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Tag - Niger

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mercredi 6 novembre 2013

Mauvais signal pour le Mali

Nul n'ignore, dans ce blog, notre position quant à la présence de la France au Mali.
Le 8 juin 2012, ici même, nous écrivions que "La France n'a rien à foutre militairement au Mali". Depuis cette date, tous les billets ont défendu cette thèse, la justifiant par de nombreux signes de délabrement de la vie sociale, humaine, économique, politique .. de cette région du monde. Si quelqu'un doit être au Mali, pour y défendre une certaine conception de la démocratie, ce ne peut être qu'une large et légitime coalition internationale, avec forte participation africaine (sud-saharienne, comme maghrébine et proche-orientale).

Le récent enlèvement de deux journalistes français, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, rattachés à la rédaction de RFI, suivi de leur mort, est susceptible de changer radicalement les données de la confrontation qui a lieu actuellement au Nord-Mali.


Ghislaine Dupont (RFI)

Claude Verlon (RFI)

De façon primaire cela démontre que nous n'avons pas gagné la guerre, malgré les déclarations plus ou moins fanfaronnes des membres de notre Gouvernement. Jusqu'à la semaine dernière, il était encore possible de croire que les "rebelles djihadistes" avaient été repoussés hors les murs du Mali et qu'on pouvait s'attendre à les retrouver au Niger, voire au Burkina Faso. Mais non, il n'en est rien. Ils sont là, dans les villes, à quelques centaines de mètres de troupes françaises, maliennes ou onusiennes.
Que s'est-il passé ?
Les faits ne sont pas connus avec certitude et ne le seront sans doute jamais. Et si une version officielle est répétée à l'envie dans tous les médias, elle n'en restera pas moins une version officielle sujette à toutes les contestations.
Déjà, les causes de la mort ont été variables: "égorgés", "criblés de balles", "deux balles pour l'un, trois balles pour l'autre". Si le sujet n'était pas si macabre, on se plairait à faire un peu d’exégèse sur ces différentes affirmations (toutes de notre ministre des Affaires Etrangères). Les premières visent à mettre en évidence la brutalité et l'inhumanité des adversaires kidnappeurs, la dernière a pour objet de démontrer leur froideur et leur cruauté en exécutant leurs otages.
Ont-ils réellement exécuté leurs otages ? Peu en parlent en France; il existe pourtant une version des faits qui met en cause l'armée française en la soupçonnant de précipitation et d'avoir tiré, à partir des hélicoptères lancés à la poursuite, sur les ravisseurs et leurs otages, les tuant tous, c'est à dire trois ravisseurs et les deux otages. Cette version est lisible sur El Watan, journal algérien.

Pour sa part, le Gouvernement français ne parle actuellement que des corps des deux journalistes retrouvés devant un véhicule intact (pas de traces de balles, donc pas de mitraillage par hélicoptère) et ...verrouillé. Combien précautionneux sont ces hommes du désert qui prennent le temps de verrouiller leur véhicule avant de s'enfuir: sans doute pensaient-ils revenir le chercher plus tard !

Cette théorie, car pour l'instant ce n'est qu'une théorie, est à rapprocher de l'issue tragique de la poursuite jusqu'à la frontière malienne des ravisseurs des deux jeunes enlevé au Niger et tués lors de la tentative d'intervention de l'armée française. Là aussi, au moins pour l'un des jeunes, il est possible qu'il ait été tué par des balles françaises.

Quel était l'intérêt des ravisseurs ?
Une première explication est évidente. C'est celle du "marché aux otages". La récente libération des otages d'AREVA, avec sa rançon de 20-25 millions d'euros, a fortement excité les convoitises. Selon cette hypothèse, il y a fort à penser que les journalistes ont été enlevés pour être remis à un groupe djihadiste candidat à une opération financière de même ordre. Dans ce cas, il est impensable que les otages soient sacrifiés ! Pensez-donc, 20 millions d'euros !! La thèse de la panne du véhicule (tout neuf) ne tient pas non plus. Les ravisseurs auraient assassiné leurs proies afin de s'enfuir à quatre dans un autre véhicule ? Impossible, la "valeur" même des otages les aurait obligés, dans ce cas, à abandonner le prétendu véhicule en panne (en le verrouillant bien !) et à s'entasser à six dans l'autre véhicule. Pourquoi l'armée française n'aurait-elle pas vu cet autre véhicule ?

Une seconde explication est plus pernicieuse. AQMI aurait effectivement décidé d'agir contre les intérêts français au Mali en dramatisant le conflit, en vengeant les victimes de la guerre du Nord-Mali, en prenant fait et cause pour les musulmans de l'Azawad. A court terme, AQMI aurait été amené à développer ce discours en qualifiant les français d'occupants et en appelant la population à les chasser. Depuis bien avant la déclaration de guerre, ce risque existe. Jusqu'à présent, il n'était que potentiel. Deux choses s'opposent à cette seconde théorie. Tout d'abord, même si AQMI n'a pas été chassé du Mali, il n'est pas actuellement au mieux de sa forme (matériels, logistique, troupes) et une "déclaration de guerre" implique de pouvoir accompagner les mots avec des actes. Ensuite, AQMI a pour habitude de scénariser ses actions: même si les otages journalistes étaient condamnés par les djihadistes, ceux-ci auraient pris la peine de mettre en scène cette exécution: délai, communiqué de presse, vidéo peut-être, ...

Mais aujourd'hui, ces analyses n'ont plus lieu d'être.
Quelle que soient la cause et l'explication de la mort des deux journalistes, AQMI a récupéré la mise.
Et ce qu'il n'avait peut-être pas envisagé de faire, il vient d'être amené à le faire.
Parce que, pour une raison ou pour une autre, un enlèvement de deux otages s'est terminé par leur mort, AQMI a décidé de s'en emparer et de déclarer que "le meurtre des deux journalistes français constitue le minimum de la facture que Hollande et son peuple doivent payer en contrepartie de leur nouvelle croisade".

La guerre du Mali vient brutalement de changer totalement de dimension. Nous entrons dans un conflit comparable à celui de l'Afghanistan, un conflit dont la France ne sortira jamais par le haut.

lundi 21 octobre 2013

Retour sur l'immigration

Acte premier: 3 octobre 2013. 359 migrants trouvent la mort à quelques encablures de Lampedusa.

Acte second: le 16 octobre 2013.
"Plus de 2.500 enfants de moins de 5 ans sont morts des suites de la malnutrition sur les huit premiers mois de l’année au Niger, l’un des pays les plus touchés par ce fléau, a-t-on appris mercredi auprès de l’Unicef."
"La plupart des victimes sont des nourrissons dans leurs deux premières années, très fragiles. Le Niger n’étant pas en situation de famine, les décès liés à la malnutrition sont bien plus rares chez les enfants plus âgés ou chez les adultes."
"Malgré ce nombre important de décès, la prise en charge de la malnutrition a progressé par rapport à l’année précédente, remarque Guido Cornale, le responsable de l’Unicef au Niger, pays pauvre où elle est endémique et massive."
"Sur 252.427 enfants de moins de 5 ans traités entre le 1er janvier et le 5 septembre 2013 pour malnutrition ou pour des maladies qui lui sont liées, 2.524 sont morts, ce qui représente une mortalité de 1 pour 100, indique M. Cornale à l’AFP."
"En 2012, année de crise alimentaire, la mortalité était de 1,6 pour 100 (environ 5.900 morts sur 370.000 traités), contre 1,4 en 2011, année de bonnes récoltes (env 4100 / 293.000) et 1,7 en 2010, autre année de crise alimentaire (env 5.560 / 330. 000), selon les chiffres de l’Unicef."
"« Chaque enfant mort est une perte de trop. Mais cela montre aussi qu’on arrive à contenir le taux de létalité de la malnutrition aiguë sévère, et même à le faire reculer », observe M. Cornale."
"« Sans l’aide internationale au Niger, on verrait les enfants mourir par dizaines de milliers », ajoute-t-il, saluant également le travail du gouvernement nigérien, qui « répond » aux attentes des bailleurs."
"La malnutrition n’est toutefois « pas seulement une conséquence de l’insécurité alimentaire », explique Guido Cornale, citant aussi « les maladies, qui impactent l’état nutritionnel de l’enfant », l’éloignement des services de santé, des infrastructures déficientes (absence de latrines ou d’eau potable). La bonne santé de la mère allaitante est également un facteur prépondérant."
"Le 7 octobre, le Bureau de affaires humanitaires de l’Onu (Ocha) à Niamey avait rapporté le décès de 362 décès d’enfants dans la seule région de Zinder (centre-est), où 79.087 cas de malnutrition ont été enregistrés du 1er janvier au 23 septembre."
"Le Niger est l’un des dix pays les plus pauvres au monde, malgré des richesses en matières premières (uranium, pétrole). "


Acte trois: Kanar publie un "dessin" dans "Moustiques (Belgique)", repris dans "Le Monde"

Prix Nobel de physique-(C)Kanar

Acte quatre: Le capital au XXI° siècle, de Thomas Piketty. (pages 118 et suivantes).
"La seule situation de déséquilibre continental caractérisé concerne l'Afrique qui est structurellement possédée par les autres continents. Concrètement, d'après les balances des paiements au niveau mondial établies chaque année depuis 1970 par les Nations Unies et les autres organisations internationales (Banque Mondiale, FMI), le revenu national dont disposent les habitants du continent africain est systématiquement inférieur d'environ 5% à leur production intérieure (l'écart dépasse 10% dans certains pays). Il est intéressant de noter que ce flux sortant de revenus du capital est de l'ordre de trois fois plus élevé que le flux entrant de l'aide internationale. Avec une part de capital dans la production de l'ordre de 30%, cela signifie que près de 20% du capital africain est actuellement possédé par des propriétaires étrangers."
"Il est important de réaliser ce que signifie en pratique un tel chiffre.Compte tenu du fait que certains éléments du patrimoine (l'immobilier d'habitation ou le capital agricole) ne sont qu'assez peu possédés par les investisseurs étrangers, cela signifie que la part du capital domestique détenue par le reste du monde peut atteindre 40%-50% dans l'industrie manufacturière, voire davantage dans certains secteurs. Même si les balances de paiement officielles ont de nombreuses imperfections, il ne fait aucun doute qu'il s'agit là d'une réalité importante de l'Afrique actuelle."
(...)
"Quand un pays est pour une large part possédé par des propriétaires étrangers, la demande sociale d'expropriation est récurrente et presque irrépressible. D'autres acteurs de la scène politique répondent que seule la protection inconditionnelle des droits de propriété initiaux permet l’investissement et le développement. Le pays se retrouve ainsi pris dans une interminable alternance de gouvernements révolutionnaires ( au succès souvent limité pour ce qui est de l'amélioration réelle des conditions de vie de leurs populations)et de gouvernements protégeant les propriétaires en place et préparant la révolution ou le coup d'Etat suivant."
(...)
"L'expérience historique suggère que le principal mécanisme permettant la convergence entre pays est la diffusion des connaissances, au niveau international comme au niveau domestique. Autrement dit, les plus pauvres rattrapent les plus riches dans la mesure où ils parviennent à atteindre le même niveau de savoir technologique, de qualifications, d'éducation, et non pas en devenant la propriété des plus riches."

Acte cinq: 16 octobre-Ségolène Royal appelle la gauche à se calmer après l'expulsion d'une jeune kosovare.
Rappelant que "la lutte contre l'immigration clandestine était une valeur de gauche", Ségolène Royal explicite son propos en affirmant: "La gauche ne peut pas accepter que ce soit les populations les plus défavorisées et les immigrés en situation régulière qui subissent l'immigration clandestine".
En clair, Ségolène Royal refuse d'accepter inconsidérément des réfugiés afin de ne pas pénaliser "nos pauvres" et "nos immigrés" !!

Acte six: 24 et 25 octobre-Conseil Européen
Devant l'indignation causée par les récents naufrages en Méditerranée, le Conseil Européen devait aborder la question de sa politique migratoire. Las, les indignations feintes nées des déclarations de Snowden et la révélation du suivi des communications par les USA emportent la mise, et la question de l'immigration reste pratiquement (ou presque) au placard.

Acte sept: 31 octobre-Nouveau drame en Afrique.
87 migrants sont retrouvés morts de faim dans le désert nigérien à quelques kilomètres de la frontière algérienne.


Faut-il continuer longtemps avant de comprendre que la première cause de l'immigration, c'est la guerre ? (Syrie, Ethiopie, Soudan)
Faut-il continuer longtemps avant de comprendre que la seconde cause de l'immigration, c'est la misère ? (Afrique, Niger, Mali, Sénégal, ..)
Faut-il continuer longtemps avant de comprendre que notre monde est un monde de "libre circulation" de toutes les marchandises et de l'argent (mondialisation) et qu'il n'y a aucune raison pour que n'existe pas la libre circulation des hommes ?
Faut-il continuer longtemps avant de comprendre que notre occident étale des richesses matérielles (argent, mode, technique, ..) et humaines (liberté, émancipation, libre expression, ...) qui ne peuvent que susciter l'envie et la convoitise ?
Faut-il continuer longtemps avant de comprendre que toujours et partout les migrants chassés par la guerre, par la misère ou par l'envie, tenteront de rejoindre les pays de leurs rêves ? Et que Frontex ne servira à rien ? Et que les passeurs existeront toujours (terrible loi de l'offre et de la demande) ?

vendredi 5 juillet 2013

La guerre des civilisations a bien lieu

L'affaire est passée largement inaperçue, car qui en a parlé ? Les trois Femen européennes incarcérées en Tunisie pour avoir manifesté en faveur de la militante tunisienne Amina Sboui ont présenté des excuses, disant qu'elles regrettaient d'avoir pu choquer par leur comportement.
Bien entendu, sitôt arrivées en France, elles ont démenti avoir présenté des excuses, ont tout au plus affirmé avoir émis des regrets, et surtout les ont justifiés par leur incarcération de près d'un mois.
Il n'y a aucun intérêt à discuter sur la nature même des propos qu'elles ont pu tenir. Le plus important est le fait qu'elles les aient tenus, que ce soit sous la pression (en l’occurrence celle de leurs ambassades respectives) ou de façon plus ou moins spontanée. Le contenu de leur déclaration fait étalage d'une méconnaissance totale du pays dans lequel elles sont allées s'exprimer.
Femen France, le mouvement lui-même, ajoute au cynisme en précisant qu'il fallait "comprendre ces déclarations après un isolement total du monde et face à la machine répressive islamique". Et que, de plus, ce serait "une duperie que de croire, ou faire croire, que le régime islamique pourrait libérer les Femen face à la pression du public démocratique".

L'univers mental des Femen consiste à dire, écrire, affirmer et démontrer que l'islamisme ne peut être QUE répressif et que toute action d'un gouvernement peu ou prou dirigé par des musulmans n'est que de l'islamisme. La Tunisie, la Turquie sont actuellement les cibles de cette analyse réductrice.

Mais est-ce seulement le point de vue des Femen ? Bien sur que non ! C'est même le point de vue de la majorité des organes de presse et des responsables politiques ou intellectuels.

Les Femen à Tunis (DR)

Prenons l'exemple des récents évènements égyptiens. Depuis plus d'un an, tout l'occident se ligue contre le Gouvernement de Mohamed Morsi qui a été accusé d'incapacité à gérer le pays. Sans doute a t-il commis des erreurs, notamment d’autoritarisme. Mais enfin, n'est-il pas vrai que jamais, au grand jamais, l’opposition hétéroclite des libéraux, des gauchistes et des revanchards n'a accepté le moindre début de dialogue ? Cette opposition, dans la rue ces derniers jours, n'avait qu'un seul objectif: celui de revenir un an en arrière et de pouvoir redistribuer les cartes. N'est-il pas singulier que ceux qui vouaient l'armée (les SCAF) aux gémonies et prônaient leur boycott en soient aujourd'hui à les applaudir ?
N'est-il pas vrai que les fonds accordés par la Communauté Européenne pour aider l'économie égyptienne (5 milliards d'euros), en novembre 2012, n'ont encore été que très parcimonieusement versés, si tant est même qu'un début de versement ait été effectué ?
N'est-il pas vrai que le FMI, le 27 juin encore, n'avait toujours pas décidé du versement de l'aide à l'Egypte d'un montant de 4,8 milliards de dollars ?
L'univers mental de la presse et des commentateurs occidentaux vise à réaffirmer avec constance que l'islamisme égyptien a chassé tous les opposants, ce qui est faux ! que la constitution élaborée avec trop peu de dialogue (la faute à qui ?) vise à instituer la charia, ce qui est faux !, que les agressions sexuelles commises par les voyous inoccupés du Caire et d'ailleurs relève d'une action politique voulue, ce qui est faux !

Si l'on ne sait pas encore aujourd'hui ce que donnera l'évolution politique en Tunisie, il est possible de prévoir sans crainte et presqu'à coup sur, ce qui va se passer en Egypte. L'armée a pris le pouvoir, elle va le garder en sous-main et Baradei ne sera qu'une marionnette. Le conflit sera dur, très dur et les prochaines élections libres (mais quand ?) verront probablement le retour des Frères Musulmans.
Pourquoi ? Parce qu'ils sont organisés, parce qu'ils ont l'expérience de la prison et de la clandestinité dans lesquelles les forces armées veulent les repousser, parce qu'ils épousent les sentiments profonds de la majorité de la population et parce l'union des libéraux, des révolutionnaires et des revanchards ne donnera jamais une majorité solide. Les 14, les 17, voire les 21 millions d'Egyptiens descendus dans la rue ne sont qu'une grossière illusion. Ce sont avant tout des Egyptiens qui veulent travailler, manger et élever leurs enfants. On leur a fait croire que Morsi était seul responsable de leurs difficultés, on les manipule même sans vergogne ... Leurs revendications ne sont pas l'an II d'une révolution qui n'a jamais eu d'an I


Anti-Morsi sur Place Tahrir le 5 juillet (C)AP/Amr Nabil

Entretemps, c'est la Turquie qui s'est distinguée par des mouvements revendicatifs fortement inspirés de l'Occident et, à ce titre, largement salués par celui-ci ! Voilà la Turquie, modèle des commentateurs et des analyste du "Printemps Arabe", devenue subitement un pays totalitaire, répressif et ... islamique ! Oui, la Turquie a de graves problèmes à régler, avec les Kurdes, avec Chypre, avec ses minorités, avec son identité culturelle, avec ses avocats et ses militants, mais est-ce l'aider que de la stigmatiser sans nuances ?

En Tunisie, en Egypte, en Turquie, mais également au Sahel africain (Mali, Niger ..), l'occident adopte une attitude colonialiste égoïste et prétentieuse en croyant et en affirmant que seule la démocratie libérale a une vocation universelle et inéluctable à s'implanter, partout sur notre terre, quelle que soit la civilisation, quelle que soit la culture. La démocratie libérale est LA civilisation, elle est LA culture, tout autre projet est appelé à se soumettre.
Cette attitude s'accompagne d'un anti-islamisme de plus en plus affirmé, de plus en plus banalisé. Il n'est que de lire les réactions des lecteurs à un évènement aussi peu signifiant que celui de l'interpellation d'une femme en niqab (Argenteuil): l'immense majorité de ces commentaires relèvent du mépris, de l’exclusion, de la peur, de l'anti-islamisme quand ce n'est pas du racisme tout court. L'évolution récente de l'Egypte a suscité quelques délires dont les journalistes (ceux du "Monde" notamment) n'ont pas su rester à l'écart. Des calculs savants ont été effectués afin de comparer le nombre d'Egyptiens dans la rue et le nombre d'Egyptiens ayant voté pour Morsi lors des élections présidentielles. Et de conclure, au mépris des premières élections libres dans ce pays, que les majorités étaient renversées. Combien de journalistes auraient accepté une telle analyse dans un pays occidental ? Plus grave encore, certains sont allés jusqu'à rappeler que la démocratie n'est pas une "assurance tous risques" en matière de démocratie et qu'Hitler lui-même avaient été élu ! De telles considérations plus ou moins nauséabondes débouchent tout naturellement sur une relative compréhension à l'égard des Forces Armées ! Curieux comme les hommes de gauche se mettent à aimer les armées putschistes qui leur apportent des solutions "clefs en main": après le Mali, voici l'Egypte ! Cette attitude dangereuse entraîne une inévitable réaction de la société islamisée traditionnelle, réaction que savent exploiter les meneurs salafistes et djihadistes.

Il est grand temps de mettre un terme à cette guerre de civilisations et d'aider l'islam, civilisation et culture mêlées, à se définir et à se positionner au regard de la démocratie.

vendredi 31 mai 2013

Après le Mali, la recolonisation programmée en Afrique

C'est une sorte de pavé dans la mare que viennent de publier Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé, tous les deux journalistes au "Figaro". Leur ouvrage (au titre racoleur: qu'y a t-il de "secret" ?) s'intitule "Notre guerre secrète au Mali" et défend l'idée que l'intervention française dans ce pays était prévue depuis longtemps, depuis 2009 plus précisément. Elle est un héritage de l'ère Sarkozy qu'ont repris à leur compte Jean-Yves Le Drian, Jean-Marc Ayrault et François Hollande, à la fois pour des raisons stratégiques et pour des raisons militaires. Pour que cela soit bien clair, il s'agit de notre conviction bien avant le déclenchement de l'intervention elle-même: les déclarations auprès de l'ONU afin d'obtenir les résolutions adéquates, les engagements de Dakar du Président Hollande, annonçant qu'il n'y aurait jamais d'intervention au sol de la part de la France, et qu'il n'y aurait jamais d'initiative ou d'action individuelle n'étaient qu'un rideau de fumée, un brouillard épais diffusé essentiellement afin de permettre la montée organisationnelle de l'opération. Il est indéniable que tout cela a bien marché. En effet, la "qualité" de l'organisation, du déploiement et de l'action militaire suffisent à prouver que l'intervention était préparée et programmée depuis longtemps.

Notre guerre secrète au Mali (DR)


La question qui se pose désormais est celle de savoir si cette intervention a été un succès. Ici même, nous avons souvent et longuement analysé les risques que comportaient cette opération militaire.

Des risques humanitaires, disions-nous.
Personne n'en parle, ce sujet ne fait pas partie du "tableau" que la presse française se complait à développer quand elle aborde cette guerre. Or, les réfugiés sont plusieurs centaines de milliers dans les pays limitrophes. Or, la situation de ceux qui restent dans le Nord-Mali est de plus en plus précaire: il n'y a plus d'eau à Gao, le choléra reprend du service ...

Des risques ethniques, disions-nous ensuite.
Force est de constater que ceux-ci ne se sont pas produits à grande échelle, malgré quelques actes commis entre communautés noires, arabes et/ou touarègues. Sans doute, la présence ordonnée et disciplinée de l'armée française y est-elle pour beaucoup. cela ne garantit pas l'avenir pour autant. Un conflit localisé mais puissant germe progressivement à Kidal. Cette ville est "occupée" par les combattants du MNLA qui refusent 'accès aux troupes maliennes. Cette forme d'occupation se fait avec la complicité plus ou moins explicite de la France qui voit dans les Touaregs une force avec laquelle il serait utile de discuter. La quasi totalité des forces politiques du Mali, de Bamako plus exactement, ne veulent pas en entendre parler. Les négociations sont en cours,mais leur échec est susceptible de réveiller de vieux démons, surtout au moment ou la France commence son désengagement.

Enfin des risques politiques, et ils sont nombreux !
Les récents attentats d'Arlit (auprès d'AREVA) et d'Agadez mettent en évidence une situation prévisible et redoutée. L'intervention de l'armée française, si elle a "détruit" quelques centaines de combattants, a surtout eu l'effet d'un coup de pied dans la fourmilière. Ceux que l'on nomme, à tour de rôle, des terroristes ou des djihadistes ont pris la piste et quitté le théâtre des opérations. Seuls, restent quelques kamikazes dont la fonction première et d'attester de la détermination des combattants et de fixer les armées d'intervention. Les autres, tous les autres, ont quitté le Mali, en fuite devant les troupes françaises, et se trouvent actuellement dans le sud de la Libye, un pays dont la décomposition est telle qu'il lui est impossible, même s'il le voulait, d'intervenir. Ces combattants sont des Maliens, des Soudanais, des Nigériens et des Sahraouis. Les attentats du Niger sont leur œuvre. La volonté est parfaitement claire de généraliser le combat djihadiste à l'ensemble de la zone sahélienne. Et non seulement généraliser le combat, mais y entraîner la France.
Laurent Fabius est déjà tombé dans ce panneau, en déclarant auprès du Président du Niger qu'il est du devoir des Etats voisins (Algérie, Tunisie, Maroc, Egypte, Niger, ...de se coordonner et de conduire une action contre les terroristes. "La France est et sera à vos cotés".
Pourquoi ? Parce que l'intérêt de la France est de contrôler efficacement cette zone. Ce n'est pas sans arrière-pensée que la France a obtenu la présence constante d'un millier de soldats français au Mali. Mais l'armée française a d'autres besoins: l'uranium d'Arlit, au Niger, l'uranium à venir dans les prochaines exploitations minières, n'a pas pour seule finalité la filière nucléaire civile. L'armée, (l'Armée), a besoin d'uranium et elle fera tout pour maintenir sa présence et rester en Afrique .... comme cela a toujours été fait ! Et avec le soutien , l'aide et l'appui stratégique des USA, dont nous ne sommes pas autonomes.
Voici quelques jours, France24 a organisé un passionnant débat (ici) et (ici) à propos de cette évolution. Il faut l'écouter.

AREVA à Arlit (DR)

Un autre risque politique est celui de la destruction des petits restes de démocratie qui existent encore au Mali. Des élections présidentielles (à minima) destinées à désigner un pouvoir politique légitime, en lieu et place d'un président issu d'un putsch, doivent avoir lieu le 28 juillet prochain. L'impréparation à ce sujet est totale: listes électorales, matériel, organisation matérielle et administrative ...les populations du Nord, dont on a vu dans quelles conditions elles vivaient, sont incapables de participer à cette élection. Les réfugiés hors du Mali ne sont même pas pris en considération.
Face à cela, la France, par la voix de François Hollande et celle de Laurent Fabius, exige que cette élection ait lieu et que les délais en soient respectés. Or, la même exigence était impossible à satisfaire en janvier dernier parce que le Nord du pays était occupé.
François Hollande est allé jusqu'à "humilier" certaines personnalités politiques (de celles dont on ne parle jamais en France) en déclarant qu'il serait "intraitable" sur la tenue de ces élections à la date prescrite, le même François Hollande qui hausse le ton et se drape dans sa dignité vexée lorsque l'Europe lui demande de faire des efforts en matière d'économie !

Aujourd'hui, nous ne sommes plus face à un "risque", mais bien en présence d'une "recolonisation programmée" de l'Afrique sub-saharienne. Le comble, c'est que ce soit un gouvernement de gauche, déjà bien décontracté avec l'idée de guerre, qui se charge de cette question !
Aminata Traoré, dont on a souvent parlé ici, ne décolère pas. On en a souvent parlé, tout en étant bien seul, car à part l'Huma, Rue89 et Médiapart, il n'y a pas eu beaucoup d'autres organes de presse qui se soient fait l'écho de ses propos.
Bien sur, elle gêne encore avec son approbation à peine déguisée du putsch militaire qui a renversé ATT. Elle nous gêne également et nous ne saurions accepter que la force militaire soit une méthode pour faire avancer les solutions politiques. D'autant qu'en l’occurrence, la méthode s'est révélée désastreuse ! Par contre, nous ne pouvons que la suivre quand elle affirme, haut et fort, que la solution à cette crise ne peut être trouvée que par les Africains, ne peut être mise en œuvre que par les Africains. Le scrutin programmée en juillet ne relève que d'une "démocratie de façade", bien utile à la France pour camoufler ses intentions.

Ces deux évolutions politiques seront probablement au cœur du débat africain dans les mois à venir et il est fort probable que le reproche d'"ingérence" devienne de plus en plus fréquent à l'égard de la France.
Il sera alors bien difficile de parler de succès pour l'opération Serval.

Nous n'avons pas parlé des otages ... mais la question reste sans réponse: où sont-ils ?

lundi 22 avril 2013

Mali: le Parlement français se livre à une formalité

En avez-vous entendu parler dans la presse ? Ou à la télévision ? Non, bien sur ! Et pourtant le Parlement français est saisi demain 22 avril 2013 pour débattre de la prolongation ou non de la présence française au Mali. Ce débat est rendu obligatoire par la Constitution (Art. 35) qui stipule que si une intervention peut être décidée par le Chef des Armées (le Président de la République), elle ne peut être poursuivie plus de quatre mois sans débat et autorisation parlementaires.
Faites un test : rechercher trace de l’annonce de ce débat sur Google, vous ne la trouverez pas. Il vous faudra atteindre un lien avec la presse malienne et notamment l'agence Maliweb pour avoir confirmation du fait.
Comme pour d'autres débats, il s'agit de faire vite, de ne pas s'attarder, bref de ne pas trop réfléchir et de profiter de l'inertie et de la douce soumission de la population française et de ses médias pour entériner une guerre et une occupation du pays malien. La Commission des Affaires Etrangères et de la Défense du Sénat s'est déjà prononcée en faveur de la prolongation de l'intervention, mardi 16, et le résultat du débat ne fait l'ombre d'un doute pour personne.

Dans tous nos précédents posts consacrés à l'intervention malienne ,nous avions souligné les risques inhérents à cette attitude guerrière et solitaire (solitaire parce que tous les moyens de négociation et de débat avaient été volontairement rejetés, aussi bien avec l'adversaire, qu'avec les pays de la région, qu'avec l'Europe).

Tout d’abord, le risque humain et sociétal, sanitaire et humanitaire. Ce sont des centaines de milliers de Maliens qui ont quitté leur pays pour échapper aux violences des islamistes et qui ne sont pas revenus depuis le début de l'intervention. Bien au contraire, les migrations se poursuivent pour la simple raison que la situation n'est en rien stabilisée et que les populations redoutent les nouvelles violences des militaires maliens, ou de nouveaux affrontements entre touaregs et africains noirs. En moins d'un an, de avril 2012 à février 2013, le nombre de réfugiés et déplacés maliens est passé de 268 000 à 457 000 (sources HCR), lesquels se répartissent en Mauritanie, au Niger et au Burkina Faso, ainsi que dans les autres régions du pays, Bamako principalement. Nul besoin de vous raconter ce que sont les camps de réfugiés, mais si vous en avez l'envie, allez faire un tour sur les pages du HCR.

HCR (C)

Les réfugiés, les déplacés, ce sont autant de familles qui ont tout abandonné, qui ont tout perdu et qui ne retrouveront jamais le peu qu'elles possédaient auparavant, mais qui leur permettait de vivre et de s'insérer dans la société. La destruction de ce tissu sociétal rend caduque et mensonger tout discours sur le développement futur de la région, un discours déjà bien difficile à croire pour lui-même.

Ensuite, le risque ethnique. Certains esprits forts affirment que ce n'est pas là l'une des dimensions du conflit qui agite la région depuis longtemps. Oh, que si ! Les troupes françaises ne sont pas encore parties parce que cet aspect de la question malienne n'est absolument pas solutionné à l'heure actuelle. Pour mémoire, aucun soldat malien n'opère à Kidal. Pourquoi ? Pour mémoire, seuls les tchadiens interviennent dans cette région et ils parlent de se retirer du Mali. Quant à la ville, sécurité et fonctionnement quotidiens y sont assurés par les touaregs du MNLA. Il y a de la scission dans l'air ! Une scission que jamais les Maliens ne sauraient accepter. Une scission lourde de dangers, très lourde.

Enfin, un risque politique. Nous ne parlons pas de chez nous, en France, pays où le débat tourne autour du mariage pour tous, ou du patrimoine des ministres, mais bien du Mali.
Le débat démocratique dans ce pays devient de plus en plus contrarié, les journalistes en savent quelque chose. Outre le cas de Boukary Daou, qui a été emprisonné par les Services de Renseignement maliens (délibéré le 23 avril), Reporters Sans Frontières a souligné que les cas de violences ou d'intimidations auprès des journalistes ont augmenté au point que le Mali est passé de la 25° place à la 99° dans son classement relatif à la Liberté de la presse.
Tout dernièrement , Malijet a annoncé que « Coulibaly et Fabius ont frôlé l'incident diplomatique », mais le lien a très rapidement été supprimé. Pour expliquer l'histoire, il semble que le Ministre des Affaires Etrangères (Coulibaly) n'ait pas du tout apprécié d'être exclu d'un tête à tête entre Fabius et Diaconda Traoré, le Président en intérim.
Autre exemple de la décomposition politique, un exemple qui nous ramène au conflit avec les touaregs du MNLA. Ceux-ci ont appuyé, selon leurs dires, la nomination d'un Gouverneur de la région de Kidal ; Mohamed Ali Ag Albassaty . Qui l'a désigné ? Nul ne le sait bien, puisque le Ministre de la Communication du Mali considère qu'il s'agit là d'un non-évènement puisque un gouverneur doit être désigné par le Conseil des Ministres, ce qui ne semble pas être le cas : " Kidal fait parti du Mali. Ceux qui se donnent le droit de nommer un gouverneur sont incompétents pour le faire " . Un autre fait ? Aminata Traoré, dont on a déjà beaucoup parlé ici, et Oumar Mariko, un militant anti-capitaliste d'ultra-gauche, se sont vus interdire de visa, par la France, pour venir en Europe, en particulier en Allemagne, afin de présenter leurs points de vue sur l'avenir du Mali dans le cadre d'un débat organisé par le journal Prokla et la Fondation Rosa Luxembourg.

Cette décomposition politique du Mali est donc alimentée depuis la France, une preuve en est le discours de François Hollande, le 28 mars , sur France2, lorsqu'il a sommé le Mali de mettre en place des élections présidentielles (à minima) avant juillet, déclarant qu'il serait « intraitable » sur la question. Avons-nous déjà entendu le Président français exprimer avec une telle véhémence son souci de voir l'Italie, par exemple, se sortir d'une situation politique ubuesque ? Non, il n'est pas admis de se comporter avec l'Italie, par exemple, comme l'on peut se comporter avec le Mali, pays que l'on vient de visiter de sud en nord. La France a un vital besoin d'élections afin de « légaliser » au plus vite sa position, et peu importe que le pays soit aussi divisé, voire davantage qu'avant l'intervention, peu importe si les populations sont déplacées en plus grand nombre qu'avant l'intervention, les arguments qui prévalaient en décembre 2012 pour ne pas faire d'élection n'ont plus cours en mai 2013.

Un dernier risque était celui des otages. La libération de la famille retenue au Nigéria ne saurait les faire oublier. Mais où sont-ils ?

Oui, le débat que les honorables parlementaires (députés et sénateurs) vont conduire ce 22 avril est bien loin de la réalité : « une simple formalité ».

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