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vendredi 4 décembre 2015

Trois semaines après

D’abord, il y a Spinoza. «Ne pas rire, ni pleurer, ni détester ni maudire, mais comprendre».
Ensuite, il y a la volonté de prendre le temps, de ne pas sur-réagir à chaud, de ne pas asséner des convictions qui peuvent être erronées.

Mais désormais l’heure est venue, quand bien même notre discours se tiendra au cœur d’une grande solitude. Car combien ont été les élus qui ont critiqué, qui se sont opposés, qui se sont abstenus face à la prolongation de l’état d’urgence ? (6 oppositions et 1 abstention parmi 577 députés). Combien de sénateurs ont eu les mêmes hésitations ? (12 abstentions et aucun vote contre pour 348 suffrages exprimés). Combien de français déclarent approuver ce fameux état d’urgence ? A la date du 21 novembre, ils étaient ... 91% !
Combien de députés ont approuvé les frappes en Syrie ? La quasi-totalité puisqu’il y a 2 votes contre et 10 abstentions.

De la même façon que le «Je suis Charlie» a d’abord et avant tout été une opération d’unanimisme, nous nous trouvons aujourd’hui face à l’injonction d’union nationale qui nous interdit de réfléchir et nous impose de nous taire.
Manuel Valls, l’homme qui pourtant a trouvé la force de stigmatiser l’apartheid de nos banlieues, en est désormais à assimiler toute analyse contestataire à une «excuse» donnée aux assassins. Ségolène Royal va plus loin, qui déclare qu’ «il n’est pas question de culpabiliser la France, de culpabiliser la République».

Qu’est-ce que ce terrorisme ?
Traiter les criminels de fous ne sert à rien et surtout n’apporte aucun élément de réflexion. Depuis plus de quarante ans (près de cinquante !), nous nous trouvons face à ce terrorisme issu des pays arabo-musulmans. Rappelez-vous Carlos et le Front Populaire de Libération de la Palestine dans les années 1973-1982. Rappelez-vous l’attentat de Lockerbie (1988) et celui du DC10 d’UTA au Niger, deux avions abattus sur ordre de Kadhafi. C’est à cette époque que naît officiellement Al Qaïda, par le biais de la publication d’un texte de Abdallah Azzam intitulé «La défense des territoires musulmans». Abdallah Azzam est directement issu de la guérilla palestinienne des années 1967-1969 et c’est avec Ben Laden qu’il crée en 1984 le premier camp d’entraînement en Afghanistan.
Les fondamentaux d’Al Qaïda intègrent les récits et épopées arabes depuis la naissance de l’islam et rejettent les options gauchisantes et laïques de la lutte palestinienne. Al Qaïda rassemble déjà les fondamentalistes sunnites, mais appelle cependant à épargner les musulmans. Al Qaïda fait de la lutte contre les juifs et contre l'Amérique, son fond de commerce.
L’organisation se décline dans le Proche-Orient, en Asie, en Afrique, sous forme de «filiales» qui font spontanément allégeance. Le sommet atteint par Al Qaïda est constitué par l’attaque du World Trade Center le 11 septembre 2001.
Les Etats-Unis s’engagent alors en Afghanistan contre les Talibans, puis se trouvent un nouvel adversaire en la personne de Saddam Hussein, accusé faussement de rassembler des armes de destruction massive en Irak.
En perte de vitesse, Al Qaïda se voit alors détrôné, remplacé par ses héritiers de l’Etat Islamique en Irak (anciens officiers de Saddam Hussein), puis en Syrie avec le ralliement des sunnites. La modération à l’égard des chiites n’est plus de mise, tout comme pour les chrétiens, kurdes et yézidis, tous qualifiés de mécréants.
Ce rapide survol permet d’identifier quelques explications (encore une fois, explication ne vaut pas excuse !) à ce terrorisme. La cause première, initiale, est celle de la revendication de l’identité arabo-musulmane, celle de la possession pleine et entière des territoires. Les luttes palestiniennes se situent dans cette revendication, mais cet objectif est également affirmé face aux interventions de tous ordres et de toutes natures de la part de l’Occident, qu’il s’agisse des interventions armées ou des interventions politiciennes. Une seconde cause est celle de la division géopolitique entre sunnites et chiites avec leurs soutiens respectifs, Arabie Saoudite en tête pour les sunnites, Iran pour les chiites, l’enjeu de domination de cette partie du monde étant primordial. Autre élément; celui de la perte d’initiative culturelle de l’islam. Religion d’Etat dans tous les régimes du Proche-Orient, l’Islam est une religion sur la défensive culturelle. Peu nombreux et peu écoutés, voire entendus, sont les esprits libres qui sont disposés à une critique des dogmes, des préceptes, des affirmations de cette religion. Cette faiblesse permet l’adhésion massive des populations à des thèmes simplissimes qui peuvent aisément être détournés en faveur de positions radicales. Enfin, ne l’oublions pas, l’Occident dans son ensemble a sa grande part de responsabilité, de par le jeu de ses alliances, de leur mise en place ou de leurs renversements, de ses pressions, de ses manœuvres en faveur de son libre approvisionnement en pétrole, de ses ventes d’armes, enfin de ses choix d’interventions armées, en Irak, en Syrie, mais également dans d’autres pays musulmans comme la Libye, le Tchad, le Mali ...
Le terrorisme djihadiste n’est pas une folie: il est une idéologie. Il a des racines. Tout comme avait des racines l’idéologie communiste au temps de Staline. Tout comme avait des racines l’idéologie nazie. Tout comme avait des racines l’idéologie destructrice des Hutus à l’égard des Tutsis. Tout comme avait des racines l’idéologie meurtrière des Khmers. Et tant d’autres encore ...
Parler de simple folie à l’égard de ces idéologies dévastatrices, c’est tout faire pour n’y rien comprendre et mettre en œuvre des solutions erronées.

Sur quel terreau se développe t-il en Europe ?
Si d’un coté on nous parle de folie, de quoi nous parle-t-on de l’autre coté, celui de l’Occident, celui de l’Europe où sont recrutés nombre de combattants du prétendu Etat Islamique ? Un récente enquête d’un organisme chargé d’analyser les dérives sectaires, par le biais de 160 (environ) témoignages volontaires, se croit autorisé à affirmer que les volontaires français pour le djihad se recrutent non pas dans les classes pauvres et victimes de ségrégation sociale, mais dans les classes moyennes, voire moyennes supérieures de nos sociétés. Cette fumeuse invention est, parait-il, étayée par le fait que deux ou trois des terroristes du vendredi 13 novembre étaient des petits commerçants dans leur quartier de Bruxelles ! Et son avantage indéniable est de pouvoir affirmer qu’il n’y a pas de responsabilité sociétale ou sociétalo-culturelle. Ségolène Royal (encore elle) le dit très bien: «Je suis en total désaccord avec cette affirmation. On n’a pas, alors qu’on est victime de ces attaques, en plus à culpabiliser. Il ne faut pas chercher des explications». Outre que cette déclaration est une véritable insulte à l’intelligence, elle est de plus en totale contradiction avec les faits.
Soyons brefs. Sur l’ensemble du territoire français, il y a, au 31 octobre 2015, trois millions huit cent cinquante et un mille chômeurs, en augmentation de 3,7% sur un an sur le seul territoire métropolitain. Tous les organes de presse soulignent avec satisfaction que le nombre des jeunes au chômage «reste stable», c’est à dire à près de 200 000 (niveau de fin 2012). Cela signifie que près de 25% (24,8%) des jeunes de 16 à 25 ans qui ne sont plus scolarisés sont sans travail. Un sur quatre. Dans les secteurs de la «Politique de la ville», ce chiffre dépasse les 40%. Près d’un sur deux !
Dans la totalité de la zone euro, le chômage des jeunes touche 3 148 000 jeunes de moins de 25 ans, soit un taux de 22,3 %. En Grèce, ce sont 47,9 % des jeunes qui sont touchés, en Espagne 47,7 %, en Italie 39,8 %.
Un NEET, vous savez ce que c’est ? C’est un jeune de plus de 16 ans (fin de la scolarité obligatoire) et de moins de 29 ans qui est Neither in Employment, Education or Training (ni au travail, ni scolarisé, ni en formation). En Espagne, en Italie, en Grèce, ils représentent plus de 25 % de la tranche d’âge. Au Portugal, en France, en Grande-Bretagne, en Pologne, ce taux est supérieur à 15 % de la classe d’âge. En Belgique, il est de 15 %. En Allemagne, il est supérieur à 5 %. S’il y a bien une explication à donner, c’est celle-ci (mais explication ne vaut pas excuse !): à une jeunesse sans envie, sans avenir et sans espoir, comment ne pas penser que des «solutions» toutes faites, présentant un idéal de vie, une réponse à une société et une période apocalyptiques, une alternative au monde, une reconstruction de celui-ci, puissent ne rencontrer aucun écho ?
C’était le 20 janvier 2015, deux semaines après les attentats de Paris. Manuel Valls avaient employé des mots extrêmement forts. Pourquoi ne les utilise-t-il pas à nouveau ? Pourquoi remplacer cette analyse par la fiction de l’union nationale dont tout un chacun sait bien qu’elle n’a pour première utilité que de chercher à sauver les meubles lors des prochaines élections régionales ?
Nous le citons. «Il existe en France un apartheid social, territorial, ethnique. Les émeutes de 2005, aujourd’hui qui s’en rappelle ? Et pourtant les stigmates sont toujours présents. Il existe des zones de relégation périurbaine, des ghettos où s’additionnent les discriminations quotidiennes parce que l’on n’a pas le bon nom de famille, la bonne couleur de peau, ou bien parce que l’on est une femme».
Tout cela a-t-il perdu son sens et son authenticité après le 13 novembre ?

Alors, que faire ?
L’union nationale clamée ici et là, n’est pas une réponse, on l’aura compris. C’est en tout cas une réponse notoirement insuffisante. Et ceci d’autant plus que ce n’est pas la France, en tant qu’Etat, qui a été attaquée. Mais la France en tant que symbole d’une certaine indépendance d’esprit, d’un certaine liberté de penser, d’une certaine joie de vivre. D’ailleurs, dans la même période, au cours des journées précédentes ou suivantes, d’autres attentats ont eu lieu. En plein ciel pour un avion de touristes russes, à Beyrouth ou à Bamako. C’est également la France interventionniste en Syrie, au Mali, qui a été attaquée.
Pour cette raison, pavoiser en tricolore n’est pas, non plus, une réponse. Tout comme n’est pas une réponse le fait de penser au Mali en pavoisant avec son drapeau. Il n’en est pas tout à fait de même avec la Marseillaise, car cet hymne a acquis une signification qui dépasse largement notre pays.
Le slogan «Pray for Paris», lui, n’est pas acceptable, s’inscrivant sans hésitation aucune dans une version de la guerre des civilisations: le Dieu de l’Occident s’opposant au Dieu des islamistes fous !
En fait, seuls les bougies, les fleurs, les cœurs et surtout ce dessin de la Tour Eiffel en forme de logo du mouvement Peace and Love peuvent avoir une signification. «Je suis Paris», comme un autre a su dire «Ich bin ein Berliner» (J.F Kennedy) !


Peace and Loce (C) Jean Julien
Alors, l’état d’urgence a été décrété, puis prolongé. Il est même question de le durcir, de généraliser les dénaturalisations afin de renvoyer dans le pays de leur autre nationalité les activistes soupçonnés, au risque d’en faire des apatrides.
Et puis, la guerre a été déclarée ! Certes, un adversaire nous a déclaré une forme de guerre faite de haine et de rancunes. Mais pouvons-nous, en retour, déclarer la guerre à cette idéologie ? Et à quoi cela peut-il servir ? Depuis près de cinquante ans, ce n’est qu’escalade entre l’Occident et le terrorisme islamiste. A chaque intervention, à chaque frappe, l’hydre djihadiste voit ses têtes repousser. Et parler de guerre, c’est également légitimer ces combattants de l’absurde et leur prétendu Etat. Ils ne méritent pas tant d’honneur !

Les pistes pour agir sont nombreuses. Nombre d’entre elles relèvent de la diplomatie.
Tout d’abord, mettre un terme au cancer du conflit israélo-palestinien. Rien, jamais rien ne se fera dans cette zone de la planète tant que perdurera cet affrontement duquel est né le sentiment arabe de perte du territoire.
Ensuite, mettre un terme au conflit en Syrie, sans recours à des déclarations sans lendemain car impossibles à mettre en œuvre. S’il faut frapper, et probablement le faut-il, que cela se fasse contre le seul adversaire qui puisse justifier ce choix: le djihadisme du prétendu Etat Islamique. L’avenir de Bachar el Assad ne relève que du choix des Syriens.
Après, reconsidérer nos relations avec les pays arabes ou persans. Toute notre politique étrangère dans cette partie du monde n’est, en fait, qu’orientée vers la satisfaction de nos intérêts, pétroliers en premier lieu, militaro-industriels ensuite.
Dans le même temps, affronter enfin la fracture sociale de notre société, choisir un développement qui donne sa place à la jeunesse et lui donne envie de rêver. Pour cela, il faut impérativement mettre un frein au tout sécuritaire et redonner la priorité à la croissance, au mieux-vivre, au vivre ensemble.
Enfin, s’abstenir des phrases toutes faites, des appels à marcher droit, à rentrer la tête et à s’union-nationaler ! La France se portera bien mieux si elle se sert de la richesse de sa diversité.

samedi 30 mai 2015

Je suis triste (Lettre à J...)

Tu avais à peine plus de huit ans lorsque je t'ai connue. Petite fille joueuse, gaie, toujours à parler, nous avons passé un mois complet sans cesser de nous retrouver tous les jours. Mon travail, en fin d'après-midi, à peine fini, je passai chez toi, dans le concession où vivaient ta tante, tes oncles, tes cousins, ta grand-mère. Je voyais peu ta mère qui ne s'était guère attachée à toi.
Et nous partions à la découverte de ton quartier de la Commune V, des berges du marigot qui le traverse, des rares marchands de bière pour étancher ma soif, voire même d'un maquis, un dancing, qui la journée faisait bien sagement office de café où l'on pouvait se détendre.
Avec toi, j'apprenais le bambara, oh juste quelques mots que j'ai déjà oubliés mais qui sont restés notés dans un coin de mes papiers et de mon ordinateur.
Puis, ce fut la découverte, toujours avec toi, de Bamako elle-même; de longues marches à pied le long des rues en terre battue et des avenues, le "goudron". Quand nous étions fatigués, ou que le trajet était vraiment trop long, alors nous prenions le taxi collectif. Bien des passagers qui nous laissaient difficilement une petite place, se sont souvent interrogés sur ce couple inattendu, celui d'un blanc, un toubab de soixante ans et d'une fillette noire de huit ans. Ces longues promenades se terminaient parfois au café, devant un soda, parfois même au restaurant où j'ai eu l'occasion de t'inviter à manger.
Tu étais intarissable, tu parlais sans cesse, tu voulais tout savoir, tu voulais toujours en savoir davantage: mon mode de vie, celui des Français, qu'est-ce que l'Europe ? Quels sont les pays qui la composent ? Quel temps y fait-il ? Tout était prétexte à question ou à commentaire. Et ces commentaires témoignaient d'une immense curiosité, d'une grande volonté de découverte.
En échange, outre l'apprentissage limité de ton langage, je t'interrogeais sur les structures de ton quartier, la nature des habitations, les occupations des habitants, les commerces, le marché permanent que nous avons si souvent visité. Tu faisais déjà des projets d'avenir. Encore à l'école primaire, tu envisageais de poursuivre au lycée, puis de venir en France, tu parlais de devenir médecin. A huit ans ...
Comme je participais un peu au financement de ta scolarité, j’imaginais déjà me retrouver à soixante dix ans et davantage à te recevoir en France et, qui sait, t'apporter un peu d'aide soit pour les études, soit pour le logement.

Fin décembre, juste avant Noël, j'ai quitté le Mali, espérant bien un jour y revenir, ne serait-ce que pour quelques jours. cela ne s'est pas encore produit.
En te quittant, c'est fou le nombre de promesses que j'ai pu te faire, à commencer par celle de t'écrire, celle de rester ton "parrain", de t'apporter l'aide et l'appui dont tu pouvais avoir besoin dans tous les moments de ta vie, que ce soit pour l'école, pour les loisirs, tes relations, ta vie de tous les jours, tes projets. J'ai poursuivi longtemps le financement de ta scolarité, auquel j'ajoutais parfois un petit supplément, notamment à l'occasion de ton anniversaire. En échange de ces promesses, j'avais exprimé le souhait que tu correspondes avec moi de façon un peu régulière et que tu me fasses partager ton existence. Cela ne s'est guère produit. Combien de fois avons-nous eu l'occasion d'échanger par mail, texto ou par Skype ? très peu, et pour dire quoi ? Des banalités qui tournaient souvent autour de ta vie scolaire. Pour le reste, plus le temps passait et moins j'en savais à ton propos. Ah si, parfois tu savais bien me relancer afin que je t'aide à financer un vélo ou un ordinateur, ce que je n'ai jamais fait que de façon très partielle.
Mon seul et unique lien avec toi était et reste encore ta page Facebook. Je dois dire tes pages, parce que j'en connais au moins trois, mais il n'en est qu'une que tu utilises actuellement.

En septembre, tu es rentrée au lycée puisque tu avais quatorze ans.

En fait, je ne sais pas bien dans quoi tu es rentrée, mais ce que tu es devenue aujourd'hui me désole, me bouleverse et me fait peur.
En quelques mois, en quelques semaines, tu as rencontré un garçon (des garçons) que tu appelles ton (tes) ami(s). L'un d'entre eux est peut-être ton premier amoureux. Il est beau, mince, élancé, il porte une grosse montre au poignet, des lunettes de soleil bien sombres et des tee-shirts siglés. Je ne pense pas, je ne veux pas me mettre à ta place afin d'apprécier ses éventuelles qualités. Cependant, je crois qu'il exerce, lui et les autres, une désastreuse influence sur toi.

De catholique que tu étais, tu es devenue musulmane ! De minoritaire par l'engagement religieux de ta famille, tu t'es rapprochée de la majorité confessionnelle du Mali. Peut-être y a t-il dans cette rapide conversion une forme d'amalgame, d'intégration, à la culture dominante, une attitude bien fréquente chez les adolescents qui n'acceptent pas aisément les différences. Soyons très clair, cela n'est pas en soi un problème pour moi. Même si ce sont des causes dues à ton âge, ou des motifs sentimentaux, il n'y a rien d'anormal à changer de conviction. A la condition que ce changement se fasse au bénéfice d'une plus grande liberté de penser, d'une meilleure capacité à s'exprimer. A quatorze ans, il est possible de faire ces analyses et de s'engager sur une autre voie que celle que vous a tracé l'hérédité. Mais est-ce bien le cas ,

Ta page Facebook devient sinistre, je n'hésite pas à te le dire. Plutôt que d'utiliser l'anglais, ou le français, ou l'un des langages de ton pays, voici que tu écris des Salam aleikoum et autres phrases coraniques en arabe phonétique, phrases dont je suis bien convaincu que tu n'en comprends ni la structure, ni même la signification.

Là où tu affichais quelques photos de toi, décontractée, en pantalon, en tee-shirt, épaules nues, voilà maintenant que tu t'exposes voilée de la tête au pied, un peu comme une jeune mariée, ton seul visage restant découvert. Mains jointes, tu invoques Allah. Si je te dis qu'en te pliant à ces règles que tu ignorais il y a encore six mois, tu fais le sacrifice de ta curiosité, de ta volonté de savoir, de ton libre arbitre, me croiras-tu ?

Tu partages des liens avec des sites que je ne peux pas comprendre. L'un, en particulier, est animé par un jeune imam dont le discours ne peut pas être qualifié de traditionaliste, tant il est rétrograde. Il y est question de l'obligation qu'à la femme de se voiler et d'obéir à son mari. On y apprend que celui-ci peux frapper sa femme pour la punir (mais il ne peut pas la battre !), à la condition que la sanction ne laisse pas de traces !L'obsession à l'égard du comportement des femmes au travail, au foyer, dans la rue est permanente. Sais-tu seulement que l'Islam dont tu parles ainsi est celui-là même qui avait envahi le nord de ton pays et qui continue d'y faire des raids meurtriers ?

Université au Mali

Sincèrement, je ne crois pas que ces recommandations, ces consignes de comportement, soient porteuses d'un quelconque avenir pour toi.
Je ne crois pas davantage qu'elles soient porteuses d'avenir pour ton pays. Mais c'est là un autre problème.
Aujourd'hui, je suis triste de voir que la petite fille que j'aimais comme ma fille, en laquelle je croyais (je savais !) avoir discerné une intelligence particulière, est tombée sous la coupe d'une idéologie à la fois conservatrice et destructrice.
Aujourd'hui, je suis triste de découvrir que la jeune fille, la jeune femme que j'espérais voir grandir en indépendance et en fierté, prendre sa place auprès de ses sœurs et participer au développement de son pays ou lutter pour les droits des femmes, a renoncé à tout cela. Aujourd'hui, je suis triste .... parce que l'Islam que tu sembles avoir choisi n'est porteur que d'ignorance et de repli sur soi, alors que, crois-moi, il existe une autre version de l'Islam. Aujourd'hui, je suis triste ...

mercredi 14 mai 2014

Mali , ô Mali

Il n'était pas évident de lire ce livre dont le texte de présentation signé par l'auteur lui-même n'attirait pas très favorablement. En effet, partir à la rencontre du Mali actuel, en guerre, pour "rencontrer les femmes échappées de justesse aux horreurs de la charia, découvrir l'économie très puissante et très illégale dont vit grassement le Sahara, faire connaissance avec les soldats d'opérette terrorisés par les combats, voir comment bandits et djihadistes s'entendent comme larrons en foire, assister à l'arrivée des Français, ...", tout cela paraissait bien schématique, bien réducteur.
Pourtant, outre "Madame Bâ" (2003), nous avions bien apprécié les réflexions mondialistes d'Erik Orsenna à propos du coton ("Voyage au pays du coton", 2006), de l'eau ("L'Avenir de l'eau", 2008) ou du papier ("Sur la route du papier", 2012) et, donc, une intelligente curiosité intellectuelle nous a poussé à lire "Mali, ô Mali".

Stock édite cet ouvrage sous la catégorie des romans. Ce n'est pas tout à fat exact, même si les dialogues y sont riches et les situations parfois truculentes. Disons qu'il s'agit bien davantage d'une sorte de plaidoyer en faveur d'une thèse unique, et que pour assoir ce plaidoyer l'auteur a choisi de lui donner un fil conducteur qui en favorise la linéarité. Ce fil conducteur se trouve être Madame Bâ qui, telle Jeanne d'Arc, accompagnée de son petit-fils bombardé griot, retourne au pays pour le sauver (le pays) et y entendre des voix ! Mince différence avec notre Pucelle historique qui, elle, est allée sauver son pays après avoir entendu des voix !
Tout de suite, les choses se gâtent. Dès l'aéroport, Madame Bâ s'irrite de la présence de bonnes bourgeoises emperlées venues accueillir des Touaregs. Elle les agresse violemment en qualifiant leurs invités de "plaie de l'Afrique, ceux qui ont vendu nos aïeux noirs aux Arabes comme esclaves et qui vivent aujourd'hui de fortunes acquises par les trafics de la drogue, des armes et des otages". Au griot qui s'indigne d'accompagner une grand-mère raciste, elle répond qu'il n'est qu'un imbécile et qu'elle lui expliquera (pages 30-32).

Madame Bâ a vraiment des idées toutes faites, découpées à la hache, puisées au fil des actualités de la presse et des organes militants. Lorsqu'elle part à Dakar afin de rencontrer ATT qu'elle aime bien, elle en revient avec des notions fort discutables en ce qui concerne la présence de ces fameux Touaregs dans le Nord-Mali. ATT lui dit que ce sont les Touaregs qui font le plus de bruit car ce sont eux qui aiment la guerre, le mouvement, les trafics .Mais dans le désert, ils ne sont qu'un sur dix, les dix autres sont peuls, songhaïs, maures ... (pages 242-244)
La répartition des populations, une notion fragile et difficile à manipuler, permet toute les interprétations. Quelle est la délimitation de la zone prise en considération ? Quelles sont les villes qui y sont incluses ? A quelle période faisons-nous référence ? Lors de l'indépendance acquise voici un peu plus de cinquante ans les populations de Kidal étaient majoritairement touarègues et celles de Gao l'étaient à quelques 40 %. Les choses ne sont plus les mêmes ? Cela justifie-t-il de parler d'un sur dix ?
Madame Bâ, qui a de la suite dans les idées, revient encore une fois sur cette question touarègue dont elle fait de sa solution la clé de voute de la crise malienne. C'est à la fin du livre (pages 396) "Touaregs, ô Touaregs, pourquoi vous laissez-vous représenter par les pires d'entre vous ?"
Tout comme elle ignore qu'actuellement il est bien impossible à un Touareg, à plus forte raison à un groupe de Touaregs, d'obtenir un visa pour la France et donc de se retrouver accueilli à l'aéroport, Madame Bâ ignore l'histoire de ce peuple en lequel elle ne voit que des voleurs et des trafiquants qui ont une vieille expérience: ils trafiquaient déjà les noirs !

Mali, ô Mali (DR)

Madame Bâ a d'autres souffre-douleurs, et notamment les organisations internationales de l'ONU (pages 125-126). Nous ne sommes pas dans un roman, il suffit donc de 38 lignes pour stigmatiser une action (réelle ? imaginée ?) visant à faire fabriquer des demi-lunes de pierre (sorte de petites barcanes) afin de retenir les prochaines pluies pendant quelques instants. Ce sont des femmes qui sont payées pour faire ce travail " pendant que les hommes somnolent ou parlotent; rien n'est perdu !". Effectivement, rien n'est perdu, Madame Bâ, puisque cet argent restera à disposition des femmes et sera peut-être réinvesti dans l'édification de greniers à mil ou l'achat de quelques chèvres ! Et puis, vous qui êtes si forte, Madame Bâ, pour parler de la limitation des naissances (qui est l'un de vos thèmes de prédilection), commencez-donc par apprendre ce qui fait la personnalité des femmes africaines. Est-ce Montreuil, ou bien est-ce votre "géniteur littéraire" qui vous éloigne donc tant de votre africanité ? Oui, chaque femme met au monde un peu plus de six enfants. Mais combien parviennent à l'âge adulte ?
Le Mali est aussi l'un des pays les plus pauvres du monde, l'un des derniers dans le classement de l'ONU. Quel est le facteur qui influe sur l'autre ? Est-ce la fécondité qui entraîne la pauvreté ? Ou bien, est-ce la pauvreté qui conduit les femme a faire de nombreux enfants pour en garder quelques-uns ? Pour 1000 naissances vivantes au Mali, il y aura déjà 110 décès dans moins d'un an, soit 11 %. Et dans deux ans ? Et dans cinq ans ? Et dans dix ans ? Vous êtes sérieuse, madame Bâ, quand vous nous faites une comparaison avec l'Iran ? L'Iran, malgré ses inégalités, est la 21° puissance économique mondiale. L'Iran a un taux de mortalité trois fois inférieur à celui du Mali. Alors oui, l'Iran peut abaisser son taux de fécondité de 6 à 2 enfants par femme !!

Après lecture de ces quelques idées toutes faites, il nous reste l'essentiel, c'est à dire la défense de l'intervention française au Mali, la défense sans nuance de Serval, avec les légendes les plus tenaces, comme celle des forces djihadistes capables de parcourir les 640 kilomètres séparant Konna de Bamako en une journée et donc justifiant d'une intervention éclair (et peu légitime). Nous en avons beaucoup parlé ici, c'est pourquoi nous regrettons le manichéisme de Madame Bâ.

Il y a beaucoup de belles choses dans ce "roman", de séduisantes descriptions du Niger tout comme de généreuses descriptions du courage des Maliens, Mais pourquoi avoir noyé ces belles pages dans une compilation de positions dogmatiques ?

Erik Orsenna, vous avez déclaré que vous partagiez beaucoup des points de vue de Madame Bâ. Il vous faudra lui apprendre (lui réapprendre) au moins deux ou trois choses. La guerre dans son pays n'est pas que la somme de la lâcheté des militaires et de la cupidité des Touaregs. Ceux-ci ont une histoire qui ne se résume pas au trafic d'esclave dans les siècles passés et de drogue au XXI° siècle. Enfin, la régulation des naissances ne s'impose pas en arrivant de France avec des valises de patchs contraceptifs.

mardi 6 mai 2014

Journalistes de RFI

Ghislaine Dupont et claude Verlon, journalistes de RFI, ont été assassinés le 2 novembre dernier.
Oui, mais par qui ?
Dans les jours qui ont suivi cet assassinat, de nombreuses informations ont circulé quant à l'identité du ou des tueurs, lesquels devaient être "rapidement interpelés", nous disait-on. Une enquête préliminaire a été ouverte et ce n'est que le 11 avril 2014 que trois juges d'instruction ont été désignés pour enquêter sur cette affaire.

Nous avions longuement parlé de cet évènement dans les jours qui ont suivi, en faisant part d'hypothèses émises dans quelques salles de rédaction. Aujourd'hui, c'est un journaliste suisse, de la RTS, David Baché, qui déclare qu'il existe de nombreuses zones d'ombre dans cette affaire.
En attendant plus, s'il doit y avoir un jour plus d'informations, nous lui laissons la parole.


mardi 11 février 2014

Une guerre d'un an

Avec un peu de retard (mais il permet d'approfondir la réflexion), parlons du premier anniversaire de la guerre au Mali. En effet, le 11 janvier 2013, la France déclarait la guerre aux "terroristes" djihadistes implantés dans le nord du Mali.
Il est singulier de noter que peu d'organes de presse se sont livrés à une analyse détaillée de la situation à l'occasion de cet anniversaire. C'est peut-être parce qu'une autre intervention, en Centrafrique celle-ci, a pris la place dans les colonnes des journaux. Mais c'est peut-être aussi parce que fêter ou célébrer cet anniversaire aurait soulevé davantage de questions que cela n'en aurait solutionné.
Nous l'avons dit ici déjà; il n'y a pas eu de victoire au Nord-Mali. Tout au plus, les djihadistes ont été éparpillés aux alentours du territoire malien, mais ils sont toujours présents et toujours prompts à utiliser la moindre faiblesse. Les évènements de ces tous derniers jours qui ont vu la mort de deux dizaines de combattants d'Al Qaïda en sont la preuve.
Le propre d'un anniversaire, c'est cependant de susciter quelques réflexions qu'en l’occurrence il faut aller chercher !
Tout d'abord, voici une réflexion d'ordre militaire. Elle provient du blog "Défense" de Laurent Touchard, dans Jeune Afrique. Celui-ci se pose la question de savoir si l'armée française n'aurait pas piégé les djihadistes en janvier 2013 en les poussant vers Bamako. Rappelons-nous: le Ministre de la Défense, François Hollande, la presse derrière eux (d'une seule voix) a défendu le bien-fondé de l'intervention française en prétendant que Bamako était en danger. Bref rappel historique.
En octobre 2012, François Hollande affirme que la France n'interviendra pas: "Il n'y aura pas d'hommes au sol, pas de troupes françaises engagées". Le 21 décembre, il réaffirme: "le temps de l'intervention n'approche pas. S'il y a toujours une occupation du Nord-Mali, ce sont les Africains qui mèneront cette opération avec le gouvernement malien".
Pendant ce temps, les combattants d'Ansar Eddine se regroupent au vu et au su de tous les observateurs et amorcent leur descente vers le sud. Le piège est là. Ils font montre d'une attitude agressive et "provoquent" l'intervention à laquelle ils ne croyaient pas: celle des troupes françaises qui sont prêtes depuis bien longtemps !
Cette analyse est probablement exacte. Tout le reste n'est que mise en scène. Tout comme nous le disions moins d'une semaine avant le déclenchement des opérations, les combattants islamistes n'ont jamais été en mesure de s'approcher de Bamako situé à près de 700 km du lieu où l'armée les attendaient: Kona. Globalement, ils n'ont même pas occupé cette ville, se contentant de faire des ronds dans le désert avec leurs 4 X 4. Ils n'étaient pas 5000 comme la presse et la TV le répétaient à satiété, mais 1200. Et la France préparait son intervention depuis longtemps déjà !

Nous n'allons pas nous éterniser sur cette analyse qui rejoint nos vieilles convictions. Il y a plus important.
Nous parlions ci-dessus d'Ansar Eddine qui s'est lancé dans une aventure guerrière après avoir rompu avec le MNLA. Pour bien comprendre ce qui reste aujourd'hui une énorme épine dans le pied du gouvernement malien (et de la France également mais qui n'en dit rien), il faut savoir que Kidal constitue une position très incertaine, dans laquelle les touaregs sont en position de force et où l'armée malienne ne peut quasiment pas intervenir. Les escarmouches y sont quotidiennes. L'intégration de Kidal dans l'unité du Mali devient de plus en plus une question primordiale pour nombre de politiciens et pour les maliens eux-mêmes. Le 17 janvier, à l'occasion de ce fameux anniversaire, Hama Ag Mahmoud, l'un des ténors du MNLA, mais également ancien ministre de la fonction publique sous la présidence de Moussa Traoré, a donné son point de vue sur l'intervention française dans Le Courrier du Sahara.
Dans cette interview, Hama Ag Mahmoud soutient que c'est la France qui a incité les touaregs du MNLA a occuper le Nord-Mali, et qui leur a promis l'indépendance de l'Azawad en échange de l'aide apportée pour faire s'évader tous les combattants touaregs qui étaient dans l'armée libyenne. Il soutient également qu'aucune solution militaire n'est à même de mettre fin au terrorisme. Seuls, le développement économique et l'autonomie politique de cette région pourraient y parvenir.

Kidal (DR)
Troisième volet de cette analyse du premier anniversaire. Aminata Traoré, dont nous avons souvent parlé ici, militante opposée à l'intervention française au Mali dès le premier jour, a publié début janvier (hasard ?) un livre d'entretiens avec Boubacar Boris Diop: "La gloire des imposteurs, lettres sur le Mali et l'Afrique". Inlassablement, Aminata Traoré y reprend son analyse anti-colonialiste et persiste dans son affirmation que la France n'est au Mali que pour prendre place dans la future conquête des richesses minières du pays (c'est également le point de vue dHama Ag Mahmoud qui y ajoute la richesse de l'eau) et affirme qu'il n'y a pas lieu de dire merci à la France qui ne conduit au Mali (et en Centrafrique) ni plus ni moins qu'une guerre coloniale.

Faisant un peu la synthèse de tout ces points de vue, le Nouvel Observateur a publié en janvier un article intitulé "Serval: une opération pas si réussie". Cet article s'achève par le terrible point de vue de l'ONG Survie "L'action de la France s'apparente à une mise sous tutelle du Mali, à l'opposé d'un processus de reconstruction institutionnelle dont aurait besoin le pays aujourd'hui". Lorsque l'on connait le dernier avatar des relations franco-maliennes, il y a tout lieu de penser que ce jugement est bien exact.
" La France agira selon ses besoins s’il s’agit officiellement de mieux échanger le renseignement. Cela n’ira pas jusqu’à informer au préalable les autorités maliennes des actions entreprises". C'est la France qui a fait cette déclaration à propos du projet imposé à IBK d'accord de défense entre les deux pays et dont la signature avait été fixée unilatéralement par la France au 20 janvier. Or, il se trouve que le 20 janvier correspond à la date anniversaire du départ de l'armée française en 1961, départ imposé par le Président Modibo Keita. 53 ans plus tard, l'humiliation a été ressenti: depuis cette date, il n'est plus à l'ordre du jour de parler d'accord de défense ! A propos, avez-vous entendu parler de ce projet devant le Parlement français ?

PS: Peux-t-on, naïvement, poser la question de savoir où en est l'enquête relative à l'assassinat des deux journalistes de RFI ?

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