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vendredi 5 août 2016

Islamisme radical: sidération, peur et divisions

Le 4 décembre dernier, nous ouvrions notre post par les mots de Spinoza: "Ne pas rire, ni pleurer, ni détester ni maudire, mais comprendre", Faut-il croire que peu nombreux sont ceux qui suivent cet adage et que ceux qui parlent sans chercher à comprendre ou pour défendre d'autres causes sont infiniment plus nombreux ? Toujours est-il que nous sommes passés de la sidération de janvier 2015 (Charlie Hebdo), à la peur de novembre 2015 (Bataclan), puis à la division sociale et politique(Nice juillet 2016 et au-delà). D'aucuns s'aventurent déjà à parler de possible "guerre civile". Comment en est-on arrivé là ?

Plusieurs raisons sont à mettre en évidence.
- Une analyse incomplète des causes de cette violence et des éléments qui la font se développer globalement en Occident.
- Une réponse erronée, et cela est logique puisque les causes ne sont pas identifiées.

Depuis bientôt deux ans, les actions criminelles de l'organisation Etat Islamique nous sont présentées comme quelque chose de nouveau. C'est oublier que le terrorisme islamique, sous la bannière d'Al Qaïda, a plus de trente ans d'existence. Le premier camp d'entraînement de cette structure a été créé en 1984 par Ben Laden. Les premiers attentats meurtriers ont été réalisés dès 1983 par l'Organisation du Djihad Islamique. Il n'y a rien de nouveau et ce que nous n'avons pas pu, ou pas su, combattre depuis plus de trente ans se poursuit aujourd'hui sous le vocable d'EI, ou d'ISIS dans le monde anglophone, (la France étant quasiment la seule à parler de Daech, espérant ainsi exorciser le diable !). Il nous faut également admettre que ce rapide historique fait l'impasse totale sur le terrorisme pro-palestinien (FPLP, Septembre Noir, FDPLP), dont l'un des théoriciens, Abdallah Hazzam, est co-fondateur, avec Ben Laden, d'Al Qaïda.

Dans ce post du 4 décembre, nous avions tenté une "explication". Nécessairement, une double explication: là-bas et ici. Là-bas afin de comprendre, s'il est possible, les divisions du monde arabe, son inadaptation au monde moderne, son ressentiment à l'égard de l'Occident, tout ceci pourri par une lutte acharnée et interminable entre chiites et sunnites. Ici, par le rejet par notre société, de classes d'âge entières, surtout si elles vivent dans les quartiers difficiles de nos villes, par l'absence d'avenir, par le chômage. Faut-il rappeler que celui-ci frappe près de 20% des jeunes européens; 52 % en Grèce, 45% en Espagne, 37% en Italie, 25% en France, ...Ces chiffres sont de mars 2016 ? Sans oublier qu'il ne s'agit-là que de moyennes et que les chiffres sont quasiment à multiplier par deux dans nos "quartiers" !
Nous venons de lire un bouquin paru il y a quelques mois déjà, écrit par Claude Guibal, une journaliste qui travaille à la rédaction de France Inter. C'est dommage de ne le découvrir qu'aujourd'hui tant les évènements vont vite, mais nous pouvons connaître dans "Islamistan, visages du radicalisme" toute une série de portraits d'hommes et de femmes qui ont rejoint, qui ont suivi, ou qui ont quitté cette forme d'intransigeance qu'est l'islamisme radical.(1)
Le dernier portrait que nous livre cet ouvrage est consacré à un homme qui, originaire des Minguettes, s'est rendu en Afghanistan, puis en Bosnie, avant d'être emprisonné plus de trente mois à Guantanamo. Il faut entendre comment le mensonge des USA au sujet des armes de destruction massive ayant justifié l'intervention en Irak a donné naissance à la conviction que tout n'est que complot de la part de l'Occident. Il faut entendre comment la "marche des beurs" de 1983 a été le dernier évènement pouvant donner lieu à un projet d'avenir commun en France. "Aujourd'hui, les jeunes n'ont même plus ce projet commun, dans une société de plus en plus individualiste et matérielle. On a raté sa vie si l'on n'a pas un belle femme, une belle maison, une belle voiture et beaucoup d'argent. Un jeune, il se demande pourquoi aller à l'école, puisque ça ne lui servira pas à avoir un boulot. Il a un sentiment d'échec avant d'avoir commencé, il sait que des portes sont fermées. Et dans ce contexte-là, il y a des gens qui arrivent et qui lui disent: "Regarde-moi, j'ai un projet nouveau, et tout de suite tu vas voir loin". Ça peut être la drogue, tu fais du profit, vite, et tu peux réussir. Ça peut être le djihad, la religion. C'est le projet alternatif."

Islamistan-Claude Guibal (C)

Face à ces deux explications étroitement imbriquées, que nous donne-t-on comme réponse ? Une mise en scène de l'unité nationale qui convainc de moins en moins de monde, qui a des visées électoralistes et qui aboutit aux divisions que l'on constate actuellement.
Le premier élément de cette réponse erronée consiste à nous dire que c'est la France qui est visée. C'est faux ! C'est faux, car c'est oublier bien vite que d'autres pays ont souffert, avant la France, dans leur chair, à cause du terrorisme islamique. Pensons à la Grande-Bretagne le 7 juillet 2005, pensons à l'Espagne le 11 mars 2004, ... C'est faux, parce que dans le même temps où la France est touchée, d'autres pays le sont également. Pensons (entre autres) à la Turquie, au Mali, à la Côte d'Ivoire, à la Tunisie, à la Belgique, à l'Allemagne, aux Etats-Unis, ... sans oublier les massacres commis par Boko Haram. La France n'est visée qu'au même titre que tous les pays occidentaux et tous les espaces où vivent des occidentaux. Il ne sert donc à rien, car cela est faux, de dresser la liste des particularités de la culture française comme le plaisir de chanter et danser, de boire un verre en terrasse ou de fêter le 14 juillet. Pierre Perret s'est fendu d'un (beau) texte dans lequel il dresse la liste des hauts faits de la culture française. Il a juste oublié que les Belges peuvent revendiquer Rubens, Hergé, Magritte, Jacques Brel et les moules-frites. Il a juste oublié que les Allemands peuvent revendiquer Beethoven, le Bauhaus, Max Ernst, Karl Lagerfeld ou la bière de Munich. Il a aussi oublié que les Anglais savent se prévaloir de Shakespeare, William Turner ou Francis Bacon, les Beatles ou les Rolling Stones, Lewis Caroll et les Fish and Chips. Enfin, c'est faux parce que la célébration d'une messe à Saint-Etienne du Rouvray n'est pas (n'est plus) un symbole de notre pays largement déchristianisé. Qu'auraient dit nos édiles si un attentat avait eu lieu à Lourdes ou à La Salette lors des cérémonies mariales ? Auraient-ils invoqué les origines chrétiennes de l'Occident ?

Le second élément de cette réponse erronée consiste à renforcer l'arsenal juridique d'une part et à partir en guerre en Syrie ou en Irak.
L’état d'urgence, récemment prolongé, n'a aucunement prouvé son efficacité. Il a davantage servi à contrôler des militants écologistes ou syndicalistes qu'à pouvoir mettre la main sur des islamistes radicalisés. Certes, quelques projets d'attentats ont été déjoués, mais sans que l'état d'urgence y soit pour grand-chose. Certes, il n'a pas empêché les manifestations contre la loi Travail, ni l'Euro de foot, ni le Tour de France, mais il n'a pas empêché, non plus, le massacre de Nice. Quant à l'épisode funeste de la déchéance de nationalité, il vaut mieux n'en plus parler !
Après le massacre de Nice, François Hollande a annoncé l'intensification des interventions en Syrie et en Irak, de façon à détruire l'EI. Faites donc le rapprochement de cette idée avec le point de vue du djihadiste repenti que Claude Guibal interviewait en début de ce post ! Cela vous semble-t-il répondre au problème ? Il est un vieil enseignement qui dit que "la solution est politique" ... Oui, la solution (à long terme, peut-être) est politique. Elle est exclusivement politique.


Alors, si tout est politique, que nous faut-il faire ? Ou, pour le moins, que nous faut-il essayer de faire, imaginer ? Sur quoi, à propos de quoi, nous faut-il réfléchir ?

- Sur tous les tons et à chaque occasion, notre gouvernement nous rappelle que la France est en guerre. En guerre contre le terrorisme ! Cela est faux. Nous ne sommes pas en guerre, et ceci pour deux (voire trois) raisons évidentes. La première étant que la guerre se déclare contre un adversaire, un ennemi, une chose identifiée, avec laquelle il est possible, éventuellement, de négocier et non pas avec une hydre dont la tête ressurgi toujours depuis plus de trente ans. Ensuite, parce que la guerre, selon la législation française (ainsi que selon la législation de l'ONU) fait l'objet d'une déclaration, d'un débat devant le Parlement, renouvelé si prolongation des interventions. Rien de tout cela n'a été fait, ni en France, ni à l'ONU. Enfin,nous avons vu que l'adversaire se trouve là-bas et ici: faut-il en conclure que la guerre se mène aussi là-bas et ici ? En Grande-Bretagne, en Allemagne, en Suisse, lorsqu'un fou commet un acte de fou, il est traité comme un déséquilibré. En France, quand un fou commet un acte de fou (à Nice par exemple, voire aussi à Saint-Quentin Fallavier), les autorités nous parlent désormais de radicalisation rapide, en quelques heures (!), avant même le début de l'enquête. Il faut bien donner du contenu à notre guerre.

- Mettre un terme immédiat à tout ce qui peux diviser non seulement les Français, mais également les Européens, au-delà des origines sociales, religieuses ou ethniques. En France notamment, là où la laïcité est un pilier de la République, cesser toute forme de discrimination et de mise en demeure. Si la pratique de l'Islam doit être et doit demeurer un choix privé, il importe de ne pas céder à l'injonction dangereuse faite aux musulmans de se prononcer, en tant que musulmans, contre les agissements des terroristes. Qui choisira les "vrais" musulmans ? Qu'adviendra-t-il des athées ? Dans des pays où les majorités deviennent incapables de distinguer une arabe, ou un persan (ou iranien), ou un turc, d'un musulman, puis incapables de distinguer un musulman d'un terroriste, il y a là une obligation inacceptable. Un indispensable retour à une laïcité de forme et de principe est à réaliser très vite. Les positions de l'église catholique qui "prie pour la France", fait carillonner les cloches et en recueille le prime time des journaux du soir, ne sont pas acceptable. Si les quelques excès de comportement des musulmans ne sont pas à encourager, nous nous devons aussi d'avoir une laïcité de modestie et non de conquête.

- Bertrand Schwartz est décédé le 30 juillet 2016, voici quelques jours. Si son nom intervient dans ce texte, c'est parce qu'en septembre 1981, à la demande de Pierre Mauroy, alors ministre de François Mitterrand, il a rédigé un rapport consacré à "l'insertion sociale et professionnelle des jeunes en difficulté", Le constat était le suivant: le taux de chômage des jeunes est nettement supérieur à celui des adultes, les emplois qu'ils occupent sont précaires, le nombre de jeunes qui ont affaire à la justice s'accroît, celui des suicides également. Et de proposer une démarche globale et adaptée aux conditions locales, démarche que des Missions Locales temporaires pourraient mettre en œuvre. "Rien ne se fera sans les jeunes. Toute politique ne peut être entreprise et menée à bien qu’avec ceux à qui elle s’adresse. C’est à eux qu’il revient de donner à l’ensemble des forces sociales concernées des raisons de s’acharner à construire de nouvelles voies." Trente cinq ans plus tard, les Missions Locales existent encore, la détresse des jeunes est encore plus grande, et au-delà de la justice et du suicide, ce sont les maladies psychiatriques qui les guettent.

- Si le terrorisme ne vise pas la France, en tant que France, mais qu'il vise l'Occident, et si cette notion d'Occident est trop grande pour nos esprits, alors il nous faut parler d'Europe. Une Europe bien malade qui se crispe devant ce qu'elle appelle l'afflux, l'invasion de réfugiés et de migrants. Une Europe qui finance d'autres pays pour retenir ces fameux réfugiés au risque de catastrophes humanitaires. Une Europe qui construit des murs, des barricades, des barbelés pour se retrancher sur son pré carré. Une Europe que se délite par le départ prochain des anglais. "Wir schaffen das", a dit Angela Merkel (Nous le ferons), face à l'afflux de migrants que la France n'a accueillis qu'au compte-goutte. A l'issue de la guerre d'Algérie, notre pays a reçu de 700 à 800 000 rapatriés d'Algérie, en un temps record, d'avril à juillet 1962. Cela ne s'est pas réalisé facilement, mais cela a été fait. En 1979, ce sont 120 à 150 000 boat peoples vietnamiens qui ont été reçus par notre pays, qui s'y sont intégrés, qui y ont fait des enfants. Alors, pourquoi cette opposition à recevoir des migrants de Syrie, d'Afghanistan, de Somalie ou d'Erythrée ? Parce que ce sont des musulmans ? Parce que tout musulman est suspect de terrorisme ? Notre silence et notre inaction transforment la Méditerranée en grand cimetière marin: près de 3000 personnes y ont péri depuis le début de l'année 2016. Bien entendu, il n'est pas possible d'accueillir tout le monde ! Mais l'Europe ne peut-elle pas agir et pour la paix et pour le développement économique ?

- Il existe deux conflits majeurs au Proche-Orient et au Moyen-Orient: le conflit israélo-palestinien et la guerre en Syrie. L'un et l'autre apportent leur lot de braises afin de réactiver sans cesse les conflits inter-arabes (là-bas) et les tensions en Occident (ici). La paix, ou à tout le moins un règlement honorable, mettant fin à ces deux conflits ne pourra qu'apporter un souffle nouveau sur le monde arabe et priver l'islamisme radical d'arguments mobilisateurs. Au lieu de cela, la Palestine reste soumise à un solide blocus de la part d'Israël, alors que, chaque année, l'Assemblée Générale de l'ONU vote la même résolution visant à un "Règlement pacifique de la question de Palestine". Quant à la guerre de Syrie qui a entraîné plusieurs centaines de milliers de morts (300 000, 400 000 ?), nous assistons à l'affrontement des dites grandes puissances par forces interposées et à un gigantesque chantage sur la nature et (éventuellement) le nom de celui qui devra diriger la Syrie; pétrole et influence occidentale dans cette partie du monde comptant davantage que la vie des populations.

- Enfin, et ce n'est pas le moindre des engagements politiques que pourrait prendre la France, et sans doute derrière elle une bonne partie de l’Europe: il s'agit de mettre un peu d'ordre dans nos alliances avec les pays engagés dans ces conflits. En Egypte, le Maréchal Sissi est entouré de délicates attentions en échange de l'achat d'avions Rafale, de sous-marins et autres équipements militaires, mais la cause des droits de l'homme en subit quotidiennement les conséquences. Le Qatar et l'Arabie Saoudite, une petite principauté et un vaste Etat, ont en commun d'aider les tenants d'un islamisme ultra-traditionnel, souvent très proche du djihadisme. Le Qatar soutient volontiers les Frères Musulmans, tandis que l'Arabie Saoudite est le soutien des salafistes qui ont rapidement noyauté le mouvement de contestation en Syrie, lors des Printemps Arabes. L'un et l'autre sont extrêmement riches et possèdent de nombreux biens en France: équipe de foot, hôtels, entreprises, ... Notre dépendance est bien réelle et notre discours diplomatique inaudible, surtout lorsqu'il s'accompagne de la remise de la Légion d'Honneur au prince héritier saoudien Mohammed ben Nayef. Tout récemment, c'est au tour de la Libye de devenir le cadre d'un nouvel imbroglio. Alors que l'Europe,les USA et l'ONU se sont entendus pour reconnaître le gouvernement de Fayez el-Sarraj, c'est avec une brigade, voire une milice, que fricote la France: celle du général Khalifa Haftar opposé au Gouvernement. C'est avec ses troupes que trois militaires français viennent de mourir.

S'il nous faut une conclusion, ce sera celle-ci. Malgré toute sa violence, ce conflit idéologique mondial n'est pas nouveau. Il date de plus de trente ans, voire pour certaines racines de près de 70 ans, sitôt la fin de la dernière guerre mondiale. A défaut de parler de "guerre de civilisation" (une thèse globale qui n'explique rien), il est évident que le monde arabe, élargi au monde musulman, superposé à ce qui reste de tiers-monde, conduit une lutte à facettes multiples contre l'Occident. Il s'appuie pour cela sur des éléments objectifs et historiques, parfois encore en activité (comme la gestion des matières premières) et sur des fantasmes d'une unité perdue, si tant est qu'elle ait jamais eu un début de réalité.

L'Occident, puisque c'est de lui qu'il s'agit, se doit de lutter contre cette forme de totalitarisme, mais il ne peut le faire qu'avec discernement (aucun pays, aucune ethnie, aucune religion ne sont acquis de façon générale à cette idée mortelle), avec modestie (les erreurs passées lui interdisent les leçons de morale ou de laïcité militante), avec prudence (le voile ou le burkini ne sont pas des labels d'anti-laïcité), avec cohésion (les catholiques sont parmi les groupes sociaux les plus enclins à la méfiance à l'égard de l'islam), avec détermination et en collaboration avec tous les Etats européens et/ou occidentaux. La solution politique, seule solution possible, relève avant tout du juste développement économique, là-bas comme ici.

Et pour le reste, poursuivre notre vie comme avant, être plus solidaires et RESISTER.


Se soumettre ou résister et vaincre (d'après original 1968)

La lettre M en arabe

En arabe, RESISTANCE se dit "Muqawama", dont la première lettre est un M (mim).

(1) Claude Guibal ouvre son livre par cette même citation de Spinoza, citation qui nous est chère: "Ne pas rire, ni déplorer, ni maudire mais comprendre".

(2) Les commentaires sont ouverts quelques jours, ainsi que sur le post du 4 décembre 2015 et le texte libre consacré à "L'escale de Gaziantep"

mercredi 6 novembre 2013

Mauvais signal pour le Mali

Nul n'ignore, dans ce blog, notre position quant à la présence de la France au Mali.
Le 8 juin 2012, ici même, nous écrivions que "La France n'a rien à foutre militairement au Mali". Depuis cette date, tous les billets ont défendu cette thèse, la justifiant par de nombreux signes de délabrement de la vie sociale, humaine, économique, politique .. de cette région du monde. Si quelqu'un doit être au Mali, pour y défendre une certaine conception de la démocratie, ce ne peut être qu'une large et légitime coalition internationale, avec forte participation africaine (sud-saharienne, comme maghrébine et proche-orientale).

Le récent enlèvement de deux journalistes français, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, rattachés à la rédaction de RFI, suivi de leur mort, est susceptible de changer radicalement les données de la confrontation qui a lieu actuellement au Nord-Mali.


Ghislaine Dupont (RFI)

Claude Verlon (RFI)

De façon primaire cela démontre que nous n'avons pas gagné la guerre, malgré les déclarations plus ou moins fanfaronnes des membres de notre Gouvernement. Jusqu'à la semaine dernière, il était encore possible de croire que les "rebelles djihadistes" avaient été repoussés hors les murs du Mali et qu'on pouvait s'attendre à les retrouver au Niger, voire au Burkina Faso. Mais non, il n'en est rien. Ils sont là, dans les villes, à quelques centaines de mètres de troupes françaises, maliennes ou onusiennes.
Que s'est-il passé ?
Les faits ne sont pas connus avec certitude et ne le seront sans doute jamais. Et si une version officielle est répétée à l'envie dans tous les médias, elle n'en restera pas moins une version officielle sujette à toutes les contestations.
Déjà, les causes de la mort ont été variables: "égorgés", "criblés de balles", "deux balles pour l'un, trois balles pour l'autre". Si le sujet n'était pas si macabre, on se plairait à faire un peu d’exégèse sur ces différentes affirmations (toutes de notre ministre des Affaires Etrangères). Les premières visent à mettre en évidence la brutalité et l'inhumanité des adversaires kidnappeurs, la dernière a pour objet de démontrer leur froideur et leur cruauté en exécutant leurs otages.
Ont-ils réellement exécuté leurs otages ? Peu en parlent en France; il existe pourtant une version des faits qui met en cause l'armée française en la soupçonnant de précipitation et d'avoir tiré, à partir des hélicoptères lancés à la poursuite, sur les ravisseurs et leurs otages, les tuant tous, c'est à dire trois ravisseurs et les deux otages. Cette version est lisible sur El Watan, journal algérien.

Pour sa part, le Gouvernement français ne parle actuellement que des corps des deux journalistes retrouvés devant un véhicule intact (pas de traces de balles, donc pas de mitraillage par hélicoptère) et ...verrouillé. Combien précautionneux sont ces hommes du désert qui prennent le temps de verrouiller leur véhicule avant de s'enfuir: sans doute pensaient-ils revenir le chercher plus tard !

Cette théorie, car pour l'instant ce n'est qu'une théorie, est à rapprocher de l'issue tragique de la poursuite jusqu'à la frontière malienne des ravisseurs des deux jeunes enlevé au Niger et tués lors de la tentative d'intervention de l'armée française. Là aussi, au moins pour l'un des jeunes, il est possible qu'il ait été tué par des balles françaises.

Quel était l'intérêt des ravisseurs ?
Une première explication est évidente. C'est celle du "marché aux otages". La récente libération des otages d'AREVA, avec sa rançon de 20-25 millions d'euros, a fortement excité les convoitises. Selon cette hypothèse, il y a fort à penser que les journalistes ont été enlevés pour être remis à un groupe djihadiste candidat à une opération financière de même ordre. Dans ce cas, il est impensable que les otages soient sacrifiés ! Pensez-donc, 20 millions d'euros !! La thèse de la panne du véhicule (tout neuf) ne tient pas non plus. Les ravisseurs auraient assassiné leurs proies afin de s'enfuir à quatre dans un autre véhicule ? Impossible, la "valeur" même des otages les aurait obligés, dans ce cas, à abandonner le prétendu véhicule en panne (en le verrouillant bien !) et à s'entasser à six dans l'autre véhicule. Pourquoi l'armée française n'aurait-elle pas vu cet autre véhicule ?

Une seconde explication est plus pernicieuse. AQMI aurait effectivement décidé d'agir contre les intérêts français au Mali en dramatisant le conflit, en vengeant les victimes de la guerre du Nord-Mali, en prenant fait et cause pour les musulmans de l'Azawad. A court terme, AQMI aurait été amené à développer ce discours en qualifiant les français d'occupants et en appelant la population à les chasser. Depuis bien avant la déclaration de guerre, ce risque existe. Jusqu'à présent, il n'était que potentiel. Deux choses s'opposent à cette seconde théorie. Tout d'abord, même si AQMI n'a pas été chassé du Mali, il n'est pas actuellement au mieux de sa forme (matériels, logistique, troupes) et une "déclaration de guerre" implique de pouvoir accompagner les mots avec des actes. Ensuite, AQMI a pour habitude de scénariser ses actions: même si les otages journalistes étaient condamnés par les djihadistes, ceux-ci auraient pris la peine de mettre en scène cette exécution: délai, communiqué de presse, vidéo peut-être, ...

Mais aujourd'hui, ces analyses n'ont plus lieu d'être.
Quelle que soient la cause et l'explication de la mort des deux journalistes, AQMI a récupéré la mise.
Et ce qu'il n'avait peut-être pas envisagé de faire, il vient d'être amené à le faire.
Parce que, pour une raison ou pour une autre, un enlèvement de deux otages s'est terminé par leur mort, AQMI a décidé de s'en emparer et de déclarer que "le meurtre des deux journalistes français constitue le minimum de la facture que Hollande et son peuple doivent payer en contrepartie de leur nouvelle croisade".

La guerre du Mali vient brutalement de changer totalement de dimension. Nous entrons dans un conflit comparable à celui de l'Afghanistan, un conflit dont la France ne sortira jamais par le haut.

vendredi 15 mars 2013

Bêtise et pingrerie, dixit Le Monde

Voilà un mois que nous n'avons pris la parole sur ce blog afin de parler du Mali, voire d'autres sujets tels ceux du développement, par exemple !
Un nouvel éditorial du "Monde" nous en donne le motif. Les éditoriaux du "Monde" consacrés à la situation malienne sont des modèles de simplisme et d'indigence: le dernier en date n'échappe pas à la règle.
Voilà un texte qui accuse l'Europe de "bêtise" et de "pingrerie", tout en dénonçant la "vacuité de l'idée européenne" et sa "désespérante absence au chapitre de la défense et de la politique étrangère" ! Rien de moins. Tout cela parce que l'Europe refuse plus ou moins de s'associer à la France dans sa croisade malienne, ou qu'elle le fait avec réticence pour le moins.
L'auteur, (ou les auteurs), de cet éditorial au vitriol sait pourtant bien quelle en est la raison puisqu'il le dit lui-même quelques lignes plus tard: "certes, Paris a eu le tort au départ de lancer ses troupes sans consultation avec ses partenaires", tout en feignant de croire que le comportement de l'Europe n'est dicté que par "l'hypocrisie" et "l'absence de solidarité européenne".
Non seulement Paris s'est abstenue de consulter ses partenaires européens avant de lancer son opération militaire, mais en plus Paris a menti sur ses objectifs en entourant pendant plusieurs mois ses intentions d'un rideau opaque de bonnes intentions et de garanties de non-ingérence. L'histoire des posts que recèle ce blog est édifiante: il n'est qu'à relire ceci ou cela. Il n'y a jamais eu de discussions avant l'intervention, il n'y en a pas eu davantage APRES l'intervention. Paris attend de ses partenaires qu'ils épousent sa position sans sourciller et sans discuter, cet accord devant naturellement découdre d'une solidarité de fait, face à un risque terroriste considéré comme évident et censé être perçu comme tel par l'ensemble de l'Europe.
Or, tel n'est pas le cas et la croisade anti-terroriste conduire par la France comporte de plus en plus de risques de dissolution d'un déjà maigre tissu démocratique en Afrique et de généralisation de l'engagement à une guerre civilisationnelle. Deux tendances qui se retrouvent dans l'ensemble des positions françaises, aussi bien en Egypte, en Tunisie, en Syrie qu'au Mali.

(C) Acturatons

Délitement du tissu démocratique. La France le sait, l'Europe également; l'intervention militaire se fait exclusivement à la demande d'un gouvernement d'intérimaires, né d'un putsch, sans aucune légitimité. Aux risques démographiques (faim, sécurité, réfugiés ...), aux risques d'affrontements ethniques (mauvais comportements des soldats maliens), vient maintenant s'ajouter un risque de délitement démocratique. Le Mali était fier, à juste titre, de sa remarquable liberté de presse. Et voilà que celle-ci, au prétexte de la guerre, est compromise et que les directeurs de journaux sont soumis aux ordres et au silence, sous peine de prison. L'ensemble des journaux écrits ou parlés vient de suivre trois journées de grève afin de défendre ses droits d'expression, mais il est à craindre que les intérimaires putschistes renouvellent leurs tentatives.
Consciente de cette lacune démocratique, Paris fait pression pour que des élections, présidentielles à tout le moins, aient lieu avant juillet. Les autorités maliennes ne semblent pas pressées d'en arriver à cette éventualité car elles sont beaucoup plus intéressées au maintien de troupes dans le Nord Mali afin de ne pas avoir à aborder la question de la représentation des minorités touarègues ou arabes. Si la France doit quitter le pays, disent-elles, ce sera pour laisser la place à une armée "offensive" mise en place par l'ONU, une définition qui devrait interroger puisque la vocations des Casques Bleus n'a jamais été d'être "offensifs", mais bien de s'interposer. Sans élection présidentielle organisée d'ici à juillet, que va faire la France ? S'engager encore davantage dans une politique d'ingérence et organiser elle-même ces élections ?

Guerre civilisationnelle. Cette analyse est particulièrement rare au sein des quotidiens et organes de presse écrite ou parlée. Elle est donc rare, à vrai dire inexistante, au sein des pays européens. Et pourtant ...
Lorsque l'on observe le discours occidental à l'égard des islamistes égyptiens ou tunisiens, il s'agit systématiquement d'un discours de méfiance. Les islamistes régulièrement au pouvoir sont accusés de faire la part belle aux salafistes et de préparer en douce l'avènement d'une société islamiste. Le recours à de nouvelles consultations électorales est présenté invariablement comme une possibilité de mettre fin à ces expériences islamistes.
En Syrie (et la situation évolue rapidement en ce sens), la France veut intervenir par des livraisons d'armes à ceux qu'elle considère comme d'authentiques combattants de la liberté AVANT que ceux-ci ne soient trop noyautés par les organisations islamistes radicales. Elle se fait fort, par ses réseaux d'observation, d'éviter que ces armes ne tombent aux mains de djihadistes. Rien n'est moins certain.
En fait, la France, et derrière elle une large partie des observateurs occidentaux ne peut considérer l'évolution arabe et/ou proche-orientale autrement que comme une nécessaire évolution vers des principes occidentaux: l'Occident a le monopole du SAVOIR en matière de démocratie, de droits de l'homme et de la femme, de liberté de pensée et d'expression et tous ceux qui ne le rejoignent pas sur ces principes "universels" doivent être combattus. Les outrances islamiques, les prédicateurs intolérants de la charia, les destructeurs de lieux de culte, ne sont que la partie émergée d'un iceberg passéiste et retardataire qui se nomme l'islam et qui doit être neutralisé pendant qu'il en est encore temps !
Au Mali, pour en revenir à ce pays, les déclarations se multiplient quant à la nécessité de développer économiquement cette région "après la fin de la guerre", mais personne ne s'est posé la question de savoir pourquoi cela n'a jamais été fait AVANT de déclarer la guerre. Car personne ne se pose la question de savoir et de comprendre sur quel terrain se développe le djihadisme, terrain international (conflit israélo-arabe, affrontement sunnites-chiites, ...), terrain régional (régions "abandonnées" de l'Afghanistan ou du Sahel, néo-colonialisme occidental ...), le terrain local (nos banlieues qui secrètent des filières ...).


Pour en revenir à l'éditorial du "Monde", il est probablement bien simpliste d'accuser l'Europe de double langage en reprochant à la France ses "velléités post-coloniales", mais en refusant de l'aider. De façon beaucoup plus forte, l'Europe a besoin de débattre de son avenir, de son rôle en Afrique, comme au Proche-Orient, de sa conception de la démocratie et du développement. Elle ne pourra le faire qu'après que chacune de ses composantes aura adopté une attitude sincère et n'appellera pas au secours après des décisions unilatérales, ce qu'a fait la France dans cette affaire malienne. Le débat n'a jamais eu lieu parce que la France s'est bien gardé de le mettre en œuvre alors même que la résolution 2071 l'y invitait ("partenaires bilatéraux des pays africains"). Seule, elle a voulu partir au combat, alors "qu'elle se débrouille".

La réponse est stupide ? Le comportement préalable ne l'était pas moins !

Question subsidiaire: où sont les otages ?

samedi 16 février 2013

La guerre contre le mal, la guerre contre le Mali

Y a pas de grands discours à faire. Juste deux liens à donner, sur un même site, celui de La Parisienne Libérée.

Le premier est daté du 17 janvier, soit six jours après le début de l'intervention au Mali.
Il s'agit d'une chanson dont le titre est partiellement celui que reprend ce post: "La guerre contre le mal". Ecoutez-le, écoutez-le, écoutez-le ...

Le second est daté du 24 janvier. C'est un montage des "éléments de langage" de Hollande, Le Drian, Fabius. Le même discours; il n'y a pas une tête qui dépasse. Bon, mais ici cela ne nous apprend pas grand-chose, on est déjà convaincu. C'est pas pour ça qu'il ne faut pas l'écouter !