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Tag - Islam

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samedi 21 juin 2014

La guerre des deux islams

Aussi paradoxal que cela paraisse, il a fallu attendre la brutale montée en puissance de l'EIIL et sa conquête de l'Irak pour que des journalistes se penchent un peu sur la division des pays islamiques et de leurs populations en deux courants de plus en plus opposés: les sunnites et les chiites. C'est ainsi que France 2 s'est illustré par une séquence assez claire dés les premières attaques de l'Etat Islamique en Irak et au Levant.
Pourtant, qu'on le veuille ou non, cette fracture idéologique est sous-jacente de tous les conflits dans les pays musulmans. On la retrouve en Egypte, en Tunisie, au Yémen, en Syrie, bien entendu en Irak et en Iran. Malheureusement, nombre de journalistes préfèrent parer les conflits d'oripeaux plus ou moins révolutionnaires, afin de mieux développer leurs propres théories.
Ce n'est pas le propos de ce blog que d'expliquer ces divisions, il existe un bouquin qui tente une explication rationnelle. Il s'agit de "L'Islam contre l'Islam: L'interminable guerre des sunnites et des chiites", écrit par Antoine SFEIR. Ce livre a été publié en janvier 2013 et réédité en septembre 2013, malheureusement sans mise à jour, ce qui, compte tenu de la vitesse des évènements, le rendait déjà un peu dépassé.
Notons bien que l'auteur parle de l'interminable guerre des sunnites et des chiites, et qu'il ne parle pas de la guerre des sunnites contre les chiites, ou de la guerre des chiites contre les sunnites.
Les commentaires visant à rendre responsable de la situation actuelle en Irak, son Premier Ministre chiite, Nouri al-Maliki, en raison de son attitude discriminatoire à l'égard des sunnites, sont totalement irréalistes. Nouri al-Maliki n'a fait que mettre en œuvre une action de guerre d'un islam contre l'autre islam ! Tout comme Bachar el Assad mène le même "combat" dans son pays. Nouri al-Maliki n'est pas un "Chef d'Etat", il n'est qu'un militant d'une cause guerrière.

Les chiites ne représentent qu'une infime minorité des musulmans: sur 1 milliard 200 millions de musulmans dans le monde, ils ne sont que 105 à 110 millions, moins de 10 %. De façon générale dans le monde, ils se sentent opprimés parce que depuis le 7° siècle (depuis les tous débuts de l'Islam !), ils se sentent considérés comme des "hérétiques" ou des "mécréants". Bien que globalement minoritaires, il est des zones du monde musulman dans lesquelles ils se retrouvent en majorité: c'est le cas de l'Iran où ils représentent 90% des musulmans, de Bahrein (70%), de l'Azerbaïdjan (75%), de l'Irak (60%), ...
Les chiites sont, à l'inverse, particulièrement minoritaires en Afghanistan (15%), en Turquie (25%), au Qatar (20%), au Koweït (25%), en Arabie Saoudite (15%), ... en Egypte où ils seraient de 800000 à 1 million, en Tunisie où ils sont ultra-minoritaires. Au travers de cet affrontement entre chiites et sunnites, nous retrouvons toujours la lutte d'influence entre l'Iran et l'Arabie Saoudite et/ou le Qatar, laquelle lutte d'influence explique beaucoup, beaucoup de choses.


Courants de l'Islam (C)Wikipédia

Le 19 juin, Dominique de Villepin a publié dans "Le Monde" un point de vue en droite ligne de son intervention du 14 février 2003 devant le Conseil de Sécurité de l'ONU au cours de laquelle il a exprimé l'opposition de la France à une action militaire en Irak.Il y estime que depuis 2001 le recours à la force invoqué et mis en œuvre par l'Occident n'a systématiquement abouti qu'à une série d'échecs.
Tout d'abord, échec de ce qui est appelé "guerre contre le terrorisme", celle-ci n'étant qu'un fantasme dangereux faisant le jeu des extrémistes.
Ensuite, échec de cet objectif irraisonné: apporter la démocratie avec les chars et les avions ! Non seulement, chaque intervention ne laisse la place qu'à un pouvoir aussi sectaire que le précédent, si ce n'est pas davantage, mais les belles ambitions humanitaires ou civilisationnelles s'y embourbent totalement.
Et enfin, échec de la construction d'un Etat-Nation au moyen de la force. Partout, on a vu s'ouvrir les vieilles divisions ethniques, culturelles, religieuses.

Ces trois échecs sont les fruits amers d'une idéologie douteuse; celle de l'interventionnisme occidental afin, dit-on, de rétablir l'ordre, protéger les faibles, apporter la démocratie, punir les terroristes, ... ce ne sont pas les justifications qui manquent ! Au final, rien de tout cela n'est réalisé. Et ce qui se passe aujourd'hui en Irak, qui s'est passé hier en Libye, se passera demain au Mali. Pourtant, l'obsession de l'engagement armé est si forte que ceux qui refusent d'intervenir en Syrie ou en Irak passent pour des lâches.

Dominique de Villepin conclut qu'il est temps de mettre fin à la "guerre contre le terrorisme", au bénéfice d'une action internationale de lutte contre le terrorisme qui soit judiciaire, économique, financière, technologique et qui s'appuie sur la garantie des frontières et le dépassement du clivage sunnites-chiites (ou chiites-sunnites !).

Cela ne demande que la détermination de quelques hommes et femmes de bonne volonté.

vendredi 15 février 2013

Mais où est passée la gauche anti-guerre ?

"Please don't sink the country in a spiral of violence JUST BEFORE the Legislative Elections...Please let the people express their will even if it is distorted...Democracy is not an instant remedy, it needs time to mature...ENOUGH with the hysteria... Stop the violence because, in an armed conflict, the Jihadi Islamists (the likes of Zomor and his killer squads) will prevail...And then what? The Army AGAIN???!!!"

Tel est le texte qu'une amie égyptienne nous fait parvenir. Un texte qui, non satisfait d'exprimer une grande lassitude, fait part d'une grande peur: celle de l'anarchie.

En ce qui concerne la situation en Egypte, mais aussi en Tunisie, au Mali maintenant, demain en Syrie à n'en pas douter, tous les médias et toutes les organisations politiques, depuis la gauche (hors PC et FG) jusqu'à la droite instruisent le procès de l'islamisme.

En Egypte, les Frères Musulmans, régulièrement élus, se voient contester en permanence leur légitimité. Ils sont accusés d'avoir volé la révolution, d'incapacité à gérer l'économie du pays, de soumission à la fraction activiste des islamistes, de manipulation de la justice, d'élaboration bâclée et imposée de force d'une Constitution conservatrice, d'organisation du viol en tant qu'arme politique, etc, etc ... on en passe et des meilleurs.
Arrêtons nous un instant sur cette question du viol au sujet duquel Le Monde (par exemple, mais il n'est pas le seul, avec Claire Talon et maintenant Hélène Sallon) nous ressort régulièrement une explication en faveur d'une manipulation du pouvoir. Cette idée, elle est celle des "révolutionnaires" qui cherchent toutes les idées aptes à mobiliser leurs troupes, tout comme celle qui a fait long feu appelant à boycotter les activités civiles des Forces Armées. Or, c'est méconnaître totalement ce fléau qui, depuis des décennies, se développe dans la société égyptienne dès que l'impunité est assurée par la foule et la promiscuité: métro, tramway (dans les wagons mixtes), places publiques, manifestations, fêtes populaires comme Sham el Nessim (ce sera le 6 mai) et Place Tahrir ! D'ailleurs, "Le Monde" lui-même en administre la preuve dans un article de son "Académie" signé par Yitong Shen !

En Tunisie, la légitimité d'Ennahda, pourtant régulièrement appelé au pouvoir, est contestée parce que le Gouvernement est incapable d'assurer un décollage économique, parce qu'il est soumis aux fractions activistes des islamistes et parce qu'il traîne à rédiger et mettre en œuvre une nouvelle Constitution !
Dans ce pays, l'assassinat récent de l'opposant Chokri Belaïd soulève l'indignation à juste titre. Cela donne-t-il le droit à Manuel Valls de dénoncer ainsi, en distribuant les analyses et les sanctions qui vont avec, "un fascisme islamique qui monte un peu partout" et en affirmant qu'"il garde espoir dans le rendez-vous électoral pour que les forces démocrates et laïques, celles qui portent les valeurs de la révolution, demain, l'emportent".

En fait, tout est dit (re-dit) là-dedans.

  • Globalement, toute expression de l'Islam relève du fascisme.
  • La preuve en est que les islamistes (régulièrement élus et portés au pouvoir) ne sont pas légitimes et qu'ils ne portent pas les valeurs de la révolution.
  • Et que doit être préparés au plus vite le retrait de ces imposteurs et la réalisation d'un nouveau RV électoral.
  • Sur lequel il faudra bien veiller afin qu'il assure la victoire des forces démocrates et laïques qui doivent l'emporter. (Laïque, en Islam, ça veut pas dire grand-chose, sécularisé oui ...).


Au Mali, dont on a déjà beaucoup parlé, les choses sont encore plus simples. Il y a des "terroristes islamistes" qu'il convient impérativement de "détruire" ! Et s'appuyant sur l'"appel" d'un Président non légitime (cette fois-ci pour de bon !), la France, ses forces politiques, ses médias, son peuple à 75% ont choisi d'aller faire la guerre. Sans anticiper beaucoup de choses, au point que les Maliens poursuivent leurs divisions en refusant que les Casques Bleus prennent le relais des forces françaises, en agitant le spectre d'un affrontement entre Africains noirs et MNLA, en désignant le capitaine putschiste à la tête d'un comité de réforme de l'armée ! Et par qui, on vous le demande ? Par le Président intérimaire qui ne doit sa place qu'à la "bienveillance" du capitaine putschiste, le même Président intérimaire auquel la France a vaillamment répondu "Présent !".

La France est devenue un pays va-t-en-guerre, singulièrement sur sa gauche. La gauche française est qualifiée par certains de gauche anti - anti-guerre. Mais où sont passés les anti-guerre d'antan ? Où sont passés les opposants à l'ingérence dans les "affaires" des autres pays ?
Le seul droit d'ingérence que s'était attribué l'Occident et, avec lui, la gauche française, concernait l'humanitaire. Ce temps-là est bien loin, désormais la gauche française s'autorise le droit d'ingérence politique et militaire. Elle s'autorise la croisade anti-islamique avec l'appui de ses médias et de 75% de son peuple.
Des preuves ? Il fut un temps où le "Mouvement de la Paix" savait réagir avec promptitude et énergie aux atteintes aux droits des peuples, en faveur de la paix et de la négociation. Le "Mouvement de la Paix" a publié le 13 janvier 2013, soit 48 heures après le début de l'intervention au Mali, un communiqué condamnant "l'état de guerre". Depuis, plus rien, pas une pétition, pas un mot, pas de nouveau communiqué ...
Il y a également une pétition pour la paix, très peu remarquée, à coté d'autres pétitions soutenues par des partisans de la remise en ordre du Nord-Mali. Peut-on dire que son succès est très mitigé ?

Gageons que dans les semaines, les mois à venir, le retour de bâton sera douloureux et que l'incompréhension et l'hostilité ne feront que grandir entre les deux rives de la Méditerranée et entre l'Europe et le Sud-Sahel.
Car enfin, la situation qui prévaut dans tous ces pays n'est pas celle d'un affrontement simpliste entre le bien et le mal, entre le tout noir et le tout blanc, entre le révolutionnaire et le conservateur, entre l'islamiste et le laïque.
D'un coté, il n'y a pas les "islamistes", mais DES islamistes travaillés par des tensions énormes entretenues par certaines puissances, allant d'islamistes modérés favorables à la sécularisation et au développement libéral de la société jusqu'à des partisans acharnés de l'ordre et de la charia.
En face d'eux, il n'y a pas les "révolutionnaires", mais des forces travaillées, elles aussi, par de puissants courants allant jusqu'à l'anarchisme.
Et d'abord, quelle révolution ? Y a t-il eu, parmi les militants du "Printemps", des théoriciens d'un nouveau gouvernement arabe ? Non, et le mot "révolution" est repris aussi bien par le Mouvement du 6 avril que par les Frères Musulmans.

Affiche révolutionnaire d'Egypte (DR)

Car le "Printemps arabe" est avant tout une "révolution consumériste". Le mot n'est pas péjoratif. Il signifie que la révolution n'est pas "sociale" avant tout (revendication de la place des travailleurs dans la production, de la garantie de revenus, de l'accession à de nouveaux droits ou de la reconnaissance de droits maltraités, ...), mais "libérale".
Il s'agit de revendiquer un emploi pour les milliers de chômeurs formés par le système éducatif, un niveau de revenus pour accéder à la liberté de consommation telle qu'étalée par l'Occident, la liberté de circulation dans et hors le pays et la liberté d'expression. Evidemment que ces revendications peuvent déboucher sur des revendications plus sociales ! Evidemment qu'il s'agit là de droits fondamentaux ! Mais, malheureusement, personne n'a été capable de passer au-dessus des divisions, des combinaisons, des actions ponctuelles et partielles. Alors, la situation devient ingérable, en raison surtout de la montée en puissance des anarchistes, ces "Black Blocks" pour lesquels le pouvoir actuel doit disparaître et "peu importe par qui il sera remplacé". Le prochain pouvoir sait déjà qu'il est condamné avant même d'être désigné.
L'anarchisme a pris une telle importance dans le débat que des leaders comme Mohamed el Baradei ont cessé d'appeler à la cohésion nationale et au dialogue: personne ne les entend, car personne ne les écoute.

A propos de l'Egypte, comme à propos de la Tunisie, comme à propos du Mali, la question qui se pose aujourd'hui est celle-ci: qu'est-ce qui peut réveiller la gauche française et la sortir de son engourdissement guerrier et de ses analyses impérialistes ?

samedi 29 décembre 2012

Pour une fraternelle année 2013

Le 2 janvier de cette année, nous faisions quelques commentaires à propos de l'année qui s'ouvrait: "une année pas triste, mais peut-être un peu douloureuse". Difficile aujourd'hui de revenir sur les mêmes mots et les mêmes constatations.
Le Gouvernement de notre pays n'est plus le même, mais nous savons bien qu'il ne fera pas de miracles et que les mots électoraux sont déjà remisés au placard des promesses en l'air, celles qui n'engagent que ceux qui y croient. Seule différence, le dialogue devrait être plus sain, les choix et orientations mieux expliqués. Il n'en demeure pas moins que la croissance reste imperturbablement une constante de tous les discours, que les choix alternatifs en matière de développement ne sont probablement pas pour demain, que la notion d'Etat, de patrie, de pays, de nationalisme, voire de protectionnisme, a encore de beaux jours devant elle, que la Françafrique se poursuit sous des verbes différents (au point de préparer la guerre ..), que les étrangers migrants sont à peine mieux acceptés, que la peur (de l'islam, des Chinois, de la chute de l'euro, du réchauffement, ...) fleurit partout, y compris dans les couloirs de nos ministères ou/et de nos rédactions de référence et que la pauvreté continue de vider les caddies que les "Restos du Cœur" remplissent à grand-peine.
En mieux ou en pire, 2013 ressemblera comme un frère à 2012. Est-ce une raison pour ne rien faire ? Non.
Un seul souhait: que vous ayez la force de faire de 2013 une année plus belle et plus fraternelle.

Voeux 2013-Photo et Composition (C)JB

(En suivant le tag "vœux", vous devriez retrouver toutes les cartes de vœux depuis 2004.)

mardi 18 septembre 2012

Journaliste ou militant: deux exemples récents, les riches et l'islamisme

La Une de Libé; "Casse-toi , riche con", a fait beaucoup de bruit mais pas nécessairement le bruit le plus utile. Beaucoup se sont interrogés sur le coté vulgaire et grossier de cette première page qui est une vraie "connerie". Mais peu se sont interrogés sur son bien-fondé déontologique. En effet, qu'est-ce que "Libération" ? D'après Wikipédia, il s'agit d'un journal quotidien généraliste. Il s'agit, certes, d'un journal quotidien ancré à gauche, nul ne le conteste et nul ne le lui reproche. Mais lorsque son Directeur de Publication justifie le titre provocateur et grossier en disant que ce n'est qu'une juste réponse aux provocations et aux grossièretés ou insultes de Bernard Arnault, fait-il du journalisme ou du militantisme ?

Le Président de la République a assimilé cette "Une" à une recherche exacerbée du rendement économique (à défaut du "profit"), mais il y a davantage: le comportement de certains éléments de la presse s'assimile de plus en plus fréquemment à des prises de position de caractère étroitement idéologique ou partisan. Il ne s'agit point de contester les choix fondamentaux de tel ou tel quotidien ou magazine: doite-gauche, conservateur-progressiste, mais à l'intérieur de ce choix de disposer d'une information complète. Sur le sujet de la double nationalité des riches, le titre de "Marianne" s'interrogeant sur le patriotisme économique des riches (sont-ils des traîtres à la France ?) est beaucoup plus intéressant sous l'angle journalistique.

Mais ce n'était là qu'une introduction destinée à bien cadrer la réflexion qui va suivre.

Elle concerne "Le Monde" et son reporting de ce qui se passe en Egypte. Depuis plusieurs mois, le tandem de reporters formé par Claire Talon et Christophe Ayad défend une présentation tronquée de la situation politique égyptienne.

Mohamed Morsi le 13 juin 2012-(C)Levine/SIPA
Petit florilège.
En juin 2012, sitôt Mohamed Morsi élu, Claire Talon nous annonce (toute trace en a disparu ...) que le risque est grand et très réel de voir les Forces Armées égyptiennes fomenter un coup d'état afin de sauvegarder leurs prétendus privilèges, leur "empire économique".
Le 14 août 2012, le quotidien titre: "En Egypte, le coup de force du pouvoir islamiste". Ou comment pratiquer l'art de sous-entendre beaucoup de choses à la fois. Autant qu'on le sache, Mohamed Morsi a été, aussi régulièrement que possible, démocratiquement élu. Même si l'expression a été reprise par d'autres organes de presse, le Figaro notamment, comment un chef d'état démocratiquement élu peut-il commettre un "coup de force", alors qu'il ne fait que mettre en œuvre les prérogatives dont il vient d'être chargé ? Le plus important dans ce titre n'est-il pas cependant le petit bout de phrase relatif au "pouvoir islamiste" ? La suite des commentaires prévoit la création rapide d'un état "frériste" car là est la véritable obsession de notre tandem de journalistes: le pouvoir islamiste.
Preuve en est donnée trois jours plus tard dans la cadre d'un article traitant du déploiement de l'armée dans le Sinaï à la suite de l'attaque de gardes-frontières égyptiens. Textuellement, au travers de cette action militaire, Mohamed Morsi "frappe toujours à l'improviste les pans d'un pouvoir qui lui résiste encore en Egypte, afin de renforcer la mainmise des Frères Musulmans sur l'Etat". Le même article nous fait part d'un "fort mouvement d'opposition à l'encontre du chef de l'Etat" et d'un appel à une manifestation "géante" le 24 août contre le règne des Frères.
Le lecteur du Monde Papier ne saura (sauf erreur) rien du résultat de cette manifestation géante. Dans Le Monde.fr, on apprendra qu'elle a réuni .... deux cents manifestants !!
Entretemps, nous saurons (23 août) que la "surenchère militaire égyptienne dans le Sinaï inquiète Israël". Israël a émis des protestations pour la forme, car il est fort probable que ces manœuvres se fassent sous le contrôle des USA et en collaboration avec les autorités israéliennes. La révision des accords de Camp David concernant la souveraineté de l'Egypte sur le Sinaï est à l'ordre du jour. D'ailleurs, depuis le 23 août, avez-vous entendu parler de cette inquiétude israélienne ?
Donc le 24 août, Le Monde.fr nous apprend que quelques centaines d'Egyptiens sont descendus sur la Place Tahrir pour manifester contre Mohamed Morsi. En fait, deux centaines de manifestants, dixit le texte lui-même. Cette poignée de manifestants cible la monopolisation du pouvoir par le Président élu, depuis que celui-ci a abrogé une "déclaration constitutionnelle" édictée par les SCAF (Forces Armées) et qui limitait les pouvoirs présidentiels. Comment des textes pondus par les forces armées peuvent-ils avoir plus de poids que les attributions traditionnelles d'un Président de la République ?
25 août, la pression continue et un nouvel article titré "Egypte: l'emprise des Frères inquiète l'opposition" rassemble une foule de suppositions, préjugés et rumeurs afin, encore une fois, de mettre en avant un anti-islamisme de fond. "Beaucoup soupçonnent les Frères de préparer des remaniements à grande échelle au sein du pouvoir judiciaire ...., la désignation des Gouverneurs de Provinces promet de verrouiller un peu plus le système ....., de lourdes craintes pèsent sur le projet que l'Assemblée Constituante doit remettre fin septembre ....., d'aucuns craignent que les islamistes ne torpillent les travaux en cours pour donner au Président les moyens de désigner une nouvelle Constituante à sa botte ....., le siège des islamistes au Caire aurait été rehaussé de deux étages sans permis de construire ....., le sursaut tardif des forces libérales ainsi que des intellectuels suffira-t-il à brider les ambitions des Frères Musulmans, alors qu'une importante manifestation pour défendre les libertés individuelles et protester contre la monopolisation du pouvoir était prévue au Caire vendredi ..."
On le sait: deux cents manifestants !

Les journalistes déplacés au Caire ont une vision partisane de la situation politique en Egypte. De façon caricaturale, ils amalgament Frères Musulmans et Salafistes, or il est d'évidence que ceux-ci sont davantage concurrents qu'alliés. Les récents évènements à propos de la vidéo anti-islamique diffusée sur le Net en apportent la preuve. L'attitude du Monde à l'égard de Mohamed Morsi n'est pas à même de comprendre et de faire comprendre cette situation et, en ce sens, nous sommes souvent loin du journalisme et proche du militantisme.
Paradoxalement, c'est un organe beaucoup plus militant, Le Monde Diplomatique, qui publie une analyse pertinente de la situation et de ses potentielles évolutions. Il faut lire impérativement cet article qui dit en substance que "l'armée est beaucoup moins puissante que ce que l'on a pu écrire, que les Frères Musulmans sont une force importante, qu'ils sont partie prenante de la solution aux problèmes de l'Egypte et qu'on ne peut les exclure du débat politique, que le combat politique ne s'arrêtera ni demain, ni après-demain et que l'Egypte a besoin d'une force d'opposition qui fasse des propositions sur un autre terrain que le religieux".

L'essentiel est dit.

dimanche 18 mars 2012

Le 8 mars, c'était la Journée des Femmes

L'intérêt que suscite cette journée auprès de l'auteur de ce blog est traditionnellement à peu près nul. Au contraire,la conviction est grande qu'il s'agit avant tout d'une vaste opération de bonne conscience et que les choses continuent le lendemain tout comme elles étaient la veille. Le lecteur fidèle de cette feuille consacrée aux solidarités le sait parfaitement: depuis qu'elle existe, nombreuses ont été les interventions "féministes", et tout dernièrement encore à propos de la place des femmes dans les pays arabes, du sort qui leur est trop souvent réservé, des violences qui leur sont faites ou des actes de rébellion qu'elles réalisent.

Fillette arabe (DR)

Le 8 mars, Le Monde et France Inter ont cependant publié un appel de huit femmes arabes, intitulé "Appel des femmes arabes pour la dignité et l'égalité". Les femmes concernées sont (pour que leurs noms ne soient pas oubliés) la Tunisienne Souhayr Belhassen, la Présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme, Bochra Belhadj Hmida, tunisienne cofondatrice de l'association tunisienne des femmes démocrates, Shahinaz Abdel Salam, une blogueuse égyptienne, Nawal El Saadawi, Egyptiennne, médecin psychiatre et écrivaine, Tahani Rached, réalisatrice égyptienne, Samar Yazbek, romancière syrienne, Azza Kamel Maghur, Libyenne, avocate, membre du Conseil libyen des droits de l'homme et Wassyla Tamzali, féministe algérienne.

Cet appel est ouvert à toutes les signatures. Il a déjà été remis le 13 mars au Secrétaire Général de la Ligue des Etats Arabes. Il le sera le 25 mai prochain au Président du Conseil Européen. Bien entendu, il faut soutenir et signer (il est encore temps !) ce texte, que voici en français.

Nous, femmes arabes impliquées dans les luttes pour la démocratie, la dignité et l’égalité,
Nous, actrices au premier plan des changements exceptionnels que connaît le monde arabe,tenons à rappeler à l’opinion publique que les femmes sont en droit de bénéficier au même titre que les hommes du souffle de liberté et de dignité qui gagne cette région du monde.
Depuis toujours les femmes mènent des luttes pour obtenir des acquis, plus ou moins importants selon les pays. Mais ces acquis demeurent en deçà de leurs aspirations et font de leur statut un des plus reculés dans le monde.
Les violences demeurent répandues tant dans l’espace public que privé et très peu de mesures sont prises pour mettre fin à ce fléau.
Les codes de la famille ne sont dans la plupart des pays arabes que des textes instituant l’exclusion et la discrimination.
Les autres lois que sont le code de la nationalité, certains codes civils et les lois pénales ne font que renforcer ces discriminations. Ces lois violent les droits les plus élémentaires et les libertés fondamentales des femmes et des fillettes par l’usage de la polygamie, le mariage des mineures, les inégalités en matière de mariage, de divorce, de tutelle sur les enfants ou encore l’accès à la propriété et à l’héritage.
Certaines lois permettent même à la parentèle masculine de tuer des femmes et des filles avec le bénéfice de circonstances atténuantes dans le cadre des crimes d’honneur.
Si la majorité des pays arabes (à l’exception du Soudan, et de la Somalie) a ratifié avec plus ou moins d’empressement la Convention sur l’Elimination de toutes les Formes de Discrimination à l’Egard des Femmes (CEDAW), adoptée par l’ONU en 1979, ces ratifications sont restées sans impact réel sur le statut et la condition des femmes.
Aujourd’hui que le monde arabe est en phase de construction démocratique pour la consolidation de l’Etat de droit et des droits humains, nous considérons que si l’égalité ne peut se réaliser sans la démocratie, la pleine jouissance de cette démocratie ne peut se réaliser sans une égalité totale entre les hommes et les femmes.
C’est pourquoi nous appelons les Etats, les partis politiques et la société civile dans ces pays à tout faire pour que la dignité des femmes et leur égalité avec les hommes ne soient pas une fois de plus sacrifiées au nom de prétendues priorités.
Aucune démocratie en effet ne peut se construire au détriment de la moitié de la société. Ensemble nous avons fait notre présent, ensemble nous construirons un avenir meilleur.
Nous exigeons :
- la préservation des acquis, l’égalité totale et effective et l’inscription des droits des femmes dans les constitutions.
- les mesures législatives et administratives afin d’éradiquer les violences faites aux femmes.
- la ratification et le respect de la CEDAW sans réserve dans son esprit et dans toutes ses implications concrètes.
- l’adoption de lois qui protègent les femmes des inégalités sociales et économiques, des discriminations, en particulier familiale.
- les mesures d’action positive afin d’assurer l’accès des femmes aux postes de décision et à leur pleine participation à la vie politique et associative.
- la dénonciation des voix qui s’élèvent ici et là pour discriminer les femmes au nom d’une lecture rétrograde des préceptes religieux ainsi que celles qui voudraient leur interdire une participation pleine et entière à une vie digne et respectueuse des droits humains.


Du courage, il en faut pour écrire cela. Du courage, il en faudra à chacune d'entre elles pour défendre, dans son pays, ce qu'elle a signé ici. Entre autres pour Azza Kamel Maghur, membre du Conseil Libyen des droits de l'homme, qui revendique ici l'égalité totale et effective avec les hommes et qui devra se contenter de la présence de 10 % de femmes dans la prochaine Assemblée de son pays (d'ailleurs, si Assemblée il y a ...).
En fait la phrase la plus courageuse et la plus porteuse d'espoir et d'avenir est celle-ci: "la dénonciation des voix qui s'élèvent ici et là pour discriminer les femmes au nom d'une lecture rétrograde des préceptes religieux". Bravo et merci mesdames.
La présentation de l'Appel, c'est ici. Le texte de l'appel en français et en anglais, c'est ici. Le texte de l'appel en arabe, c'est ici.
42106 signataires à ce jour.

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