverser le pouvoir », instaurer une démocratie illibérale en multipliant les violences verbales, politiques et physiques. Cependant si elle peut le faire au moyen des outils du maintien de l’ordre, elle se doit de le faire surtout et avant tout par son action politique.

A ce sujet, qu’il nous soit permis de reprendre les derniers mots du livre de Diamanti et Lazar.
« La peuplecratie se développe et se faufile un peu partout. Au cours de son histoire, la démocratie représentative et libérale a du reste déjà cédé à certains assauts, comme entre les deux guerres du siècle dernier. Mais en même temps, elle a su réagir, affronter d’autres défis, car elle conserve une remarquable capacité de résistance, ou plutôt, d’adaptation.Mais à la condition que les partisans de la démocratie -représentative et libérale- réussissent à analyser et à comprendre les changements qu’elle traverse, à faire la preuve de sa capacité à répondre aux demandes et aux aspirations des populations – désorientées, inquiètes, parfois même désespérées. A la condition donc que les partisans de la démocratie sachent offrir aux citoyens les garanties et les protections qu’ils attendent, en refondant le pacte social…… Les chantiers ouverts par la réforme de nos démocraties sont donc vastes et divers, exigeants. Ils requièrent des sujets à la hauteur de ces défis. Conscients que, au cas où nous ne parviendrions pas à les relever, la peuplecratie s’affirmerait, inexorablement. Pour changer en profondeur nos démocraties, leurs principes mêmes, leurs « fondements fondamentaux », sans qu’il nous soit possible de prévoir, ou même d’imaginer, quels dénouements et quelles perspectives nous attendent. »

PS: Tous reconnaîtront l'origine de l'expression contenue dans le titre de ce post: "Les Tontons Flingueurs", texte de Michel Audiard.

lundi 23 juillet 2018

L'Europe entre Merkron et Orbvini

"The Strange Death of Liberal England" (L'étrange mort de l'Angleterre libérale) est le titre d'un des plus fameux essais historiques en langue anglaise. Est-ce donc à l'étrange mort de l'Europe libérale que nous sommes en train d'assister ? Au moment où le populisme resserre sa morsure sur l'Europe, menaçant même le trône de la chancelière Merkel, le risque est évident. Il existe un nouveau tournant politique en Europe, important par rapport au vieux partage entre la gauche et la droite. Les partis se divisent et il s'en forme d'autres. Il s'ouvre des fronts que l'on n'a jamais vus.D'un coté, c'est la tendance de Merkron, et de l'autre, celle d'Orbvini.


Au-delà des différences de positions qui existent entre Merkel et Macron telles que la Zone Euro, ensemble ils promeuvent des solutions libérales, européennes, fondées sur la coopération internationale. D'où "Merkron". Pour certaines autres différences, à l'inverse, le leader hongrois Orban et le populiste Salvini invoquent des solutions nationales illibérales. D'où "Orbvini". Le premier ministre espagnol Sanchez et le Président du Conseil Européen Tusk appartiennent à la tendance Merkron, tandis que la CSU bavaroise, le Chancelier autrichien Kurz, le Parti Droit et Justice (Pis) de Kaczinski en Pologne et quelques fauteurs de Brexit appartiennent à la tendance d'Orbvini.


Macron et Merkel

Ce sera la lutte entre le Merkronisme et l'Orbvinisme qui marquera la politique du Continent au cours des prochaines années. Tandis que les politiciens s'échauffent les muscles en vue des élections européennes de 2019, le Parti Populaire Européen s'accroche désespérément à Fidesz, le parti d'Orban, et initie des approches furtives auprès du Pis, dans la peur que la tendance Orbvini donne naissance à une nouvelle alliance concurrente. Mettant en avant son parti, la Ligue, Salvini menace avec son "Union Européenne des Ligues". Depuis très longtemps, ne s'étaient pas profilées des élections européennes aussi imprévisibles. Toutes les fractures internes à l'Union Européenne se sont regroupées le long de l'axe Merkron-Orbvini. Les divergences autour de la Zone Euro et du futur budget européen, par exemple, obéissent à des critères plus nationaux que politiques. Dans le cas du Brexit, nous en sommes à 27 contre 1. Mais, pour l'instant, l'avantage est à l'équipe Orbvini. L'équipe Merkron se montre fatiguée et fermée en défense, tout comme les équipes allemande et espagnole au Mondial, qui jouent selon les schémas traditionnels sans réussir à marquer. Le propre futur de Merkel est incertain et Kurz est un joueur de milieu de terrain décisif, qui joue actuellement pour Orbvini.


Le thème de l'immigration, autour duquel la tendance Orbvini appelle à rassembler les siens, a une valeur aussi bien réelle que symbolique. A la suite de la "magnifique erreur" de Merkel (ainsi l'a définie le chanteur dissident Wolf Biermann), de très nombreux réfugiés sont entrés en Allemagne à partir de 2015. Depuis le rattachement à l'Europe en 2004, sont arrivés en Angleterre plus de 2 millions d'est-européens et les problèmes concrets liés au logement, à l'emploi, à l'aide médicale et à l'école ont contribué au vote en faveur du Brexit. L'Italie, l'Espagne et la Grèce ont réellement souffert, avec une très faible aide de la part de leurs partenaires nord-européens, des vastes flux de réfugiés ou de personnes qui risquaient de se noyer dans la Méditerranée dans l'espoir d'une vie meilleure. Mais l'immigration est également un thème symbolique qui attire des intérêts identitaires et culturels, tout comme la limaille de fer est attirée par un aimant. Il est juste d'observer que les niveaux d'immigration incontrolée en Europe depuis 2015 ont drastiquement diminués, mais cela n'enlève rien aux personnes qui ont le sentiment que leurs pays ont changés. Selon un sondage conduit dans toute l'Europe par la Fondation Bertelsmann, en 2017, 50% des sujets se trouvaient en accord avec cette affirmation "Dans notre pays, il y a tellement d'étrangers que parfois je me sens étranger moi-même". En Italie, cette affirmation a reçu l'accord de 71% des sondés.


Dangerfield soutenait que le déclin des libéraux dans l'Angleterre du début du XX° siècle était du à leur incapacité à réagir face à de nouvelles forces de grande portée, telles le mouvement pour le suffrage des femmes, le mouvement ouvrier et le nationalisme irlandais. A un siècle de distance, la crise de l'Europe libérale provient de forces qui sont créées par le libéralisme lui-même. Le marché libre, l'européisation et la globalisation ont produit un changement rapide. Trop de personnes ne l'ont pas perçu comme positif. Exploitant ce mécontentement, les populistes racontent une histoire simpliste selon laquelle, en reprenant le contrôle des frontières, on retournera à une époque dorée. Dans le même temps, la révolution digitale implique qu'il y aura des changements et des situations d'insécurité encore plus dévastateurs, surtout dans le monde du travail.


La contre-offensive libérale en Europe se trouve confrontée à une série de défis qui font peur. Il sera déjà problématique de trouver des réponses rationnelles aux problèmes d'inégalité et d'insécurité. A cette fin, il sera nécessaire de recourir à des politiques radicales, comme un revenu universel ou la protection de base de l'emploi. Mais nous sommes seulement au début de l'élaboration de ces réponses. D'autre part, l'Europe doit apporter une réponse aux besoins émotifs profonds d'identité et de communauté qu'ont exploités les populistes. Il est évident que le Championnat du Monde de Football, comme l'identité nationale, continuent d'être un fonds incomparable de passion et de sens de l'appartenance. C'est une illusion de penser que dans un futur prévisible, une quelconque identité transnationale ou supranationale règlera la confrontation. Donc, en faisant tout le possible pour renforcer l'identité commune, européenne et globale, on ne peut pas laisser dans les mains des nationalistes la référence émotive à la nation. Il faut un patriotisme positif et civique, comme celui que Macron promeut en France, en complément de l'européisme. Puis, il faut insérer le tout dans un programme électoral et avoir un parti qui gagne les élections avec ce programme. Mais, des partis comme cela, nous n'en avons pas beaucoup. Macron, avec son mouvement, est l'exception qui confirme la règle. Partout, les libéraux ont eu le pire dans la confrontation avec les tendances les plus illibérales des partis de centre-droit et de centre-gauche. Ou bien, les partis de centre-droit ont maintenu leur pouvoir en faisant des concessions aux proches les plus illibéraux de leurs partenaires de coalition, comme cela s'est produit avec succès en Autriche et en Hollande.


Probablement, la situation va aller en s'aggravant, avant de s'améliorer, avec davantage de parties gagnées par Orbvini et perdues par Merkron. Je ne crois pas que nous assistons à la Mort Etrange de l'Europe Libérale, mais préparons-nous: la guérison sera longue et difficile.


Timothy Garton Ash, professeur d'études européennes à l'Université d'Oxford. www.timothygartonash.com

Cet article a été publié, en italien, dans le N° de La Repubblica en date du jeudi 12 juillet 2018

mardi 29 avril 2014

encore 683 condamnés à mort à Minya, en Egypte

En mars dernier, ils étaient 529 partisans de Mohamed Morsi à être condamnés à mort au cours d'un simulacre de justice, dans le tribunal de Minya, en Moyenne-Egypte. Hier, 28 avril, ce sont 683 égyptiens hâtivement qualifiés d'islamistes et donc de "terroristes" qui se sont vus condamnés à la même peine.
Comme le mois dernier, le jugement a été rendu à la va-vite puisqu'une demi-journée a été suffisante pour instruire ce procès de masse et prononcer la sanction. Bien entendu, afin de gagner du temps, les avocats de la défense n'ont pas eu le droit de prendre la parole.


Une femme montre le portrait d'un condamné à mort (C)AFP-Khaled Desouki

Un seul point positif dans cette mascarade. Parmi les 529 condamnés à mort du mois de mars, 492 ont bénéficié de la clémence du juge puisque leur peine a été commuée en réclusion à perpétuité.

Ça suffit, cessons de rigoler ! Encore une fois, la majeure partie de ces condamnations ne seront pas mises à exécution (c'est le cas de le dire). Cependant, il y en aura peut-être quelques-unes, et ce sera quelques-unes de trop. Quant à tous les autres condamnés, ils poursuivront leur vie dans les prisons les plus infâmes et les plus dangereuses du monde. Et s'ils s'en sortent, ils finiront de vivre comme des marionnettes, détruits qu'ils seront par les mauvais traitements, et/ou des mendiants, rejetés par toute la société.

Bien entendu, il est tout un panel d'autorités à s'offusquer de ces procès de masse, de cette absence totale d'instruction des faits et de cette interdiction de plaider imposée aux avocats de la défense, C'est le cas des Nations Unies, au Haut Commissariat aux Droits Humains qui dénonce cette violation, c'est le cas de l'Union Européenne qui réclame le respect des droits de la défense, ou des Etats-Unis qui parlent d'un défi aux règles internationales de la justice, ou encore de la France qui renouvelle son opposition à la peine de mort. Que voilà une belle unité pour réclamer que les islamistes égyptiens soient jugés équitablement alors qu'ils ne sont surtout et avant tout que persécutés !
Persécutés parce qu'il faut que la Confrérie des Frères Musulmans disparaisse purement et simplement !
Mohamed Badie, guide suprême de la confrérie, fait partie des 683 égyptiens condamnés hier. Ne doutons pas que ce "terroriste"-là restera bel et bien en prison ! Tout comme Mohamed Morsi qu'attendent deux ou trois procès.

Une seconde case de l'échiquier égyptien concerne les "révolutionnaires", ceux qui sont à l'origine de la chute de Moubarak en 2011, ceux qui ont été incapables de surmonter leurs divisions et leurs jalousies afin de présenter un programme de gouvernement qui tienne la route, ceux qui se sont opposés à Mohamed Morsi dès son élection (la première élection libre en Egypte !), ceux qui se sont alliés aux forces armées pour le faire tomber et qui y ont réussi, ceux, enfin, qui se réveillent un peu tard (à moins qu'ils poursuivent leurs manipulations chimériques) et qui dénoncent le régime militaire: nous voulons parler du Mouvement du 6 avril.
L'homme fort de l'Egypte, l’ancien chef des Armées, le futur Président autoproclamé Abdel Fattah Al-Sissi, vient de les remercier: il a fait interdire leur mouvement. Ainsi voilà une seconde opposition (oh, pas très solide politiquement !) réduite au silence.

De l'armée, du CSFA (Conseil Suprême des Forces Armées, ou SCAF), il n'y a pas beaucoup à dire. Elle a retrouvé son statut et l'institution est toujours plus puissante politiquement. Au temps de la révolution et des atermoiements du Mouvement du 6 avril, un mouvement de boycottage des Forces Armées avait été lancé au motif que 25, 30, 40% (les chiffres variaient) de la richesse de l'Egypte étaient détenus par les militaires. Cette idée refait surface alors que ceux-ci viennent de se voir attribuer d'importantes surfaces (160 millions de m²) aux fins de construction de logements sociaux. Financial Times et Jeune Afrique viennent d'en faire un article qui écarte le rôle économique primordial des Forces Armées, mais confirme leur richesse grandissante en termes de propriété foncière.

Dans ce tableau, le plus triste est malheureusement la position de l'Europe dont "dans ses conclusions du 10 février 2014, le Conseil des Affaires étrangères a qualifié la constitution adoptée le 15 janvier d’ « étape importante » et a condamné fermement le terrorisme, tout en marquant sa préoccupation face à la dégradation des libertés publiques et aux difficultés auxquelles l’économie égyptienne fait face."
"étape importante", "préoccupation face à la dégradation des libertés", "condamnation du terrorisme", ... et c'est tout. Et c'est bien peu car cela n'empêchera pas l'Union Européenne de superviser les élections présidentielles égyptiennes des 26 et 27 mai.
L'enjeu n'est pas celui des "libertés publiques", c'est celui du retour de la stabilité, du retour des touristes et des investisseurs.

lundi 6 janvier 2014

Enjeu mondial en Afrique

Dans son édition du 4 janvier, "le Monde" publie un éditorial qui revient sur la position de la France en Afrique.
Cet éditorial prétend illustrer une nouvelle attitude de la France sur ce continent et, par voie de conséquence, revendique une meilleure compréhension de cette attitude de la part de l'Europe, des Etats-Unis et de l'ONU: « l'action de la France en Afrique devient un enjeu mondial » est-il affirmé sans hésitation.

Effectivement, François Hollande a, avant même son accession au pouvoir et depuis celle-ci, tenu un discours d'une tonalité différente que celle que tous ses prédécesseurs, de droite comme de gauche, François Mitterrand inclus, ont tenu. « La Françafrique, c'est à dire le contrôle post-colonial des intérêts français sur ce continent, c'est fini ». Mais au-delà des mots, qu'en est-il exactement ?
Rappelons tout de même que l'intervention au Mali, longuement préparée à l’avance, s'est déroulée dans l'irrespect des résolutions de l'ONU, sur appel d'un gouvernement provisoire issu d'un coup d'Etat. Les choses ont certes changé d'aspect depuis, mais seulement d'aspect. Il n'est guère possible de parler de victoire: la preuve en est que tout retrait des forces françaises se traduira immédiatement par une résurgence des activistes djihadistes, lesquels sont cachés à peu de distance et susceptibles de déséquilibrer d'autres pays (Niger, Burkina, ..).
Par ailleurs, la situation géo-politique n'est pas réglée, loin s'en faut. Kidal reste une épine dans le pied et de la France et du pouvoir malien d'IBK. Les Touaregs n'ont pas renoncé à leurs revendications d'une certaine autonomie.
En République Centrafricaine, il est certainement trop tôt pour prédire ce que peut être l'évolution de la situation. Tout au plus peut-on constater que la France est intervenue toute seule et qu'aujourd'hui elle est mise en cause, que son impartialité est contestée et que les forces locales qui s'opposent (et se déguisent derrière des considérations religieuses) ne sont pas enclines à laisser agir un quelconque intermédiaire.

Centrafrique (DR)

François Hollande, Laurent Fabius, Jean-Yves Le Drian (Jean-yves Le Drian surtout !) répètent à l'envie que la France joue son rôle en étant présente en Afrique, que sa place y est légitime en raison de son histoire et des liens étroits qui ont été tissés entre le continent noir et la France.
La gauche ne peut-elle pas se poser la question de savoir en quoi l'histoire passée et coloniale de la France en Afrique pourrait apporter une forme de légitimité à ses interventions actuelles ?
Jean-Yves Le Drian ne cesse d'aller en répétant que l'action de la France en Afrique est justifiée par la défense de sa sécurité mise en cause par le terrorisme international issu du djihadisme. Combattre le terrorisme en Afrique serait combattre le terrorisme en France et assurer la protection du pays, telle est la rhétorique habituelle.
La gauche ne peut-elle pas comprendre que ce n'est pas la France que semble viser l'islamisme radical, mais bien l'occident, les « blancs » ? Le dernier otage libéré, le père Georges Vandenbeusch , de façon très naïve, a exprimé ceci en disant « ce n'est pas un prêtre qu'ils voulaient enlever, ils ne savaient même pas ce que c'est, mais ils voulaient enlever un blanc, un occidental ». Alors, si l'islamisme vise l'Occident et non la France, en quoi la position interventionniste de la France est-elle justifiée ?

La réponse à ces deux questions fondamentales que ne se pose pas la gauche française, (que ne se pose pas, non plus, "Le Monde" !) est tellement négative que toutes les interventions françaises débouchent sur un incompris, un inachevé, quand ce n'est pas un gâchis.
L'ONU est plus que réticente à intervenir dans des pays que la France considère comme son territoire préservé, son glacis. Alors, dans le meilleur des cas, elle vote une résolution à peu près favorable, comme en République Centrafricaine, satisfaisant en cela l'esprit de la demande française d’intervention et elle laisse faire.
Quand à l'Europe, comme nous l'avions déjà constaté lors de l'intervention malienne, il lui est insupportable de se voir demander de l'aide, des armes, des soldats, des fonds (une « caisse de guerre »), alors même que la France ne l'a jamais associée à la préparation de ses interventions, voire même qu'elle lui a menti, dans le cas du Mali, en soutenant que « jamais la France n'interviendrait seule ».

Contrairement à ce qu’affirme l'éditorial du "Monde", la France n'était pas la mieux placée pour intervenir en Centrafrique (où est la légitimité de cette intervention?) et elle pouvait ne pas le faire. Elle pouvait, par une intense action diplomatique, au sujet du Mali comme pour le Centrafrique, mobiliser l'Europe, mobiliser les Nations Unies et mettre sur pied une véritable force d'intervention à la fois européenne, internationale et africaine. Elle pouvait tenter de le faire, elle ne l'a pas fait, elle s'est refusée à le faire.
Non seulement, la France ne peut pas rester seule, mais elle ne devait pas partir seule !
Et si elle est partie seule, sachons le bien, ce n'est pas en raison d'histoire à la "Bisounours" selon lesquelles la situation était urgente et qu'il fallait agir vite (« Je n'ai pas eu le temps de vous en parler » a, en substance, dit François Hollande à Angela Merkel qui lui reprochait d'être intervenu seul en Centrafrique !!). Non, l'explication est à rechercher dans cette volonté française de ne pas renoncer aux liens particuliers noués entre la France et l'Afrique, de ne pas renoncer à son potentiel économique qui est si important (dixit "Le Monde"). Ce n'est plus la Françafrique, mais Dieu que ça lui ressemble !

Alors allons encore plus loin dans notre choix d'une force internationale, européenne et africaine pour ramener l'ordre en Afrique. Après l'ordre ; le développement ! Et pas le développement dont rêvent nos stratèges français, celui qui consiste pour nos entreprises à rapatrier largement leurs bénéfices. Les entreprise françaises qui œuvrent réellement pour le développement du continent, qui embauchent du personnel africain, qui réinvestissent leurs profits sur place, se comptent à peine sur les doigts des deux mains.
Le cas du Niger et d'AREVA est exemplaire de cette situation. La lutte de « bras de force «  qui est engagée et dont l'issue reste incertaine est une illustration de ce que devrait pouvoir défendre un pouvoir de gauche: une meilleure répartition des ressources nées de l'exploitation du sous-sol ou du sol d'un pays, et, dans tous les cas, une répartition qui favorise le pays « producteur ». (cf Libé).

Alors oui, une force d'intervention, mais selon un tout nouveau schéma et pour un tout nouvel objectif, tant il est certain que les interventions militaires occidentales en Afrique, comme au Proche-Orient, comme en Afghanistan, n'ont jamais rien produit de positif. Mais pour cela, encore faut-il changer de discours et ne pas se contenter de rhabiller l’ancien discours avec des habits neufs, n'est-ce pas "Le Monde" !



Comment faut-il interpréter ces infos ?
L'Aide Française au Développement est recentrée afin que 85% de celle-ci soient orientés vers les pays africains que sont le Bénin, le Burkina Faso, le Burundi, Djibouti, les Comores, le Ghana, la Guinée, Madagascar, le Mali, la Mauritanie, le Niger, la République centrafricaine, la république démocratique du Congo, le Tchad, le Togo et le Sénégal.

La France redéploie son dispositif militaire au Sahel et fait de Faya-Largeau, au Tchad, le centre de ce dispositif.

samedi 28 décembre 2013

Après le Mali, la République Centrafricaine

Inutile de faire un long discours.
Deux hommes de foi viennent de s'en charger ("Le Monde" du 28/12/2013).
Il s'agit de Monseigneur Dieudonné Nzapalainga, l'archevêque de Bangui, et de l'imam Omar Kobine Layama, président de la communauté islamique de la République Centrafricaine.

Centrafrique-L'imam et l'archevêque (DR)

Alors que nous sommes en pleines fêtes de fin d’année, notre pays, la République centrafricaine (RCA) reste au bord d’une guerre aux aspects religieux. Plus de deux millions de personnes, soit près de la moitié de la population du pays, ont désespérément besoin d’aide. A l’heure où nous écrivons, près de 40 000 personnes sont entassées dans l’enceinte de l’aéroport de Bangui, la capitale, sans abri ni toilettes. Des centaines de personnes ont été tuées, certains d’entre elles sont des patients qu’on a fait sortir de force des hôpitaux pour les exécuter. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, s’est dit « gravement préoccupé par le danger imminent d’atrocités de masse ». Nous craignons que faute d’une réponse internationale plus importante, notre pays ne soit condamné aux ténèbres.
En tant que principaux dirigeants religieux des communautés chrétienne et musulmane de notre pays, nous avons conscience qu’il nous incombe de montrer un chemin loin des violences communautaires. Certains de nos confrères, qu’ils soient prêtres ou imams, ont payé le prix ultime pour assumer cette responsabilité, et nous craignons que le pire ne reste encore à venir.
C’est en mars 2013 que les violences ont éclaté, lorsque la Séléka, une coalition de groupes armés peu structurée et composée majoritairement de musulmans, s’est emparée du pouvoir après un coup d’Etat. La Séléka a pillé et tué, déclenchant des attaques de représailles par des groupes d’autodéfense civile, chrétiens pour la plupart. Lorsque les troupes françaises sont arrivées pour tenter de rétablir la sécurité et désarmer tous les groupes armés, l’ancienne milice Séléka s’est mise à fuir vers le Nord, ses membres se déguisant en civils. Il existe aujourd’hui un danger d’effroyables représailles contre des musulmans qui se retrouvent dans une situation précaire et sont susceptibles d’être visés par des actes de vengeance.
En réponse à cette crise, nous avons créé une plate-forme interconfessionnelle dont l’objectif est d’apaiser les tensions et empêcher l’aggravation des divisions et du chaos. Ce conflit n’est pas en soi un conflit entre musulmans et chrétiens, c’est une crise humanitaire grave provoquée par une instabilité politique et militaire chronique. Mais, si rien n’est fait, la crise pourrait enclencher sa propre dynamique irrépressible et dangereuse.
Nous nous sommes rendus aux quatre coins du pays pour transmettre aux Centrafricains un message de paix et de réconciliation qui leur offre une vision alternative au carnage. Lors de nos déplacements, qui n’ont été possibles que grâce à la protection de soldats africains, nous avons été témoins de la peur omniprésente que ressent tout un chacun. On retrouve chaque jour des corps sans vie le long des routes. Nous avons rencontré des personnes si pressées de fuir qu’elles ne pouvaient même pas enterrer leurs enfants.
L’ONU DOIT ENVOYER DES FORCES
Si les forces françaises et africaines ont donné à notre pays la possibilité d’amorcer un nouveau départ, les progrès réalisés sont fragiles, et les troupes ne sauraient porter ce fardeau à elles seules. En autorisant le déploiement de troupes supplémentaires en RCA, la résolution du Conseil de sécurité a redonné espoir. Cependant, seule une force onusienne de maintien de la paix disposera des ressources nécessaires pour protéger nos civils de manière satisfaisante. L’ONU devrait de toute urgence convenir d’envoyer sur place une telle force.
Lors de nos rencontres avec le président François Hollande, son ministre des affaires étrangères Laurent Fabius et l’ambassadrice américaine à l’ONU, Samantha Power, nous avons expliqué que la sécurité que conférerait une force de maintien de la paix onusienne permettrait de sauvegarder l’avenir du pays. Grâce à l’aide des casques bleus de l’ONU pour sécuriser nos routes et nos habitations, l’acheminement d’une aide et de vaccins éliminerait le sentiment de peur en le remplaçant par un espoir, et s’avérerait un véritable dividende de la paix propre à unir notre peuple. Un engagement de l’ONU à l’égard de notre pays permettra de nous concentrer sur le rétablissement d’une coexistence entre nos communautés. La réconciliation et la paix sont possibles.
Nous sommes tous les deux nés dans un climat de tolérance. Nous avons toujours eu pour habitude de célébrer et de respecter les différentes religions. Noël et le ramadan sont des jours fériés. Il nous faut reconstruire aussi bien notre pays que notre tissu social, et nous comptons sur l’ONU pour nous en donner la possibilité. La paix n’a pas de prix. Nous espérons que la communauté internationale nous aidera à l’obtenir.



C'est nous qui avons souligné en caractères gras les nombreux appels de ces deux personnalités à une intervention internationale, sous l'égide de l'ONU. Car, là encore, et comme pour le Mali, nous disons que la France seule n'a "rien à foutre militairement en République Centrafricaine".

Et, comme pour le Mali, François Hollande court désespérément après un soutien européen qu'il n'aura pas, qu'il ne peut pas avoir, pour l'unique et simple raison qu'il a décidé seul d'intervenir, sans consultation aucune de ses voisins européens. Il n'est absolument pas en position de réclamer un financement européen, ce que les allemands appellent une "kriegkasse" et Angela Merkel lui en a fait vertement le reproche: " Nous ne pouvons pas cofinancer une mission que nous n'avons pas co-décidée !"

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