C'est une sorte de pavé dans la mare que viennent de publier Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé, tous les deux journalistes au "Figaro". Leur ouvrage (au titre racoleur: qu'y a t-il de "secret" ?) s'intitule "Notre guerre secrète au Mali" et défend l'idée que l'intervention française dans ce pays était prévue depuis longtemps, depuis 2009 plus précisément. Elle est un héritage de l'ère Sarkozy qu'ont repris à leur compte Jean-Yves Le Drian, Jean-Marc Ayrault et François Hollande, à la fois pour des raisons stratégiques et pour des raisons militaires. Pour que cela soit bien clair, il s'agit de notre conviction bien avant le déclenchement de l'intervention elle-même: les déclarations auprès de l'ONU afin d'obtenir les résolutions adéquates, les engagements de Dakar du Président Hollande, annonçant qu'il n'y aurait jamais d'intervention au sol de la part de la France, et qu'il n'y aurait jamais d'initiative ou d'action individuelle n'étaient qu'un rideau de fumée, un brouillard épais diffusé essentiellement afin de permettre la montée organisationnelle de l'opération. Il est indéniable que tout cela a bien marché. En effet, la "qualité" de l'organisation, du déploiement et de l'action militaire suffisent à prouver que l'intervention était préparée et programmée depuis longtemps.

Notre guerre secrète au Mali (DR)


La question qui se pose désormais est celle de savoir si cette intervention a été un succès. Ici même, nous avons souvent et longuement analysé les risques que comportaient cette opération militaire.

Des risques humanitaires, disions-nous.
Personne n'en parle, ce sujet ne fait pas partie du "tableau" que la presse française se complait à développer quand elle aborde cette guerre. Or, les réfugiés sont plusieurs centaines de milliers dans les pays limitrophes. Or, la situation de ceux qui restent dans le Nord-Mali est de plus en plus précaire: il n'y a plus d'eau à Gao, le choléra reprend du service ...

Des risques ethniques, disions-nous ensuite.
Force est de constater que ceux-ci ne se sont pas produits à grande échelle, malgré quelques actes commis entre communautés noires, arabes et/ou touarègues. Sans doute, la présence ordonnée et disciplinée de l'armée française y est-elle pour beaucoup. cela ne garantit pas l'avenir pour autant. Un conflit localisé mais puissant germe progressivement à Kidal. Cette ville est "occupée" par les combattants du MNLA qui refusent 'accès aux troupes maliennes. Cette forme d'occupation se fait avec la complicité plus ou moins explicite de la France qui voit dans les Touaregs une force avec laquelle il serait utile de discuter. La quasi totalité des forces politiques du Mali, de Bamako plus exactement, ne veulent pas en entendre parler. Les négociations sont en cours,mais leur échec est susceptible de réveiller de vieux démons, surtout au moment ou la France commence son désengagement.

Enfin des risques politiques, et ils sont nombreux !
Les récents attentats d'Arlit (auprès d'AREVA) et d'Agadez mettent en évidence une situation prévisible et redoutée. L'intervention de l'armée française, si elle a "détruit" quelques centaines de combattants, a surtout eu l'effet d'un coup de pied dans la fourmilière. Ceux que l'on nomme, à tour de rôle, des terroristes ou des djihadistes ont pris la piste et quitté le théâtre des opérations. Seuls, restent quelques kamikazes dont la fonction première et d'attester de la détermination des combattants et de fixer les armées d'intervention. Les autres, tous les autres, ont quitté le Mali, en fuite devant les troupes françaises, et se trouvent actuellement dans le sud de la Libye, un pays dont la décomposition est telle qu'il lui est impossible, même s'il le voulait, d'intervenir. Ces combattants sont des Maliens, des Soudanais, des Nigériens et des Sahraouis. Les attentats du Niger sont leur œuvre. La volonté est parfaitement claire de généraliser le combat djihadiste à l'ensemble de la zone sahélienne. Et non seulement généraliser le combat, mais y entraîner la France.
Laurent Fabius est déjà tombé dans ce panneau, en déclarant auprès du Président du Niger qu'il est du devoir des Etats voisins (Algérie, Tunisie, Maroc, Egypte, Niger, ...de se coordonner et de conduire une action contre les terroristes. "La France est et sera à vos cotés".
Pourquoi ? Parce que l'intérêt de la France est de contrôler efficacement cette zone. Ce n'est pas sans arrière-pensée que la France a obtenu la présence constante d'un millier de soldats français au Mali. Mais l'armée française a d'autres besoins: l'uranium d'Arlit, au Niger, l'uranium à venir dans les prochaines exploitations minières, n'a pas pour seule finalité la filière nucléaire civile. L'armée, (l'Armée), a besoin d'uranium et elle fera tout pour maintenir sa présence et rester en Afrique .... comme cela a toujours été fait ! Et avec le soutien , l'aide et l'appui stratégique des USA, dont nous ne sommes pas autonomes.
Voici quelques jours, France24 a organisé un passionnant débat (ici) et (ici) à propos de cette évolution. Il faut l'écouter.

AREVA à Arlit (DR)

Un autre risque politique est celui de la destruction des petits restes de démocratie qui existent encore au Mali. Des élections présidentielles (à minima) destinées à désigner un pouvoir politique légitime, en lieu et place d'un président issu d'un putsch, doivent avoir lieu le 28 juillet prochain. L'impréparation à ce sujet est totale: listes électorales, matériel, organisation matérielle et administrative ...les populations du Nord, dont on a vu dans quelles conditions elles vivaient, sont incapables de participer à cette élection. Les réfugiés hors du Mali ne sont même pas pris en considération.
Face à cela, la France, par la voix de François Hollande et celle de Laurent Fabius, exige que cette élection ait lieu et que les délais en soient respectés. Or, la même exigence était impossible à satisfaire en janvier dernier parce que le Nord du pays était occupé.
François Hollande est allé jusqu'à "humilier" certaines personnalités politiques (de celles dont on ne parle jamais en France) en déclarant qu'il serait "intraitable" sur la tenue de ces élections à la date prescrite, le même François Hollande qui hausse le ton et se drape dans sa dignité vexée lorsque l'Europe lui demande de faire des efforts en matière d'économie !

Aujourd'hui, nous ne sommes plus face à un "risque", mais bien en présence d'une "recolonisation programmée" de l'Afrique sub-saharienne. Le comble, c'est que ce soit un gouvernement de gauche, déjà bien décontracté avec l'idée de guerre, qui se charge de cette question !
Aminata Traoré, dont on a souvent parlé ici, ne décolère pas. On en a souvent parlé, tout en étant bien seul, car à part l'Huma, Rue89 et Médiapart, il n'y a pas eu beaucoup d'autres organes de presse qui se soient fait l'écho de ses propos.
Bien sur, elle gêne encore avec son approbation à peine déguisée du putsch militaire qui a renversé ATT. Elle nous gêne également et nous ne saurions accepter que la force militaire soit une méthode pour faire avancer les solutions politiques. D'autant qu'en l’occurrence, la méthode s'est révélée désastreuse ! Par contre, nous ne pouvons que la suivre quand elle affirme, haut et fort, que la solution à cette crise ne peut être trouvée que par les Africains, ne peut être mise en œuvre que par les Africains. Le scrutin programmée en juillet ne relève que d'une "démocratie de façade", bien utile à la France pour camoufler ses intentions.

Ces deux évolutions politiques seront probablement au cœur du débat africain dans les mois à venir et il est fort probable que le reproche d'"ingérence" devienne de plus en plus fréquent à l'égard de la France.
Il sera alors bien difficile de parler de succès pour l'opération Serval.

Nous n'avons pas parlé des otages ... mais la question reste sans réponse: où sont-ils ?