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Tag - Tunisie

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vendredi 5 juillet 2013

La guerre des civilisations a bien lieu

L'affaire est passée largement inaperçue, car qui en a parlé ? Les trois Femen européennes incarcérées en Tunisie pour avoir manifesté en faveur de la militante tunisienne Amina Sboui ont présenté des excuses, disant qu'elles regrettaient d'avoir pu choquer par leur comportement.
Bien entendu, sitôt arrivées en France, elles ont démenti avoir présenté des excuses, ont tout au plus affirmé avoir émis des regrets, et surtout les ont justifiés par leur incarcération de près d'un mois.
Il n'y a aucun intérêt à discuter sur la nature même des propos qu'elles ont pu tenir. Le plus important est le fait qu'elles les aient tenus, que ce soit sous la pression (en l’occurrence celle de leurs ambassades respectives) ou de façon plus ou moins spontanée. Le contenu de leur déclaration fait étalage d'une méconnaissance totale du pays dans lequel elles sont allées s'exprimer.
Femen France, le mouvement lui-même, ajoute au cynisme en précisant qu'il fallait "comprendre ces déclarations après un isolement total du monde et face à la machine répressive islamique". Et que, de plus, ce serait "une duperie que de croire, ou faire croire, que le régime islamique pourrait libérer les Femen face à la pression du public démocratique".

L'univers mental des Femen consiste à dire, écrire, affirmer et démontrer que l'islamisme ne peut être QUE répressif et que toute action d'un gouvernement peu ou prou dirigé par des musulmans n'est que de l'islamisme. La Tunisie, la Turquie sont actuellement les cibles de cette analyse réductrice.

Mais est-ce seulement le point de vue des Femen ? Bien sur que non ! C'est même le point de vue de la majorité des organes de presse et des responsables politiques ou intellectuels.

Les Femen à Tunis (DR)

Prenons l'exemple des récents évènements égyptiens. Depuis plus d'un an, tout l'occident se ligue contre le Gouvernement de Mohamed Morsi qui a été accusé d'incapacité à gérer le pays. Sans doute a t-il commis des erreurs, notamment d’autoritarisme. Mais enfin, n'est-il pas vrai que jamais, au grand jamais, l’opposition hétéroclite des libéraux, des gauchistes et des revanchards n'a accepté le moindre début de dialogue ? Cette opposition, dans la rue ces derniers jours, n'avait qu'un seul objectif: celui de revenir un an en arrière et de pouvoir redistribuer les cartes. N'est-il pas singulier que ceux qui vouaient l'armée (les SCAF) aux gémonies et prônaient leur boycott en soient aujourd'hui à les applaudir ?
N'est-il pas vrai que les fonds accordés par la Communauté Européenne pour aider l'économie égyptienne (5 milliards d'euros), en novembre 2012, n'ont encore été que très parcimonieusement versés, si tant est même qu'un début de versement ait été effectué ?
N'est-il pas vrai que le FMI, le 27 juin encore, n'avait toujours pas décidé du versement de l'aide à l'Egypte d'un montant de 4,8 milliards de dollars ?
L'univers mental de la presse et des commentateurs occidentaux vise à réaffirmer avec constance que l'islamisme égyptien a chassé tous les opposants, ce qui est faux ! que la constitution élaborée avec trop peu de dialogue (la faute à qui ?) vise à instituer la charia, ce qui est faux !, que les agressions sexuelles commises par les voyous inoccupés du Caire et d'ailleurs relève d'une action politique voulue, ce qui est faux !

Si l'on ne sait pas encore aujourd'hui ce que donnera l'évolution politique en Tunisie, il est possible de prévoir sans crainte et presqu'à coup sur, ce qui va se passer en Egypte. L'armée a pris le pouvoir, elle va le garder en sous-main et Baradei ne sera qu'une marionnette. Le conflit sera dur, très dur et les prochaines élections libres (mais quand ?) verront probablement le retour des Frères Musulmans.
Pourquoi ? Parce qu'ils sont organisés, parce qu'ils ont l'expérience de la prison et de la clandestinité dans lesquelles les forces armées veulent les repousser, parce qu'ils épousent les sentiments profonds de la majorité de la population et parce l'union des libéraux, des révolutionnaires et des revanchards ne donnera jamais une majorité solide. Les 14, les 17, voire les 21 millions d'Egyptiens descendus dans la rue ne sont qu'une grossière illusion. Ce sont avant tout des Egyptiens qui veulent travailler, manger et élever leurs enfants. On leur a fait croire que Morsi était seul responsable de leurs difficultés, on les manipule même sans vergogne ... Leurs revendications ne sont pas l'an II d'une révolution qui n'a jamais eu d'an I


Anti-Morsi sur Place Tahrir le 5 juillet (C)AP/Amr Nabil

Entretemps, c'est la Turquie qui s'est distinguée par des mouvements revendicatifs fortement inspirés de l'Occident et, à ce titre, largement salués par celui-ci ! Voilà la Turquie, modèle des commentateurs et des analyste du "Printemps Arabe", devenue subitement un pays totalitaire, répressif et ... islamique ! Oui, la Turquie a de graves problèmes à régler, avec les Kurdes, avec Chypre, avec ses minorités, avec son identité culturelle, avec ses avocats et ses militants, mais est-ce l'aider que de la stigmatiser sans nuances ?

En Tunisie, en Egypte, en Turquie, mais également au Sahel africain (Mali, Niger ..), l'occident adopte une attitude colonialiste égoïste et prétentieuse en croyant et en affirmant que seule la démocratie libérale a une vocation universelle et inéluctable à s'implanter, partout sur notre terre, quelle que soit la civilisation, quelle que soit la culture. La démocratie libérale est LA civilisation, elle est LA culture, tout autre projet est appelé à se soumettre.
Cette attitude s'accompagne d'un anti-islamisme de plus en plus affirmé, de plus en plus banalisé. Il n'est que de lire les réactions des lecteurs à un évènement aussi peu signifiant que celui de l'interpellation d'une femme en niqab (Argenteuil): l'immense majorité de ces commentaires relèvent du mépris, de l’exclusion, de la peur, de l'anti-islamisme quand ce n'est pas du racisme tout court. L'évolution récente de l'Egypte a suscité quelques délires dont les journalistes (ceux du "Monde" notamment) n'ont pas su rester à l'écart. Des calculs savants ont été effectués afin de comparer le nombre d'Egyptiens dans la rue et le nombre d'Egyptiens ayant voté pour Morsi lors des élections présidentielles. Et de conclure, au mépris des premières élections libres dans ce pays, que les majorités étaient renversées. Combien de journalistes auraient accepté une telle analyse dans un pays occidental ? Plus grave encore, certains sont allés jusqu'à rappeler que la démocratie n'est pas une "assurance tous risques" en matière de démocratie et qu'Hitler lui-même avaient été élu ! De telles considérations plus ou moins nauséabondes débouchent tout naturellement sur une relative compréhension à l'égard des Forces Armées ! Curieux comme les hommes de gauche se mettent à aimer les armées putschistes qui leur apportent des solutions "clefs en main": après le Mali, voici l'Egypte ! Cette attitude dangereuse entraîne une inévitable réaction de la société islamisée traditionnelle, réaction que savent exploiter les meneurs salafistes et djihadistes.

Il est grand temps de mettre un terme à cette guerre de civilisations et d'aider l'islam, civilisation et culture mêlées, à se définir et à se positionner au regard de la démocratie.

vendredi 15 mars 2013

Bêtise et pingrerie, dixit Le Monde

Voilà un mois que nous n'avons pris la parole sur ce blog afin de parler du Mali, voire d'autres sujets tels ceux du développement, par exemple !
Un nouvel éditorial du "Monde" nous en donne le motif. Les éditoriaux du "Monde" consacrés à la situation malienne sont des modèles de simplisme et d'indigence: le dernier en date n'échappe pas à la règle.
Voilà un texte qui accuse l'Europe de "bêtise" et de "pingrerie", tout en dénonçant la "vacuité de l'idée européenne" et sa "désespérante absence au chapitre de la défense et de la politique étrangère" ! Rien de moins. Tout cela parce que l'Europe refuse plus ou moins de s'associer à la France dans sa croisade malienne, ou qu'elle le fait avec réticence pour le moins.
L'auteur, (ou les auteurs), de cet éditorial au vitriol sait pourtant bien quelle en est la raison puisqu'il le dit lui-même quelques lignes plus tard: "certes, Paris a eu le tort au départ de lancer ses troupes sans consultation avec ses partenaires", tout en feignant de croire que le comportement de l'Europe n'est dicté que par "l'hypocrisie" et "l'absence de solidarité européenne".
Non seulement Paris s'est abstenue de consulter ses partenaires européens avant de lancer son opération militaire, mais en plus Paris a menti sur ses objectifs en entourant pendant plusieurs mois ses intentions d'un rideau opaque de bonnes intentions et de garanties de non-ingérence. L'histoire des posts que recèle ce blog est édifiante: il n'est qu'à relire ceci ou cela. Il n'y a jamais eu de discussions avant l'intervention, il n'y en a pas eu davantage APRES l'intervention. Paris attend de ses partenaires qu'ils épousent sa position sans sourciller et sans discuter, cet accord devant naturellement découdre d'une solidarité de fait, face à un risque terroriste considéré comme évident et censé être perçu comme tel par l'ensemble de l'Europe.
Or, tel n'est pas le cas et la croisade anti-terroriste conduire par la France comporte de plus en plus de risques de dissolution d'un déjà maigre tissu démocratique en Afrique et de généralisation de l'engagement à une guerre civilisationnelle. Deux tendances qui se retrouvent dans l'ensemble des positions françaises, aussi bien en Egypte, en Tunisie, en Syrie qu'au Mali.

(C) Acturatons

Délitement du tissu démocratique. La France le sait, l'Europe également; l'intervention militaire se fait exclusivement à la demande d'un gouvernement d'intérimaires, né d'un putsch, sans aucune légitimité. Aux risques démographiques (faim, sécurité, réfugiés ...), aux risques d'affrontements ethniques (mauvais comportements des soldats maliens), vient maintenant s'ajouter un risque de délitement démocratique. Le Mali était fier, à juste titre, de sa remarquable liberté de presse. Et voilà que celle-ci, au prétexte de la guerre, est compromise et que les directeurs de journaux sont soumis aux ordres et au silence, sous peine de prison. L'ensemble des journaux écrits ou parlés vient de suivre trois journées de grève afin de défendre ses droits d'expression, mais il est à craindre que les intérimaires putschistes renouvellent leurs tentatives.
Consciente de cette lacune démocratique, Paris fait pression pour que des élections, présidentielles à tout le moins, aient lieu avant juillet. Les autorités maliennes ne semblent pas pressées d'en arriver à cette éventualité car elles sont beaucoup plus intéressées au maintien de troupes dans le Nord Mali afin de ne pas avoir à aborder la question de la représentation des minorités touarègues ou arabes. Si la France doit quitter le pays, disent-elles, ce sera pour laisser la place à une armée "offensive" mise en place par l'ONU, une définition qui devrait interroger puisque la vocations des Casques Bleus n'a jamais été d'être "offensifs", mais bien de s'interposer. Sans élection présidentielle organisée d'ici à juillet, que va faire la France ? S'engager encore davantage dans une politique d'ingérence et organiser elle-même ces élections ?

Guerre civilisationnelle. Cette analyse est particulièrement rare au sein des quotidiens et organes de presse écrite ou parlée. Elle est donc rare, à vrai dire inexistante, au sein des pays européens. Et pourtant ...
Lorsque l'on observe le discours occidental à l'égard des islamistes égyptiens ou tunisiens, il s'agit systématiquement d'un discours de méfiance. Les islamistes régulièrement au pouvoir sont accusés de faire la part belle aux salafistes et de préparer en douce l'avènement d'une société islamiste. Le recours à de nouvelles consultations électorales est présenté invariablement comme une possibilité de mettre fin à ces expériences islamistes.
En Syrie (et la situation évolue rapidement en ce sens), la France veut intervenir par des livraisons d'armes à ceux qu'elle considère comme d'authentiques combattants de la liberté AVANT que ceux-ci ne soient trop noyautés par les organisations islamistes radicales. Elle se fait fort, par ses réseaux d'observation, d'éviter que ces armes ne tombent aux mains de djihadistes. Rien n'est moins certain.
En fait, la France, et derrière elle une large partie des observateurs occidentaux ne peut considérer l'évolution arabe et/ou proche-orientale autrement que comme une nécessaire évolution vers des principes occidentaux: l'Occident a le monopole du SAVOIR en matière de démocratie, de droits de l'homme et de la femme, de liberté de pensée et d'expression et tous ceux qui ne le rejoignent pas sur ces principes "universels" doivent être combattus. Les outrances islamiques, les prédicateurs intolérants de la charia, les destructeurs de lieux de culte, ne sont que la partie émergée d'un iceberg passéiste et retardataire qui se nomme l'islam et qui doit être neutralisé pendant qu'il en est encore temps !
Au Mali, pour en revenir à ce pays, les déclarations se multiplient quant à la nécessité de développer économiquement cette région "après la fin de la guerre", mais personne ne s'est posé la question de savoir pourquoi cela n'a jamais été fait AVANT de déclarer la guerre. Car personne ne se pose la question de savoir et de comprendre sur quel terrain se développe le djihadisme, terrain international (conflit israélo-arabe, affrontement sunnites-chiites, ...), terrain régional (régions "abandonnées" de l'Afghanistan ou du Sahel, néo-colonialisme occidental ...), le terrain local (nos banlieues qui secrètent des filières ...).


Pour en revenir à l'éditorial du "Monde", il est probablement bien simpliste d'accuser l'Europe de double langage en reprochant à la France ses "velléités post-coloniales", mais en refusant de l'aider. De façon beaucoup plus forte, l'Europe a besoin de débattre de son avenir, de son rôle en Afrique, comme au Proche-Orient, de sa conception de la démocratie et du développement. Elle ne pourra le faire qu'après que chacune de ses composantes aura adopté une attitude sincère et n'appellera pas au secours après des décisions unilatérales, ce qu'a fait la France dans cette affaire malienne. Le débat n'a jamais eu lieu parce que la France s'est bien gardé de le mettre en œuvre alors même que la résolution 2071 l'y invitait ("partenaires bilatéraux des pays africains"). Seule, elle a voulu partir au combat, alors "qu'elle se débrouille".

La réponse est stupide ? Le comportement préalable ne l'était pas moins !

Question subsidiaire: où sont les otages ?

vendredi 15 février 2013

Mais où est passée la gauche anti-guerre ?

"Please don't sink the country in a spiral of violence JUST BEFORE the Legislative Elections...Please let the people express their will even if it is distorted...Democracy is not an instant remedy, it needs time to mature...ENOUGH with the hysteria... Stop the violence because, in an armed conflict, the Jihadi Islamists (the likes of Zomor and his killer squads) will prevail...And then what? The Army AGAIN???!!!"

Tel est le texte qu'une amie égyptienne nous fait parvenir. Un texte qui, non satisfait d'exprimer une grande lassitude, fait part d'une grande peur: celle de l'anarchie.

En ce qui concerne la situation en Egypte, mais aussi en Tunisie, au Mali maintenant, demain en Syrie à n'en pas douter, tous les médias et toutes les organisations politiques, depuis la gauche (hors PC et FG) jusqu'à la droite instruisent le procès de l'islamisme.

En Egypte, les Frères Musulmans, régulièrement élus, se voient contester en permanence leur légitimité. Ils sont accusés d'avoir volé la révolution, d'incapacité à gérer l'économie du pays, de soumission à la fraction activiste des islamistes, de manipulation de la justice, d'élaboration bâclée et imposée de force d'une Constitution conservatrice, d'organisation du viol en tant qu'arme politique, etc, etc ... on en passe et des meilleurs.
Arrêtons nous un instant sur cette question du viol au sujet duquel Le Monde (par exemple, mais il n'est pas le seul, avec Claire Talon et maintenant Hélène Sallon) nous ressort régulièrement une explication en faveur d'une manipulation du pouvoir. Cette idée, elle est celle des "révolutionnaires" qui cherchent toutes les idées aptes à mobiliser leurs troupes, tout comme celle qui a fait long feu appelant à boycotter les activités civiles des Forces Armées. Or, c'est méconnaître totalement ce fléau qui, depuis des décennies, se développe dans la société égyptienne dès que l'impunité est assurée par la foule et la promiscuité: métro, tramway (dans les wagons mixtes), places publiques, manifestations, fêtes populaires comme Sham el Nessim (ce sera le 6 mai) et Place Tahrir ! D'ailleurs, "Le Monde" lui-même en administre la preuve dans un article de son "Académie" signé par Yitong Shen !

En Tunisie, la légitimité d'Ennahda, pourtant régulièrement appelé au pouvoir, est contestée parce que le Gouvernement est incapable d'assurer un décollage économique, parce qu'il est soumis aux fractions activistes des islamistes et parce qu'il traîne à rédiger et mettre en œuvre une nouvelle Constitution !
Dans ce pays, l'assassinat récent de l'opposant Chokri Belaïd soulève l'indignation à juste titre. Cela donne-t-il le droit à Manuel Valls de dénoncer ainsi, en distribuant les analyses et les sanctions qui vont avec, "un fascisme islamique qui monte un peu partout" et en affirmant qu'"il garde espoir dans le rendez-vous électoral pour que les forces démocrates et laïques, celles qui portent les valeurs de la révolution, demain, l'emportent".

En fait, tout est dit (re-dit) là-dedans.

  • Globalement, toute expression de l'Islam relève du fascisme.
  • La preuve en est que les islamistes (régulièrement élus et portés au pouvoir) ne sont pas légitimes et qu'ils ne portent pas les valeurs de la révolution.
  • Et que doit être préparés au plus vite le retrait de ces imposteurs et la réalisation d'un nouveau RV électoral.
  • Sur lequel il faudra bien veiller afin qu'il assure la victoire des forces démocrates et laïques qui doivent l'emporter. (Laïque, en Islam, ça veut pas dire grand-chose, sécularisé oui ...).


Au Mali, dont on a déjà beaucoup parlé, les choses sont encore plus simples. Il y a des "terroristes islamistes" qu'il convient impérativement de "détruire" ! Et s'appuyant sur l'"appel" d'un Président non légitime (cette fois-ci pour de bon !), la France, ses forces politiques, ses médias, son peuple à 75% ont choisi d'aller faire la guerre. Sans anticiper beaucoup de choses, au point que les Maliens poursuivent leurs divisions en refusant que les Casques Bleus prennent le relais des forces françaises, en agitant le spectre d'un affrontement entre Africains noirs et MNLA, en désignant le capitaine putschiste à la tête d'un comité de réforme de l'armée ! Et par qui, on vous le demande ? Par le Président intérimaire qui ne doit sa place qu'à la "bienveillance" du capitaine putschiste, le même Président intérimaire auquel la France a vaillamment répondu "Présent !".

La France est devenue un pays va-t-en-guerre, singulièrement sur sa gauche. La gauche française est qualifiée par certains de gauche anti - anti-guerre. Mais où sont passés les anti-guerre d'antan ? Où sont passés les opposants à l'ingérence dans les "affaires" des autres pays ?
Le seul droit d'ingérence que s'était attribué l'Occident et, avec lui, la gauche française, concernait l'humanitaire. Ce temps-là est bien loin, désormais la gauche française s'autorise le droit d'ingérence politique et militaire. Elle s'autorise la croisade anti-islamique avec l'appui de ses médias et de 75% de son peuple.
Des preuves ? Il fut un temps où le "Mouvement de la Paix" savait réagir avec promptitude et énergie aux atteintes aux droits des peuples, en faveur de la paix et de la négociation. Le "Mouvement de la Paix" a publié le 13 janvier 2013, soit 48 heures après le début de l'intervention au Mali, un communiqué condamnant "l'état de guerre". Depuis, plus rien, pas une pétition, pas un mot, pas de nouveau communiqué ...
Il y a également une pétition pour la paix, très peu remarquée, à coté d'autres pétitions soutenues par des partisans de la remise en ordre du Nord-Mali. Peut-on dire que son succès est très mitigé ?

Gageons que dans les semaines, les mois à venir, le retour de bâton sera douloureux et que l'incompréhension et l'hostilité ne feront que grandir entre les deux rives de la Méditerranée et entre l'Europe et le Sud-Sahel.
Car enfin, la situation qui prévaut dans tous ces pays n'est pas celle d'un affrontement simpliste entre le bien et le mal, entre le tout noir et le tout blanc, entre le révolutionnaire et le conservateur, entre l'islamiste et le laïque.
D'un coté, il n'y a pas les "islamistes", mais DES islamistes travaillés par des tensions énormes entretenues par certaines puissances, allant d'islamistes modérés favorables à la sécularisation et au développement libéral de la société jusqu'à des partisans acharnés de l'ordre et de la charia.
En face d'eux, il n'y a pas les "révolutionnaires", mais des forces travaillées, elles aussi, par de puissants courants allant jusqu'à l'anarchisme.
Et d'abord, quelle révolution ? Y a t-il eu, parmi les militants du "Printemps", des théoriciens d'un nouveau gouvernement arabe ? Non, et le mot "révolution" est repris aussi bien par le Mouvement du 6 avril que par les Frères Musulmans.

Affiche révolutionnaire d'Egypte (DR)

Car le "Printemps arabe" est avant tout une "révolution consumériste". Le mot n'est pas péjoratif. Il signifie que la révolution n'est pas "sociale" avant tout (revendication de la place des travailleurs dans la production, de la garantie de revenus, de l'accession à de nouveaux droits ou de la reconnaissance de droits maltraités, ...), mais "libérale".
Il s'agit de revendiquer un emploi pour les milliers de chômeurs formés par le système éducatif, un niveau de revenus pour accéder à la liberté de consommation telle qu'étalée par l'Occident, la liberté de circulation dans et hors le pays et la liberté d'expression. Evidemment que ces revendications peuvent déboucher sur des revendications plus sociales ! Evidemment qu'il s'agit là de droits fondamentaux ! Mais, malheureusement, personne n'a été capable de passer au-dessus des divisions, des combinaisons, des actions ponctuelles et partielles. Alors, la situation devient ingérable, en raison surtout de la montée en puissance des anarchistes, ces "Black Blocks" pour lesquels le pouvoir actuel doit disparaître et "peu importe par qui il sera remplacé". Le prochain pouvoir sait déjà qu'il est condamné avant même d'être désigné.
L'anarchisme a pris une telle importance dans le débat que des leaders comme Mohamed el Baradei ont cessé d'appeler à la cohésion nationale et au dialogue: personne ne les entend, car personne ne les écoute.

A propos de l'Egypte, comme à propos de la Tunisie, comme à propos du Mali, la question qui se pose aujourd'hui est celle-ci: qu'est-ce qui peut réveiller la gauche française et la sortir de son engourdissement guerrier et de ses analyses impérialistes ?

dimanche 18 mars 2012

Le 8 mars, c'était la Journée des Femmes

L'intérêt que suscite cette journée auprès de l'auteur de ce blog est traditionnellement à peu près nul. Au contraire,la conviction est grande qu'il s'agit avant tout d'une vaste opération de bonne conscience et que les choses continuent le lendemain tout comme elles étaient la veille. Le lecteur fidèle de cette feuille consacrée aux solidarités le sait parfaitement: depuis qu'elle existe, nombreuses ont été les interventions "féministes", et tout dernièrement encore à propos de la place des femmes dans les pays arabes, du sort qui leur est trop souvent réservé, des violences qui leur sont faites ou des actes de rébellion qu'elles réalisent.

Fillette arabe (DR)

Le 8 mars, Le Monde et France Inter ont cependant publié un appel de huit femmes arabes, intitulé "Appel des femmes arabes pour la dignité et l'égalité". Les femmes concernées sont (pour que leurs noms ne soient pas oubliés) la Tunisienne Souhayr Belhassen, la Présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme, Bochra Belhadj Hmida, tunisienne cofondatrice de l'association tunisienne des femmes démocrates, Shahinaz Abdel Salam, une blogueuse égyptienne, Nawal El Saadawi, Egyptiennne, médecin psychiatre et écrivaine, Tahani Rached, réalisatrice égyptienne, Samar Yazbek, romancière syrienne, Azza Kamel Maghur, Libyenne, avocate, membre du Conseil libyen des droits de l'homme et Wassyla Tamzali, féministe algérienne.

Cet appel est ouvert à toutes les signatures. Il a déjà été remis le 13 mars au Secrétaire Général de la Ligue des Etats Arabes. Il le sera le 25 mai prochain au Président du Conseil Européen. Bien entendu, il faut soutenir et signer (il est encore temps !) ce texte, que voici en français.

Nous, femmes arabes impliquées dans les luttes pour la démocratie, la dignité et l’égalité,
Nous, actrices au premier plan des changements exceptionnels que connaît le monde arabe,tenons à rappeler à l’opinion publique que les femmes sont en droit de bénéficier au même titre que les hommes du souffle de liberté et de dignité qui gagne cette région du monde.
Depuis toujours les femmes mènent des luttes pour obtenir des acquis, plus ou moins importants selon les pays. Mais ces acquis demeurent en deçà de leurs aspirations et font de leur statut un des plus reculés dans le monde.
Les violences demeurent répandues tant dans l’espace public que privé et très peu de mesures sont prises pour mettre fin à ce fléau.
Les codes de la famille ne sont dans la plupart des pays arabes que des textes instituant l’exclusion et la discrimination.
Les autres lois que sont le code de la nationalité, certains codes civils et les lois pénales ne font que renforcer ces discriminations. Ces lois violent les droits les plus élémentaires et les libertés fondamentales des femmes et des fillettes par l’usage de la polygamie, le mariage des mineures, les inégalités en matière de mariage, de divorce, de tutelle sur les enfants ou encore l’accès à la propriété et à l’héritage.
Certaines lois permettent même à la parentèle masculine de tuer des femmes et des filles avec le bénéfice de circonstances atténuantes dans le cadre des crimes d’honneur.
Si la majorité des pays arabes (à l’exception du Soudan, et de la Somalie) a ratifié avec plus ou moins d’empressement la Convention sur l’Elimination de toutes les Formes de Discrimination à l’Egard des Femmes (CEDAW), adoptée par l’ONU en 1979, ces ratifications sont restées sans impact réel sur le statut et la condition des femmes.
Aujourd’hui que le monde arabe est en phase de construction démocratique pour la consolidation de l’Etat de droit et des droits humains, nous considérons que si l’égalité ne peut se réaliser sans la démocratie, la pleine jouissance de cette démocratie ne peut se réaliser sans une égalité totale entre les hommes et les femmes.
C’est pourquoi nous appelons les Etats, les partis politiques et la société civile dans ces pays à tout faire pour que la dignité des femmes et leur égalité avec les hommes ne soient pas une fois de plus sacrifiées au nom de prétendues priorités.
Aucune démocratie en effet ne peut se construire au détriment de la moitié de la société. Ensemble nous avons fait notre présent, ensemble nous construirons un avenir meilleur.
Nous exigeons :
- la préservation des acquis, l’égalité totale et effective et l’inscription des droits des femmes dans les constitutions.
- les mesures législatives et administratives afin d’éradiquer les violences faites aux femmes.
- la ratification et le respect de la CEDAW sans réserve dans son esprit et dans toutes ses implications concrètes.
- l’adoption de lois qui protègent les femmes des inégalités sociales et économiques, des discriminations, en particulier familiale.
- les mesures d’action positive afin d’assurer l’accès des femmes aux postes de décision et à leur pleine participation à la vie politique et associative.
- la dénonciation des voix qui s’élèvent ici et là pour discriminer les femmes au nom d’une lecture rétrograde des préceptes religieux ainsi que celles qui voudraient leur interdire une participation pleine et entière à une vie digne et respectueuse des droits humains.


Du courage, il en faut pour écrire cela. Du courage, il en faudra à chacune d'entre elles pour défendre, dans son pays, ce qu'elle a signé ici. Entre autres pour Azza Kamel Maghur, membre du Conseil Libyen des droits de l'homme, qui revendique ici l'égalité totale et effective avec les hommes et qui devra se contenter de la présence de 10 % de femmes dans la prochaine Assemblée de son pays (d'ailleurs, si Assemblée il y a ...).
En fait la phrase la plus courageuse et la plus porteuse d'espoir et d'avenir est celle-ci: "la dénonciation des voix qui s'élèvent ici et là pour discriminer les femmes au nom d'une lecture rétrograde des préceptes religieux". Bravo et merci mesdames.
La présentation de l'Appel, c'est ici. Le texte de l'appel en français et en anglais, c'est ici. Le texte de l'appel en arabe, c'est ici.
42106 signataires à ce jour.

samedi 28 janvier 2012

Tunisie, Egypte, Libye ... et si on rangeait le romantisme ...

Même reporté en avril, le procès dressé au Directeur de Nessma TV pour avoir diffusé en octobre 2011 le (remarquable) film d'animation de Marjane Satrapi, "Persépolis", n'en reste pas moins le premier procès politique du nouveau gouvernement tunisien. Aux portes du tribunal s'affrontent les partisans de la liberté d’expression et les salafistes, porteurs d'un islam rigoureux et rigoriste. Les mêmes, d'ailleurs, organisent des grèves dans les universités tunisiennes afin que les étudiantes puissent porter le nikab en cours, y compris lors des examens.

En Egypte, les élections législatives ont consacré les partis islamistes en leur accordant 71% des sièges (47% pour les Frères Musulmans et 24% pour les Salafistes). Elles n'ont pas consacré la place des femmes dans la nouvelle société puisque celles-ci sont ... 12 dans un parlement de 498 membres ! Point n'a été besoin d'une loi comme en Libye, limitant la place des femmes à 10 % des élus à la Chambre.

En Libye, puisqu'il est question d'elle, c'est le nouveau gouvernement qui peine sérieusement à se mettre en place, travaillé qu'il est par les tensions entre tribus et régions et par les divisions, le manque de perspective. Et vous parle t-on de l'Armée de Libération de la Libye qui mène la "contre-révolution" et vient de reprendre Bani Walid ?

Parce qu'ils ont exclusivement axé leurs commentaires sur une vision romantique de la "révolution", les journalistes sont perdus et n'y comprennent plus grand-chose. Dans un récent éditorial, "Le Monde" va jusqu'à dire que les islamistes qui ont raflé la mise dans tous ces pays ont "pris le train en marche". Tel autre chroniqueur stigmatise ceux qui, dès le début, doutaient de l'avenir en les traitant de "je vous l'avais bien dit".

Et pourtant, les choses se sont bien passées comme il était prévisible qu'elles se passent.

Tout d'abord, parce que c'est faire injure aux groupements islamistes de les accuser d'avoir pris le train en marche. Ils sont dans l'opposition et le soutien aux populations depuis infiniment plus longtemps que les "révolutionnaires" de Facebook. En Egypte, comme en Tunisie, ils ont payé le prix de leur travail de fond par la prison, la confiscation de leurs biens, l'exil. Comment imaginer que les populations aidées et soutenues, quand bien même ce serait au prix d'un endoctrinement idéologique, se détourneraient de leurs bienfaiteurs, ceux qui leur donnaient à manger et qui leur apportaient une raison d'espérer ?
Ensuite, parce que les "révolutionnaires", comme on les appelle, ont commis plusieurs erreurs. En premier lieu, parce que leur révolte est avant tout revendicatrice de liberté individuelle et de droit à la consommation. S'ils permettent de communiquer rapidement et d'échanger des mots d'ordre, les réseaux sociaux ne sont pas adaptés à la réflexion idéologique. Ensuite, parce qu'ils se sont laissés prendre aux filets d'un radicalisme certain: pas d'organisation politique, priorité de fait à la jeunesse et, singulièrement, le jeunesse la plus favorisée, forte tendance à l'absolutisme, voire à l'anarchie. C'est ainsi qu'on en arrive à manifester quotidiennement contre les Forces Armées (SCAF) alors même qu'un processus électoral se déroule dans des conditions assez satisfaisantes et désigne un parlement légitime.

27/01/2012-Manif au Caire-(DR)

Tout laisse à penser que les Frères Musulmans ont passé depuis longtemps des accords avec les militaires (sinon, comment expliquer qu'ils déclaraient dès avril 2011 ne pas vouloir présenter de candidats dans toutes les circonscriptions législatives ?). Ne peut-on laisser le nouveau parlement faire ses preuves et contingenter, comme il est prévu, la place des Forces Armées ? Il est devenu d'actualité de dénoncer le rôle économique des dites Forces Armées. Effectivement, celles-ci, depuis les années Nasser, possèdent et animent une bonne part de l'économie égyptienne. Mis à part les licences de fabrication d’armements, les autres engagements sont plutôt anciens et "désuets": eau minérale, pâtes alimentaires, fabrication d'appareils ménagers, ... Il est assez improbable que cette "richesse" économique soit à l'origine du pouvoir de l'armée, lequel est beaucoup plus politique, fondé et appuyé sur des réseaux, constitué de gouvernorats et autre structures administratives. C'est cela que le nouveau parlement et le futur Président de la République (élection prévue en juin 2012) devront modifier.

A condition que les "révolutionnaires" et les "libéraux" leur en laisse le loisir et que, pendant ce temps, tout en restant vigilant, ils réfléchissent à l'extension et la popularisation de leur mouvement, à l'ouverture de celui-ci à toutes les catégories de la société, aux jeunes comme aux moins jeunes, aux femmes comme aux hommes, aux croyants comme aux laïcs, car, contrairement à ce qu'ils pensent, l'unanimisme pro-révolution ne s'est pas emparé de tout le pays: les récentes élections en sont la preuve. Il est temps de ranger le romantisme au rayon des accessoires de l'histoire et de se préoccuper du véritable avenir de ces pays.

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